CHAPITRE VI
LES MUSEES, A KJOBENHAVN
u nord-ouest de I'ilot que recouvrent, en partie, las ruines desolees du Chateau de Christiansborg, s'e'leve, dominant la rive du bras du Sund qui enveioppe I'iloi, le « Musee Thorwaldsen » (Fig. 21), Thorvalsens Museum. C'est, d'emblee, I'une des pedes artistiques de Kjobentiavn. Le monument, ou sent rassemblees la plupart des oeuvres du maitre et au centre duquel reposent ses testes, sous un tertre de gazon, a la forme d'un mausole'e rectangulaire, dont la colonnade de la facade est surmont^e d'un quadrige conduit par une Victoire. L'idde, ou I'intention, est manifestement exceilente. Mais on pent douter que I'execution en ait et6 trfeshabile. Les fresques, pr^tendues pompeiennes, qui etendent sur les murs, a I'ext^rieur, leur longue et vague tache jaune, ferment une decoration dont le gout n'est point ■ irreprochable ; et les frises, en ciment incrust^, qui courent autour de trois des cotes de I'e'difice ne re'ussissent point a corriger totalement I'impression defavorable que fait dprouver, d'abord, la vue de ce monument lourd, et assez malentretenu. Par bonheur, cette impression cesse, d^s qu'on en a franchi le seuil : il se trouve, la, une telle
accumulation de chefs-d'oeuvre, qu'on oublie tout-a-fail le reliquaire, pour ne plus songer qu'a s'abandonner, sans reserve, a la feconde admiration des reliques.
Bertel, ou Barthelemy, Thorw^aldsen, le sculpteur immortel, a qui Kjobenhavn est fier d'avoir donn6 le jour, est ne' en 1770, le 19 novembre. Son pere, originaire d'lslande, e'tait un modeste artiste qui travaillait, dans les chantiers du port, a sculpter des figures pour les proues des navires. Habitue', au foyer domestique, a manier en praticien les instruments de I'art dans lequel il devait exceller, I'enfant fut mis, d6s sa onzi^me anne'e, a I'ecole gratuite de I'Academie des Arts, ou il obtint la medaille d'argent, en 1787. Le plus grand peintre danois de I'e'poque, Nicolas Abilgaard, qu'on a surnomme le « Raphael du nord » (i), lui donna gendreusement ses conseiis et exer9a, sur sa formation premifere, una heureuse influence, dont I'effet ne tarda points se faire sentir. Bientot, Thorwaldsen gagnait une me'daille d'or (1791); et, deux ans plus tard, il recevait, avec le grand prix de Rome, une bourse de voyage pour aller etudier en Italie, et y travailler (1793). II ne s'y rendit toutefois qu'en 1796, apr^s trois nouvelles annees d'applicationaustere, et> en particulier, d'e'tudes des bas-reliefs. En arrivant a Roma,ileut la bonne fortune d'y trouver, a I'lnsiitut national, un de ses compatriotes, le savant antiquaire Zoega, qui y occupait la chaire d'histoire et d'archeologie, et qui I'engagea a faire d'abord de nombreuses copies des busies antiques.
L'6tude de I'antiquite attirait alors tous les esprits, et les passionnait. Mais s'il etait ne'cessaire de s'inspirer des Anciens et de rechercher les secrets de leur art, il I'e'tait au moins autant, pour peu qu'on eut du g^nie, de rester soi-
(i) Les plus beaux tableaux de ce grand artiste ont ete malheureusement devores par les flammes, dans I'incendie qui detruisit, en 1794, le chateau de Christiansborg. — Cf., ci-dessus; page 36.
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meme, et de chercher, ense ravivant aux sources del'id^al a gtre createur a son tour. Dans ce delicat et difficile triage, ou une nature moins richement douee n'eut peut-€tre abouti qu'a une imitation servile et impersonnelle des
Anciens, Thorwaldsen fit preuve de I'aisance etdelaspontane'ite d'un maitre. L'une des premieres pieces qu'il modela, sa statue de « Jason », fut un pur chef-d'oeuvre, et suffit, en attirant sur lui I'attention, a le metfre presque aussit6t fiors de pair. Lorsqu'il put, en i8o3, grace a la
munificence eclaireedu banquier anglais Thomas Hope, la sculpter en marbre, la breche e'tait faite. Des lors, pendant seize ans (iSoS-iSig), il travailla, d'un travail tout ensemble acharn6 et facile, a multiplier les chefs-d'oeuvre eta meritef, sans conteste, le litre enviable de « premier sculpteur de I'Europe », qu'on s'accordait deja a lui decerner. Ces seize annees furent a lafois les plus fecondes et les plus originales de sa carriere artistique, je veuxdire, celles oil il produisit, sans se re'peter, le plus d'oeuvres remarquables, et celles oil il marqua le mieux ces oeuvres de la griffe propre de son g^nie. Avec le sentiment affin^ qu'il avait de I'antique, il sut harmonieusement demeler, dans Part grec, les idees durables, dent on doit s'inspirer dans tous les temps, de celles qui impliquent I'influence passagfere de la mode, ou encore de celles qui depasseni les forces d'un artiste ou son intelligence, et qu'il faut pareillement laisser. Prenant done, d'une part, aux Anciens, tout ce qu'ils pouvaient normalement lui donner; s'affranchissant, de I'autre, du mauvais gout qui avait, dans ]a plupart des oeuvres de I'epoque precedente, substilue la recherche violente a la force, et la pr^ciosite' a la grace, Thorwaldsen affirma sa maitrise en relevant la sculpture affadie, et, tout particulierement, en ramenant a sa puret6 primitive le style d^genere du bas-relief.
Pendant ce temps, les honneurs et les distinctions venaient le trouver, de toutes parts. En i8o5, deux ans apres son « Jason », I'Academie de Kjobenhavn s'enorgueillissait de lui ouvrir ses portes ; en 1808, il etait nomme membre de I'Academie S* Luc, et, en 1812, de I'Acade'mie de Wien : entre temps, le Roi Frederic VI lui envoyait la croix de Chevalier du Danebrog (i). Aussi, le
(i) L'Ordre Royal du Danebrog, dont la fondation remonte au Roi Valdemar II, a pour but de recompenser le merite civil et militaire,
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jour ou il reprit le chemin de la Mere-Patrie, en 1819, fut-il accueilli, a KJobenhavn, avec un enthousiasme dans lequelil entraitau moins autant d'admiration que de sympathie. Mais il ne fit alors, parmi ses compatriotes, qu'un sejour de quelques mois. Bien que nomme Conseiller d'Etat, il revint a Roma, des 1820, et il s'y fixa pour dixsept ou dix-huit ans. II n'oublia point toutefois, pour autant, le Danemark. C'est alors en effet qu'il sculpta, pour le fronton du peristyle de I'Eglise metropolitaine de KJobenhavn, son admirable bas-relief de la « Predication de S. Jean-Baptiste », et que, avec le concours des plus habiles de ses e'l^ves, son ciseau inspire fit Jaillir du marbre la serie des statues qui peuplent I'interieur de Notre-Dame. Mais, noter ce concours, c'est implicitement insinuer que, a partir de 1820, les oeuvres de Thorwaldsen n'ont plus, au meme degr6 qu'auparavant, le cachet absolument personnel qui, dans sa premiere maniere, avait porte' si haut sa reputation. Sans doute, et quoique la s^ve feconde de la premiere jeunesse commence alors a se larir, Thorwaldsen reste toujours un grand et impeccable artiste : c'est toujours Thorwaldsen ! (i) Seulement, sollicite de tous cot^s, et accable de travail, il n'a plus, materiellement, le temps de mettre lui-meme a jour toutes les commandes ; et I'on sent parfois que le ciseau des disciples s'est substitue a celuidu maitre.
II s'etait lie, a Roma, avec deux representants ^minents de I'Ecole franqaise, Leopold Robert, I'auteur des « Moissonneurs », et Horace Vernet, le grand peintre de batailles.
les actes de denouement, et, en particulier, les services qu'on a pu rendre, sous n'importe quelle forme, au Roi et a I'Etat.
Le Gouvernement de Louis-Philippe accorda a Thorwaldsen, en 1 83 1 , la rosette d'officier de la Legion d'honneur.
(i) L'admirable statue duChrist-Redempteur, qu'il fit pour I'Eglise metropolitaine, vers 1827, suflSrait, toute seule, a mettre le fait hors de doute.
Tous deux lui donnerent, sans compter, des tableaux et desdessins, qui figurant aujourd'hui au Musee do Kjobenhavn, et qui ont, entre autres me'rites, celui de faire revivre pour nous des scenes curieuses, prises sur le vif dans la Ville pontificale d'alors. De son c6t6, Thorwaldsen les gratifia de precieux souvenirs. Dans le nombre, s'en trouve un qui merite d'etre signale. C'est le gracieux echange que Vernet et Thorwaldsen firent, entre eux, de leur portrait respect! f, I'un, brosse' avec la touche large et chaude, qui caracterise le premier ; I'autre, sculpt^ avec la grace achevee, qui est un des traits saillants du second. Rapprocher le buste du tableau, comme on s'est plu a le faire (Fig. 23), c'est plus que grouper deux chefs-d'oeuvre : c'est rappeler la genereuse amitie qui unit deux maitres; et c'est donner aux artistes, quelquefois si facilement susceptibles, le bon exemple d'une affectueuse et feconde estime, qu'ils ne sauraient trop imiter.
A'son retour a Kjobenhavn, en i838, Thorwaldsen ne fut plusseulement accueilli avec sympathie et admiration: il y fut requ en triomphateur! Fixe de'sormais dans sa patrie, il continua a y travailler jusqu'au dernier jour. S'il reprit, en 1842, la route de Roma, ce ne fut que pour y revoir, pendant quelques semaines, les amis qu'il y avait laisses. II se promettait de revenir bient6t a Kjobenhavn, pour n'en plus sortir; mais la mort ne lui en laissa point le temps. Frappe d'apoplexie, un soir, au theatre, il s'etei-
gnit loin du pays natal (1842)
- Thorwaldsen n'etait cependant point mort tout entier. Son oeuvre merveilleuse lui survivait; et il laissait, a Kjobenhavn, sa fortune, estimde a quatre millions, pour la fondation du Musde destine a perpetuer son souvenir. C'est la en effet, au milieu de la cour interieure, que le grand artiste dort son dernier sommeii, et que, dans Ifes trente-cinq ou trente-six salles du rez-de-chauss^e ou du
Fig. 22. — PORTRAIT DE