‹ Au pays des fourbesChapitre 4 sur 10 · COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE · texte numérisé non relu

COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE

Message-Express réservé aux prisonniers

qui sont sans nouvelles directes de leur famille

depuis plus de trois mois.

Ainsi, nos lettres, remises à la Kommandantur le 27 août, n'étaient arrivées à Genève que le 1®^ octobre.

L'inhumanité allemande, une première fois responsable du fait que nous étions depuis trois mois sans nouvelles des nôtres, après avoir accepté, en maugréant, une démarche prévue par l'accord pour mettre fin à notre angoisse, s'était ingéniée à la prolonger au contraire, en retardant au delà de toute mesure le départ de ces lettres.

On voit combien, avec de tels adversaires, encore pleins de l'esprit du moyen âge, comme les a si bien caractérisés lord Robert Cecil, il était difficile aux sociétés charitables d'améliorer, en dépit de leurs pieux efforts, le service des correspondances qui étaient le meilleur cordial et le plus désiré.

Au moment le plus favorable, une lettre mettra toujours vingt-cinq jours pour faire le voyage. Cela reporte la réponse à cinquante jom's au minimum. Si une lettre insuffisamment exphcite, ou en partie caviardée par la censure,

apporte une nouvelle inquiétante et peu claire, on attendra pendant cinquante jours les précisions que l'angoisse a suggéré de demander aux siens.

Voilà la torture morale du prisonnier. Qu'elle s'exerce à l'occasion de la santé d'êtres aimés, qu'elle soit alimentée par le souci d'intérêts matériels engageant l'avenir des siens, elle s'augmente, chaque jour, par le supplice d'une attente de cinquante jours dans le vide.

Allez donc expliquer cela aux Allemands ! Ils vous répondront stupidement : « C'est la guerre ! »

Ds disaient déjà cela en Belgique en assassinant à Andenne, à coups de hache, des enfants dans les bras de lem' mère, en brûlant des vieillards et en les achevant à coups de baïonmette, en fusillant des petites filles, en attachant des soldats belges pour leur ouvrir le ventre, en suppHciant des habitants avec de l'eau bouillante, et en tordant le cou à d'autres jusqu'à ce qu'ils meurent !

C'est la guerre !

Comment s'étonner, après cela, que ces brutes n'envoient pas nos lettres à ceux qui les attendent dans les larmes?

On ne connaît pas l'ignominie de la race allemande !

Et ce sont ces gens qui ont demandé, le 14 novembre, par un manifeste éclatant, à s'asseoir au conseil de la Société des Nations avec une place égale à celle des autres.

Au camp, on m'a logé dans une baraque où j'ai une chambre pour moi seul. Le commandant du camp vient me voir et il me fait prévoir un prochain départ. Le second jour, nous sommes bombardés, la nuit, comme nous l'avions été à l'Europaïscherhof. Toutefois, aucune bombe ne tombe sur Karlsruhe. L'opération doit être dirigée vers Mannheim, mais nous enregistrons tout le branle-bas des skènes affolant la population qui se précipite dans les caves, ainsi que les barrages très nourris défendant la région. Tout cela nous amuse fort. Un envoyé espagnol

est venu à Kaiisruhe, très peu de temps avant mon arrivée, et les autorités allemandes ont cherché à le faire marcher dans un sens burlesque, en lui affirmant que les officiers français, très exposés au camp de Karlsruhe, voyaient d'un mauvais œil les bombardements de la ville I Ayant eu vent de cette nouvelle félonie, les officiers affirmèrent hautement au représentant de la puissance protectrice que les bombardements étaient au contraire leur seule distraction, et qu'ils seraient d'autant plus heureux qu'il y en aurait davantage ! Nous devions, quelques jours plus tard, renouveler cette déclaration au chanoine W..., délégué suisse chargé de la visite des camps de prisonniers en Allemagne, en le priant instamment de démentir à nouveau, auprès du gouvernement de la République française, l'insinuation perfide que les Allemands avaient cherché à faire pénétrer chez nous par l'intermédiaire de la puissance protectrice. Plus tard, peu après mon départ, il y aura à Karlsruhe des bombardements très sérieux et très fructueux.

Le camp est décidément un séjour préférable à toutes les prisons grillagées dans lesquelles j'ai vécu jusqu'ici. Des allées ombreuses permettent un footing, un peu étroit peut-être, mais qui se déroule agréablement sous les arbres. On aligne ainsi bien vite, matin et soir, deux ou trois kilomètres qui sont indispensables pour se tenir en haleine et pour passer le temps.

La nourriture ne peut être jugée impartialement, par suite des secours franco-américains dont on dispose, dans une assez large mesure. Elle est en tout cas supérieure à celle du camp de famine de Kastatt, comme à celle de Skalmierschiitze. Nous prenons nos repas, les officiers supérieurs et moi, avec un colonel anglais et trois majors de la même nation. Les relations que nous entretenons avec eux sont très cordiales, bien qu'un peu concises, par suite de la peine que chacun d'entre noup éprouve à s'exprimer dans la langue de son voisin.

Vers le 26 juillet, nous recevons la visite du chanoine W..., dont j'ai parlé plus haut. Je ne sauiais trop le remercier de ce qu'il a tenté pour nous unir plus tôt à nos familles sans nouvelles de nous. C'est gi'âce à lui que les miens ont été avertis de mon existence deux mois après ma capture et, parmi nos camarades, il n'en est pas un qui ne lui doive quelque douceur, car il a pris, des mains de tous, des billets laconiques apportant, là-bas, la certitude !

Je devais, hélas ! éprouver de nouveau taute la délicatesse de son cœur dans une très cruelle épreuve qu'il m'était réservé de connaître dans mon exil et d'accepter avec une juste fierté.

Vers cette époque, nous apprîmes qu'im capitaine français était mort à l'hôpital de Karlsruhe. On devait l'enterrer le lendemain. Je fis une démarche auprès du commandant du camp pour qu'une députation d'officiers de toutes les nations alliées fût admise à suivre le cortège jusqu'au cimetière. On m'accorda cette demande, sous la réserve d'usage que nous engagerions notre parole de ne pas nous évader à la faveur de ces obsèques. Demère notre regretté camarade nous fûmes uhe quarantaine, Français, Anglais, Itahens, Belges et Portugais. Deux grandes couronnes nous précédaient, offertes par nos alhés d'outre- Manche et par nous. Une troisième, plus modeste, fut déposée sur le cercueil par le personnel de l'hôpital. Nous traversâmes la ville sans remarquer ces regards comTOucés dont avait plaisamment joué avec moi le gérant de la maison hantée. On alla d'abord à l'égUse, qui attenait au champ des morts. Le commandant du camp et un officier s'y trouvaient. A la sortie, la musique et un détachement d'escorte étaient réunis là pour rendre les honneiu's.

Le terrain qui allait recevoir notre compatriote était dans un enclos nouveau, réservé pour le sonnneil des alliés. En ce lieu, quelques personnes, atth'ées par la curiosité,

nous avaient précédés. Le chanoine W... était venu, également, nous apporter sa sympathie.

Sm' le bord de la tombe, j'adressai quelques paroles d'au revoir à ce camarade dont la dépouille se trouvait encore parmi nous, mais dont l'âme immortelle était déjà éternellement couronnée, pour avoir accompli l'acte de charité suprême en donnant sa vie pour les autres ! Puis chacun défila devant lui, en jetant sur son corps une poignée de terre, de la terre d'exil, si lourde.

Le soleil se couchait sur la ville qu'on voyait inondée de rouge par-dessus les grandes haies de buis. Le vent du soir faisait fléchir les herbes des allées et les fleurs des tombeaux. Le cimetière s'endormait doucement sous les arbres qui étendaient leur ombre sur ses morts. Que de gens éplorés étaient venus déjà accompagner dans cet enclos, si tristement fleuri, les chères dépouilles de parents ou d'amis fauchés par la tourmente qu'un prince avait osé appeler « une guerre joyeuse I » Et, malgré les douleurs que la cérémonie venait de raviver, combien se sentait-on, du moins, raffermi et fier, à la pensée qu'on pouvait avoir le front haut et le regard clair de ceux sur qui ne pèse point la responsabilité d'un tel crime !

C'était fini. En ville, le jour s'effaçait peu à peu. Les feux électriques s'allumaient devant les étalages amaigris par les temps présents. Le château nous apparut un court instant ; vers lui convergeaient toutes les avenues de cette ville élégante, animée et largement ouverte par ses allées et ses jardins. C'était cette disposition rayonnante qui la faisait comparer à un astérisque.

Comme nous rentrions au camp, un feldwebel vint me dire que je partais le lendemain pour Blenhorst, et qu'il fallait me trouver, à partir de 9 heures, au réfectoire, pour la fouille.

sous LES OMBRAGES DE BLENHORST

LE HAUPTMANN DUISBERG

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