RASTATT. — KARLSRUHE ET LA « MAISON HANTEE
Kastatt est une petite ville située sur la Murg. Elle possède un vieux château, de larges promenades, de grands arbres et une très ancienne citadelle, jadis réputée.
L'ensemble est agréable.
Pour nous, cette ville rappelle surtout le lâche assassinat des plénipotentiaires français, ordonné par l'empereur d'Allemagne, en 1799.
La félonie allemande se retrouve à toutes les époques !
A%a Kommandantur oii on nous a menés, l'officier hésite entre la citadelle et le camp russe, et se décide enfin à nous envoyer à ce dernier. Il faut encore marcher pendant 2 kilomètres, en s' élevant sur un plateau. De là, on voit le camp comme une vaste cage où s'agitent des oiseaux bleus. La cage est divisée en compartiments séparés par de hauts grillages et de grandes allées. Dans ces dernières se promènent les sentinelles. Ces compartiments — nous l'apprendrons plus tard — sont les Blocs : il y a le Bloc I, le Bloc II, etc., le Bloc VIL Chaque Bloc contient quatre cents à huit cents prisonniers.
Bientôt notre arrivée est signalée. H est environ 10 heures. Chacun sort de sa baraque pour nous reconnaître et nous saluer. J'apprends que les deux officiers de mon état-major sont là, et j'en ai une grande joie. Un aumônier, frère d'un général dont la sympathie m'a toujours été précieuse, se présente, et nous parlons ensemble de son frère. Puis c'est
le commandant de L..., le plus ancien du Bloc II, où je vais habiter, qui vient à ma rencontre. Le commandant sera pour moi, plus tard, à Osnabruck, un ami et un collaborateur sans égal, grâce à Fascendant qu'il a su prendre dès Kastatt, sur ses camarades prisonniers, et à son dévouement avisé.
On nous conduit dans un local spécial pour la cérémonie de la fouille, qui se passe pour moi sans encombre. Certains camarades se voient confisquer des couteaux, parce que trop longs, des boussoles, des cartes, des casques. Aux uns on prend ; aux autres on laisse. H y a encore un peu d'arbitraire. C'est le bon temps ! Plus tard, au X® corps, on sera brutal, intolérant et injuste pour tous.
Chacun regagne sa baraque. Le camp est un ancien camp russe pour soldats. Les baraques contiennent, exactement, six fois plus d'officiers qu'elles n'en devraient contenir! Il y a, dans chacune d'elles, deux étages de lits serrés, superposés.
Ici, comme en Pologne, l'accord est violé sans verg^ogne. On ne fait pas de promenades. Le camp ne contient ni bibliothèque pour alimenter l'esprit, ni terrain de sport pour détendre le corps. Les lavabos, les water-closets, les armoires pour ranger les effets ou les provisions, tout cela est inexistant ou impropre. La nourritm*e est aussi mauvaise qu'à Skalmierschiitze, et si peu abondante que les officiers avouent avoir* souffert là de la faim de la façon la plus cruelle.
Je cause de tout ceci avec le commandant de L... qui a déjà présenté, sur tous ces points, plusieiu-s réclamations. On lui a répondu que le séjour dans ce camp de triage n'étant que provisoii'e, il était impossible d'y réahser toutes les conditions prévues par les accords. Malhem-eusement pour un tel raisonnement, déjà faible en lui-même, de nombreux officiers résident au camp depuis plus de trois mois. Ils sont, depuis ce temps, privés des conditions d 'ins-
tallation dont jouissent, en France, les prisonniers allemands, et ils ne peuvent pas sortir. L'Allemagne qui a reconnu, à Berne, qu'une promenade par semaine était un minimum indispensable pour détendre le corps et l'âme d'un prisonnier, refuse depuis trois mois aux nôtres un droit aussi facile à établir qu'à satisfaire ! Il faut voir là ce que j'ai vu partout : le sans-gêne, la fourberie et l'impudence !
Je me décide donc à adresser une réclamation au commandant du camp :
« Monsieur le colonel, j'ai été profondément étonné de mon transfert au camp de Kastatt, des nombreuses violations de l'accord de Berne qui y sont pratiquées et qui enfreignent aussi bien les prescriptions de l'accord du 15 mars que celles du 26 avril.
« J'ai riionneur de vous demander le redressement de nos droits et, pour commencer, l'organisation des promenades des officiers, qui doivent sortii' une fois par semaine, au moins. »
Suivaient d'autres réclamations relatives à l'installation défectueuse du camp et au séjour prolongé qu'on y faisait, fait qui lui retii'ait ce caractère de lieu de passage derrière lequel s'abritait l'Allemagne pour ne pas tenir ses engagements.
En dépit de son installation précaire, il régnait, au camp, une activité intense.
Le Bloc II se composait d'environ huit cents officiers, et c'était là, vraiment, un joli spécimen de la race française, dont l'esprit, ingénieux et souple, s'adapte si aisément aux circonstances, et qui, toujours, est plein de générosité et de cœur en présence des besoins des autres.
Sous l'impulsion du commandant de L..., aidé par les trente-sept membres de l'enseignement qui se trouvaient parmi les prisonniers du Bloc II, des leçons avaient été organisées dans toutes les branches et à tous les degrés :
physique, chimie, géométrie, arithmétique; langues vivantes : anglaise, italienne, espagnole, allemande ; français, littérature, histohe. Ce sont, chaque jour, des causeries qui vont du cercle intime de la chambrée jusqu'aux leçons devant un tableau noir, dans la salle de réunion. Au-dessus plane un cycle de conférences auxquelles on réserve les honneurs de l'estrade et du ven-e d'eau. Les membres de l'enseignement, les spécialistes amateurs ou professionnels quels qu'ils soient : ingénieur, explorateur, banquier, gens de théâtre, monde forain, bénédictin, chartiste, colon, agent des chemins de fer, aviateur ou médecin, à Rastatt, — plus tard à Osnabriick, — viendront se succéder à la ti'ibune, évoquant, par le plaisir qu'on goûtait à leurs causeries, l'empressement qu'on mettait à les suivre et les applaudissements qui en souHgnaient les beautés, comme des souvenirs de Sorbonne.
L'esprit, à Rastatt, n'est pas seul en culture. Le corps y a sa part. Dès l'aube, entraîneurs et entraînés parcourent l'étroit espace qui nous sert de prison, d'im pas alerte et dans un costume obligé. Beaucoup, en Highlanders sans cornemuse; d'autres, en bretelles et pantalons sans chemise; plusieurs sont pieds nus et entraînent lem's épidermes. On se prépare aux jeux du jour, le ballon, le lancement du disque, les balles échangées.
Le dimanche 21 juillet, on donne une revue. Ce délassement a été précédé d'une très brillante conférence du lieutenant F..., professeiu- au lycée de Charle\ille, qm nous transporte au cœur du mouvement littéraire de la Renaissance, au lendemain des guerres d'Itahe, et nous mène jusqu'à Montaigne, Je retrouverai M. F... dans im autre camp,
La revue a pom* titre : Morgen oderilhermorgen (Demain ou après-demain 1)
On a vu, déjà, que c'est une des formes classiques de la fom'berie allemande, de promettre toujours, sans jamais
tenii*. Tout doit se faire « demain ou après-demain ». A Kastatt, le caractère présumé provisoire du séjour qu'on devait y faire multipliait les espérances de départ, et on s'étonnait plus encore de les voir constamment déçues. Mais, à chaque réclamation, l'autorité allemande répondait invariablement : demain, après-demain ou samedi. C'était toujours dans la semaine.
La commère, une Espagnole, vient visiter le camp où défilent devant elle, en de charmants couplets, toutes les actualités du jour. Cette œuvre, née de plusieurs, comme les chants d'Homère, pleine de mouvement et d'esprit, comportait toutes les allusions moqueuses que peuvent se permettre des prisonniers français qui jouent devant un interprète allemand chargé de la censm'e.
Entre cette revue et la conférence du lieutenant F..., on m'avertit que je quitte le camp le lendemain. C'est une solution rapide et commode donnée à ma réclamation. Je fais donc mes adieux à mes compagnons d'infortune auxquels je me suis déjà attaché.
Malgré mon court séjour, j'emportai de Eastatt une impression réconfortante. Cette belle jeunesse, mûrie par l'épreuve, appliquée au travail, me montrait la France après la victoire, patiente, laborieuse et réfléchie, s'imposant, comme but de paix, de se tenir au premier rang par l'esprit de suite, la méthode, la recherche inlassable du mieux, quahtés terre à terre mais indispensables qui, jusqu'ici, avaient manqué à son génie.
Le soir, on vint me confirmer qu'il fallait être prêt pour 8 heures le lendemain.
A 7 heures, j'assiste à une des nombreuses messes que des aumôniers ou prêtres-officiers célèbrent dans la salle de réunion, avant de la livrer aux travaux et aux jeux. Il y a là une atmosphère mystique, imprégnant de sérénité le cœur de ceux qui ont su s'arracher à temps aux délices d'un lit de paille.
A 8 heures, on nous groupe dans le Bloc VIL Je fais mes adieux à mes officiers qui s'y trouvent, et je leur promets de faire mon possible pour* obtenir qu'ils me rejoignent. Promesse aventurée, car je ne sais pas oîi je vais. A Karlsruhe, dit-on. On fait l'appel. Je déclare à l'officier allemand que je me refuse à porter mon sac à la gare. Il désigne un soldat pour le prendre, et nous partons.
La route monte légèrement. On découvre, au loin, la Forêt-Noire et Baden-Baden dont les blanches maisons se découpent sur le vert des bois. Tout cela amuse nos yeux et fait revivre des souvenirs du temps de paix qui nous semblent infiniment lointains !Nous approchons des grands ombrages de Rastatt et de la citadelle, oii s'instruisent de jeunes soldats dans l'espérance de nous vaincre.
A la gare, nous sommes rejoints par une quinzaine d'aviateurs américains. Le train arrive. On nous mène vers un wagon de 4® classe ! Je proteste, indigné, et je me refuse à monter. Un officier est là dont je n'ai pu, dans ma colère, reconnaître le grade, si ce n'est à l'or de ses pattes qu'il est officier supérieur, et je lui crie, en mauvais allemand : « J'écrirai à l'ambassade d'Espagne ! J'écrii*ai ! Moi ! un général français ! en 4^ classe ! » On me pousse dans le wagon. L'officier parle longuement, sur un ton élevé, avec le chef de l'escorte. Mais en Allemagne on parle toujours sur un ton élevé. On peut dire qu'on vocifère cette horrible langue! Les marques d'aménité semblent se donner à coups de poing. Je n'ai trouvé un Allemand convenable dans sa façon de s'exprimer que lorsqu'il parlait en français.
Le trajet est court de Rastatt à Karlsruhe ; nous y arrivons vers 11 heures. On nous compte à la descente du wagon et encore une fois, à la sortie de la gare.
Cette gare, très vaste, comme toutes les gares allemandes, présente à l'extérieur une architecture égyptienne du goût le plus douteux. Plus on la regarde, plus on se
demande ce que fait là, pour cet usage, cette bâtisse pharaonesque !
Kaiisruhe a la forme d'un astérisque, m'avait dit, à Skalmierschutze, l'officier qui surveillait nos promenades* Et Mannheim? Mannheim, celle d'un damier ! Heureuse Allemagne avec son art géométrique !
Nous pénétrons dans la ville environ 300 mètres, et on nous arrête devant un hôtel d'assez bonne apparence, l'Europaïscherhof. C'est là le camp? Quelle surprise! Nous entrons. Sans doute une formalité administrative. Une fouille peut-être. Un garçon d'hôtel, avec force révérences, appelle : « Monsieur le général ! » Je me présente. « Veuillez monter, monsieur le général ! » Avec un tel préambule, je ne puis avoir qu'une fort belle chambre. On me fait monter trois étages et on m'introduit dans une cellule close par une fenêtre à volets pleins, cadenassée, et ne recevant de jour que par un carreau sous le plafond. Un lit de troupe sans draps, une table, une cuvette, une chaise. Tous mes camarades sont logés de la même façon, groupés trois ou quatre par chambre.
A midi, on apporte une colle abondante mais sans saveur. Un Russe ouvre ma porte et me présente un éventaire de camelote : papiers, crayons, etc. Il me dit être né en Sibérie. « Et la paix, lui dis-je? — Il n'y a pas de train !» A lui aussi, on a dit qu'il n'y avait pas de train. Mais il le dit en riant, il est gras et rose, il n'en paraît pas autrement fâché. Je le renvoie. H revient, un moment après, déguisé en sommelier, c'est-à-dire avec un trousseau de clés dans une main et des bouteilles dans l'autre. H m'offre du vin blanc à 18 francs la bouteille. Je lève les épaules. La journée se passe, très longue. On est vraiment en prison. On entend vivre la ville et rouler ses tramways, mais on ne peut rien voir, même en montant sur la table C'est une détention oppressante. Que faisons-nous donc dans cet hôtel?
Vers la fin du jour, entre chez moi un capitaine allemand, assez jeune, entièrement rasé : « Monsieur le général, avez-vous quelque désir à exprimer. — J'en aurais trop, lui dis-je. Je demande simplement à sortir d'ici pour aller dans un camp définitif. — Vous ne resterez pas longtemps, monsieur le général, mais, avant d'aller dans un camp, on fait, toujours, en cet hôtel, une petite quarantaine ! — Une quarantaine ! Mais je viens d'être vacciné contre le typhus, la variole, le choléra. — Vous ne tarderez point à sortir, monsieur le général ! »
Une petite quarantaine? Quelle est encore cette simagrée?
Le lendemain, vers 9 heures, je suis appelé chez le capitaine en question, qui, je l'ai su plus tard, s'appelle le capitaine Schmitt. Il me reçoit aimablement, ce qui me met en garde, et il commence : « Eh bien ! monsieur le général, qu'avez-vous remarqué depuis votre captivité? — J'ai remarqué que l'Allemagne n'observait nullement les accords qui règlent le sort et les droits des prisonniers de guerre. — Où cela? — Partout ! En -Pologne, où nous n'avions rien de ce qu'un officier est en droit d'exiger! A Rastatt, où nous n'étions pas mieux, et où on nous privait de promenade ! De Rastatt ici, on m'a fait monter en 4^ classe, moi, un général ! — Parfois, on manque de wagons. — On n'en manquait pas, puisqu'on m'a empêché de monter dans un wagon de seconde qui était vide ! Et puis, il est trop commode, vraiment, de dire : nous n'avons pas pu faire autrement ! L'accord est fait pour être observé en temps de guerre, et, par suite, on ne peut mettre en avant les difficultés de Theui'e présente pour éluder ses prescriptions. »
« Pourquoi, lui dis-je encore, maintient-on à Rastatt des officiers pendant trois mois, dans un entasseraient inacceptable? — C'est la faute de la France, me dit-il. Elle est en retard d'un mois pour les échanges. Nous avons dû, par suite, suspendi'e les nôtres. Nos camps sont encombrés
et nous ne voulons pas en construire de nouveaux, puisque d'autres vont être libres. — Je ne sais si, comme vous le dites, la France est en retard. Je m'en étonne ! Mais ce dont je suis très sûr, c'est que l'accord de Berne, qui est la sauvegarde du prisonnier, n'est respecté nulle part en Allemagne. »
Le capitaine Schmitt change le tour de la conversation. « Je suis chargé de la censure du camp de Karlsruhe et des réclamations. Si vous avez quelque chose qui ne vous va pas, c'est à moi qu'il faudra vous adresser. — J'ai devancé votre offre, lui dis-je, et je vous ai soumis une demande, hier, pour avoir avec moi mes deux officiers d'état-major qui sont près d'ici, à Rastatt. — Oui, dit-il, j'ai lu votre demande, mais il sera difficile de vous satisfaire parce que vous allez être envoyé dans un camp oii vous aurez un traitement et une nourriture de général, qui ne peuvent s'appliquer à vos capitaines ! Aussi ne pourront-ils pas vous suivre.
« Comme général, vous n'assistez pas à l'appel et on ne tient pas compte du nombre des lettres que vous écrivez ; vous êtes mieux nourri ; vous avez plusieurs chambres, une armoije à glace, un canapé. J'ai vu un général belge qui était ainsi parfaitement logé. Je vais vous envoyer, en attendant, au camp de Karlsruhe. — Est-ce loin? — A 100 mètres d'ici, dans la ville. Vous serez très bien. Par exemple, on ne sort pas. — Encore une violation de l'Accord. — On ne sort pas pour éviter tout conflit avec la population qui ne peut oublier les bombardements de 1915. Us ont fait, ici, tant de victimes ! Mais les officiers qui veulent sortir n'ont qu'à m'adresser une réclamation, je les change aussitôt de camp et ils peuvent, comme cela, faire leurs promenades. »
Tout cela est dit sur un ton simple, posé et bon enfant, exempt de toute vivacité, comme aussi de toute vérité. Les raisons alléguées, les renseignements donnés, les promesses
faites, tout est faux d'un bout à l'autre, je le constaterai plus tard, mais cela s'adapte parfaitement au tour de la conversation, affranchie de tout heurt et adoucie par des mensonges agréables.
En remontant dans ma cellule, j'aperçois, au premier étage, par une porte ouverte, une vaste installation à peu près semblable à celle du rez-de-chaussée : une grande pièce, dans laquelle se trouvent un chef interprète, plusieurs secrétah'es et des téléphones nombreux. C'est là que sont interrogés les officiers pour lesquels le capitaine Schmitt n'opère pas lui-même. Cet Europaïscherhof est donc entièrement aux mains de l'autorité militaire et on y fait de « petites quarantaines » avant d'être envoyé au camp de Karlsruhe. Comme l'hôtel et le camp sont distants de 100 mètres environ, on se demande à quoi rime ce séjour forcément coûteux, alors qu'il serait simple, en débarquant à la gare, de conduire les prisonniers directement au camp. Nous devions bientôt, les uns par les autres, avoir le secret d'une énigme qui déjà m'avait été contée en France, mais dont je n'avais pas songé à évoquer le souvenir, pour le rapprocher de la réalité présente.
Le capitaine Schmitt est un inapte, au point de vue service de guerre. Il a l'air, en effet, d'avoir peu de santé. Il appartient au service des renseignements. Il paraît très intelligent et fort maître de lui. Sa conversation avec moi a été insignifiante, parce que je l'ai portée, dès le début, sur le terrain allemand où. il a dû faire plus de défensive que d'offensive. Ses parades étaient, du reste, un ensemble de phi"ases sans valeur, répondant d'une façon quelconque et fausse à chacune de mes questions. Les raisons données pour ne pas me réunir à mes officiers étaient vaines, puisque je n'ai pas cessé d'être dans des camps d'officiers de tous grades, que je n'ai jamais mangé que la soupe de tout le monde et que je devais, plus tard, les retrouver. Les promenades d'officiers auraient pu être faciles à Karlsruhe,
puisqu'on y faisait des promenades d'ordonnances, en tenue française, et qu'en plus, quand, peu de jours après, nous avons accompagné un camarade au cimetière, nous avons traversé la ville sans remarquer autre chose qu'une certaine commisération de la part de la population. Le capitaine Schmitt a donc suivi la méthode allemande qui consiste à donner des raisons, sans s'inquiéter si elles ont le moindre rapport avec la vérité. Il n'est pas plus fourbe ni moins fourbe qu'un autre.
Comme tous les Allemands, il offre ses bons offices : « Si quelque difficulté surgit pour vous dans le camp de Karlsruhe, vous n'avez qu'à m' écrire ! » Mais, si je lui demande, sur l'heure, la chose facile et raisonnable de me rendre mes officiers, il élude aussitôt ma demande, en me donnant de faux prétextes.
Promettre tout, ne rien donner, il se conforme aux habitudes de la race.
Avec d'autres, il a causé pendant plusieurs heures, et, m'ont-ils dit, il faut admirer l'air détaché avec lequel il sait vous demander : « Le général Untel commande toujours la N® division? » Il décroche ainsi, quelquefois, des réponses irréfléchies. Sur sa table, sont de nombreux Matin, Echo, Figaro ou Petit Journal, S'il surprend un désir dans vos yeux, il vous en offre un aussitôt.
A l'égard de l'Allemagne et de ses destinées futures, il était, au mois d'août, d'un pessimisme réconfortant : « Quel que soit le dénouement de la guerre, l'Allemagne est dans une situation économique inquiétante. Elle n'a plus une once de coton ; et ce coton, après la guerre, ne viendra pas tout seul chez elle. »
En résumé, le capitaine Schmitt n'a rien de la brute teutonne, et le fait est si anormal qu'il m'a paru anecdotique de le mentionner. Le proverbe dit bien : « Grattez l'Allemand, il en sort une brute ! » Peut-être a-t-il bénéficié de notre court séjour.
Si le capitaine Schmitt est une personnalité curieuse, la maison dont il est le gérant est aussi fort peu banale.
L'Europaïscherhof est connu, au camp de Karlsruhe, sous le nom de « Maison hantée », celle où les murs ont des oreilles. Dans le bureau du capitaine Schmitt, comme dans celui de l'interprète, son adjoint, arrivent de nombreux fils téléphoniques apportant les conversations que récoltent des écouteurs dans les couloirs des cellules des prisonniers.
Tout cela se sait dans la région et on trouve, parfois, dans les chambres, des avis discrets que vous laissent des camarades. Ceci attire souvent, au capitaine Schmitt, des réponses comme celle-ci : « Monsieur le capitaine, vous m'avez assez écouté pour que je n'aie plus rien à vous dire ! »
Naturellement, lorsque le capitaine Schmitt tombe sur des groupes d'expansifs jeunes gens, qui ne se défient point, qu'on enferme pendant trois jours de sévère façon, pour les énerver, il arrive à récolter des imprécations instructives, des serments d'évasion, des projets de fuite, des inventaires de boussoles ou cartes possédées, toutes vantardises qui permettront, à la sortie de la « petite quarantaine )), de faire des fouilles fructueuses ou de déjouer des projets qu'on n'a pas su enfermer dans le fond de son cœur. Il récolte ainsi, quelquefois, des renseignements plus sérieux sur les opérations récentes qui, d'étape en étape, ont conduit de malheureux prisonniers dans un de ces Family-House où opèrent des capitaines Schmitts.
Pendant mon séjour à Karlsnîhe, un groupe d'a\iateurs qui avaient été particuhèrement expansifs, sans doute, furent soumis, au camp, à une fouille allant jusqu'à la nudité complète, avec un sondage de vêtements qui ne dura pas moins de quatre heures, pour une douzaine de prisonniers.
Le 23 juillet, comme me l'avait annoncé le capitaine Schmitt, on me conduisit au camp de Karlsruhe. Le camp
est installé en pleine ville, sur une esplanade ombragée convertie en prison. En plus des enceintes classiques de fils barbelés, le camp est entouré d'une haute palissade en planches qui cache aux prisonniers la vue de l'extérieur. Autour du camp, le mouvement est intense et des tramways circulent sur ses quatre faces. Cette animation, que l'œil entrevoit quand on ouvre les portes pour le passage des hommes de service, la vue des maisons qui dominent le camp de leurs étages supérieurs, tout cet ensemble vivant apporte une distraction et une détente. On a conscience de n'être plus perdu dans le désert de Skalmierschutze ! On est mieux, évidemment. On se moque de nous, comme là-bas. On n'observera pas l'accord, car l'accord c'est un traité et avec des prisonniers sans défense cela ne peut avoir qu'une valeur calligraphique. Mais, malgré ces violations, le régime n'est pas uniquement brutal et haineux, comme nous le subirons par la suite. Nous sommes, il est vrai, chez des Badois. On prétend qu'ils nous seraient assez favorables. Mais c'est là un « tuyau » et nous savons ce qu'ils valent !
On disait aussi de ce fou, bandit et assassin, qui s'appelait, jadis, Guillaume II, qu'il aimait les Français ! Dans la suite de notre captivité, un de nos plus indignes persécutem's, le général Klosterfeld, nous dira aussi qu'il aime beaucoup la France, sa littérature, ses artistes, mais il nous humiliera, chaque jour, nous refusera nos droits les plus élémentaires et nous traitera d'une façon constamment inhumaine.
Nous entrons dans le camp. Il contient quatre cents Anglais, cinquante Américains, soixante Français, une vingtaine d'Itahens, un Portugais. Fouille assez sérieuse à l'entrée. On nous fait lire le règlement du camp. Les officiers prisonniers, quel que soit leur grade, doivent le salut et l'obéissance à tous les officiers allemands, ainsi qu'à leurs remplaçants dans le service. Es tiendront beaucoup à
ce salut et, après chaque appel, ils nous imposeront l'humiliation, au moins inutile, de nous faire défiler devant l'officier de service pour le saluer.
A la fouille, on nous enlève notre argent allemand qu'on remplace par des jetons de camp n'ayant, au dehors, aucune valeur et ne pouvant, par suite, faciliter notre évasion. Pour la même raison, on nous retire également notre argent français. Je remets \me somme de 500 francs qu'on m'offre de convertir en argent allemand représenté par des jetons. Je m'y refuse précipitamment. En plus de l'avantage que l'Allemagne trouve à remplacer ainsi du bon argent français par des morceaux de cuivre ou de carton, elle réalise, dans la deuxième opération du change, un nouveau profit en refusant le pair aux prisonniers, auxquels elle donne, pour 100 francs, 75 marks au lieu de 80. Or, la colonne financière des journaux nous apporte bientôt un cours du change inversé en notre favem*. On n'en continuera pas moins à nous offiir 75 marks pour 100 francs. A Osnabriick oii, pour s'évader, on cherche à se procurer de l'argent allemand en offrant de l'argent français, le cantinier qui se prête à cette opération, se laisse aller à dire : « Je vous en changerai tant que vous voudrez ! » En octobre, en effet, 100 francs d'argent français valent 104 marks.
A Gemersheim, les Allemands fu-ent, avec les blessés, une opération malhonnête mais fructueuse. Un certain nombre d'officiers (six Français et deux Anglais) sont évacués de l'hôpital, après guérison, pour être dhigés sur un camp. Us partent, comme toujours, en coup de vent. On leur ramasse tout leur argent pour qu'ils ne puissent s'en ser\ir en route et on leur en doime un reçu. Mais il y avait aussi leurs dépôts d'argent français dont on leur avait donné reçu, précédemment. Ils rappellent que ces dépôts doivent les suivre. Pour faciliter la chose, on leur demande les reçus de ces dépôts, qu'ils remettent, et on part.
A Farrivée, au premier jour de solde, ces officiers s'aperçoivent que leur avoir a considérablement augmenté, mais, par contre, qu'on ne fait plus état de leurs dépôts d'argent français. Ils réclament : « Où est inscrit notre dépôt d'argent français? — Nous l'avons converti en argent allemand. — Mais nous nous y opposons formellement ! — Que voulez-vous, cela a été fait à l'hôpital de Gemersheim. — Nous voulons qu'on nous rende nos dépôts d'argent français. — Avez-vous les reçus? — Mais non, puisqu'on nous les a demandés à Gemersheim ! — Si vous n'avez pas les reçus, vous ne pouvez pas réclamer ! »
Je n'ai pas les noms de tous les officiers victimes de cette escroquerie, je puis cependant en citer deux : le commandant Ch... Marcel, du 64^ R. L, dépôt de 300 francs ; et le capitaine P... René, du 62^ R. L, dépôt de 1 035 francs.
Je n'ai pas de peine à découvrir que le camp de Karlsruhe est encore un camp provisoire, un camp de passage. H n'y demeure, comme élément permanent, que le Comité de secom's, qui est présidé par un lieutenant.
Le groupement de Karlsruhe est alimenté par la Fédération Nationale pour le biscuit, et par le comité Franco- Belge pour les vivres. Vers le commencement de juillet, le Comité de secours avait reçu l'ordre de ravitailler les Américains au même titre que les Français. Le Comité possédait les approvisionnements nécessaires à des prisonniers récents que n'ont pas pu atteindre encore les envois de leur famille, et qui sont dans un état aigu de fatigue et de dépression.
Que de charités, que de dévouements se sont exercés à l'égard du prisonnier pendant cette épreuve de quatre années ! Que de soins, de recherches de toute sorte pour adoucir la souffrance physique et l'angoisse morale, apaiser un cœur sans nouvelles et lui redonner l'espérance !
Il faut admirer tout cela. Et cependant le résultat le plus utile n'a jamais pu être réalisé ! Jamais on n'a pu
obtenir d'accélérer la correspondance du prisonnier, — question qui, au point de vue du soutien moral des êtres sépaiés, était la plus désiiable ! — L'obstination inhumaine des Allemands s'est toujours dressée, irréductible, contre les efforts généreux de toutes les nations, neutres ou alliées. La fourberie et l'arbitraiie se sont mis en travers pour faire échouer leurs projets, tant ils les jugeaient inutiles et sans intérêt I
On a vu, plus haut, l'empressement avec lequel les Allemands permettaient d'écrire cette précieuse et première carte, qui devait annoncer à des êtres tourmentés et chers que vous étiez vivant.
On sait ce qu'il en advenait I Aucune de ces cartes n'arrivait à destination !
Ds disaient, pour expliquer la perte de ces correspondances : « Ce sont les Suisses ! »
Les Suisses s'amusaient alors à les détruh'e toutes, car aucune ne parvenait I Des prisonniers, faisant partie de lots distincts, capturés en des points différents, apportent le même témoignage !
Des gens s'écrieront : « Mais pom'quoi? — Ah ! pom*quoi I Vous ne connaissez pas l'infamie de la race allemande ! »
Je vais vous donner un nouvel exemple.
Le 27 août 1918, au camp d'Osnabrûck, cent cinquante et un officiers se trouvaient, au bout de trois mois de captivité, sans nouvelles des leurs.
L'accord de Berne, à l'article 52, prévoit le cas exceptionnel d'un prisonnier restant trois mois sans nouvelles des siens, et il l'autorise, en ce cas, à écrii'e, sous le contrôle de la Kommandantur, à la Croix- Rouge de Genève qui rétablit la liaison 3t s'emploie, dit l'Accord, à faii'e parvenir la réponse des familles dans le plus bref délai.
Comme le cas exceptionnel s'appliquait, chez nous, à la moitié des officiers, je fis constituer un dossiei', avec les
lettres des cent cinquante et un prisonniers sans nouvelles, qui fut remis, le 27 août, à la Kommandantur, à l'adresse de la Croix-Rouge. La Kommandantur fit quelques difficultés, discuta nos chiffres, enfin se décida à accepter de prendre les cent cinquante et une réclamations.
Les premières réponses ne nous parvinrent que le 20 octobre, c'est-à-dire deux mois après. Elles portaient toutes, tapé à la machine l'en-tête suivant :
Osnabrûck, 27 août 1918 (date du départ). Arrivé à Genève le 1^^ octobre 1918.