LE RELÈVEMENT DE LA FRANCE
Je suis paré. Je serre les mains de quelques camarades et je me dirige vers le réfectoii'e pour me joindre aux autres partants, — une trentaine, — dont certains nous quitteront en cours de route. L'officier allemand est déjà arrivé.
Je passe le premier à la fouille. Pendant que je pénètre dans la pièce affectée à cette opération, j'entends le lieutenant dire à l'interprète : « Hôffiich ! » qui veut dire : « Poli ! » Ici, il faut une consigne particulière pour ne pas passer à tabac ses adversaires prisonniers, toutes les fois que l'occasion s'en présente !
Nous sommes ensuite rangés par quatre dans la cour. Des Anglais tentent de nous parler, — on les écarte vivement ! Nous sommes en quarantaine ! Dans un simple : « Au revoir, bon voyage ! » on pourrait mettre un sens cryptographique qui faciliterait notre évasion ! Un second officier s'ajoute à nous, sans doute pom* le groupe dissident. On part.
Voici la gare. C'est toujours la lourde bâtisse égyptienne, et la même question qui se pose : « Que fait-elle en ce lieu? » On entre, on descend des escaliers, on en remonte, on traverse des voies, on attend, on repart, on nous compte, on nous recompte, l'addition est exacte et on s'avance vers le quai. Nous trouvons là trois blessés sortant de
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l'hôpital qui se joignent à nous. Le train arrive et on s'embarque.
Nous partons. Craint-on une évasion collective? Nous avons une garde formidable, presque une sentinelle pour trois prisonniers. On n'use des W.-C. que la porte ouverte, et un soldat armé accomplit sans noblesse, mais avec un sentiment de force et de fierté, sa consigne inédite. Nous traversons Durlach, Bruchsal, Heidelberg oii le paysage s'accentue agréablement ; Weinheim avec ses ruines, Darmstadt et Francfort.
Nous sommes partis à midi : il est 9 heures. On s'arrêtera trois heures en cette ville. Nous avons déjà passé à Francfort. La scène de la cantine en sous-sol, horrible et sale, va se répéter avec une soupe un peu meilleure toutefois.
Comme au premier voyage, on regarde passer les gens. On entend leurs talons qui résonnent sur le trottoir annonçant leur approche, les tramways qui s'arrêtent en crissant devant le Carlton, projetant sur le sol un cercle lumineux, pendant qu'une pluie fine tombe doucement sur toutes ces choses. A quoi pensent, dans ces voitures, les gens de sexe et d'âge différents, de conditions sociales et d'opinions diverses, qui y sont entassés et qui défilent par charretées? Ne sont-ils pas prisonniers comme nous, malgré leur apparence de liberté? prisonniers des événements qu'ils ont déchaînés, — qu'une caste avide a déchaînés, diront-ils, plus tard, pour se défendre, — mais qu'ils ont approuvée dans son crime et l'exécution de ce crime par des moyens atroces qu'ils croyaient souverains ! Tout ce peuple allemand, qui bénéficiait encore des légendes du passé et de son air familial, a applaudi aux cruautés organisées de l'invasion ! Par le butin qui refluait che2: elle, les massacres et le pillage donnaient, à cette race avi.de, un avant-goût des profits matériels qu'allait réaliser une tactique cruelle, mais fructueuse, que toute la nation approuvait ! — « Monseigneur, disait en Belgique un générai
allemand, résumant l'opinion publique, nos victoires effaceront tout celai » On ne pouvait être plus cynique, ni plus mauvais calculateur ! Et les tramways passaient, amenant devant le Carlton de nouveaux prisonniers que la guerre poussait devant elle. Es veulent s'arrêter, pour réfléchir, pour rassembler leurs forces, leurs idées, mais la guerre ne peut attendre ! De même que Foch pousse leurs armées sur tous les points du front, de même le peuple allemand, engrené dans le crime, est poussé vers une région inconnue, à travers les ruines, les deuils, les catastrophes, et il marche, il marche comme Caïn, sans savoir où il va, se lamentant, poussant des cris, versant des pleurs, en appelant à l'humanité, aux princes de l'Église, à la fraternité des peuples, au droit à l'existence, lui qui a violé, au cri jouisseur de NacJi Paris! toutes ces vieilles rengaines d'un autre âge ! et il oublie tout ce qui précède, tous les forfaits qu'il a commis, ses convoitises, ses vols, ses cruautés, les déportations des familles dispersées aux vents de son empire ! C'est l'assassin qui trouve inhumain qu'on l'arrête ! C'est le loup, pris au piège, qui crie : « Justice ! justice ! » Marche ! marche ! misérable Allemagne 1 le gouffre n'est plus loin !
Dans la nuit, nous nous embarquons à tâtons. Une vitre est cassée. Il fera froid. On s'arrange, on s'entr'aide, et le train nous emmène. Le lendemain, nous ouvrons les yeux au milieu d'un brouillard intense, — le 1®' août I Pas de soleil, pas de carte, impossible de s'orienter. Oii va-t-on? ,
Wilhelmshôhe ! La résidence de Napoléon III captif, après Sedan !
Sedan ! Wimpffen ! Ducrot ! et les charges de Margueritte ! Wilhelmshche ! le traité de Francfort ! L'amputation et le relèvement de la France ! La République conservatrice, le Tsar qui nous sauve d'une agression nouvelle 1 Puis les luttes reUgieuses, les conflits poUtiques pour des
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intérêts de groupes et de sous-groupes, sans pouvoir jamais réaliser un seul grand parti national ralliant tout le monde et connaissant les seuls intérêts de la France ! Combien il faudra, après la guerre, s'unir, abandonner la politique des personnes, l'intérêt des partis, pour ne songer qu'au seul avancement des choses, au seul objectif des grands intérêts du pays !
. Nous arrivons à Cassel, sur la Fulda, où nous avons déjà passé en allant en Pologne. Nous achetons le journal, car, dans la vie d'un prisonnier, il n'y a que le communiqué qui compte. Le journal proclame, d'une voix mal assurée, qu'on a arrêté toutes les attaques françaises, — refrain connu. Nous ne saurons rien aujourd'hui, mais l'espérance est là au cœur de tous ! On a craint un moment, lorsqu'on a été pris. Les Allemands étaient si bien en ordre, et défilaient comme des figurants de théâtre ! Mais, tout ne réside pas dans une parade ! et maintenant on ne craint plus. Us n'ont pas été à Paris, ils n'iront pas, et nous les ramènerons d'oii ils viennent, — même un peu plus loin !
A 7 h. 30, le soleil apparaît. Nous marchons vers le Nord, entre la Fulda et le Weser. De vastes plaines ondulées, parfaitement cultivées s'étendent devant nous. A Northeim se dessinent, dans le lointain, des collines, des bois ; plus près, des pâturages et des troupeaux. Des chevaux de selle ou de trait léger s'ébattent dans des paddocks. La campagne devient plus rude.
Quelques voyageurs descendent du train, remettent leur billet à la garde-barrière et s'enfoncent dans le pays, vers la petite ville dont les pignons dépassent le feuillage. Je songe au foyer vers lequel retourne chacun d'eux, à l'affection qui l'y attend, à la femme et aux petits enfants qui viennent le recevoir sur le seuil ! à l'inquiétude aussi que cette guerre interminable laisse entrer avec lui, par la porte entr'ouverte ! Les lancinantes pensées peuvent- #es toujom's s'effacer avec des duperies? Paris l Verdun !
la guerre sous-marine ! Maintenant, il reste : La retraite' en bon ordre ! — et puis : La grande Allemagne ne peut être vaincue ! C'est ce que me dira, plus tard, à Osnabriick, un officier allemand, esprit sérieux, alors que la partie est de plus en plus compromise ! « La grande Allemagne ne peut être vaincue ! « — et il mettra, à prononcer ces mots, toute sa foi ! toute sa force ! Mais les mots n'ont jamais que la puissance des événements qu'ils traduisent.
Et le crime? — Le crime commis le 5 juillet à Potsdam où la guerre a été décidée ! Ils l'ont oublié ! Et ce crime a été accompli avec des moyens formidables, c'est vrai, mais en commettant faute sur faute ! Talleyrand aurait, de loin, pressenti l'Angleterre pour s'assurer de sa neutralité, alors que cette dernière a été jouée, par Betlmiann- Hollweg, à pile ou face ! Après les efforts colossaux de l'Allemagne pour créer sa marine de guerre, c'est à pile ou face qu'on joue si cette marine sera complètement annihilée et immobilisée pendant toute la guerre, et si toutes les colonies allemandes seront perdues ! Mais à quoi bon ces précautions? Ce sont là des gestes de faibles ! Orgueil et bêtise, — l'un ne va pas sans l'autre, — et jamais le principe n'a été mieux réalisé qu'en terre allemande ! C'est encore cet orgueil, cette stupide confiance dans une nouvelle forme de terrorisme, la guerre sous-marine, qui provoquera l'Amérique dont on se moque et qu'on méprise. Et toutes ces gaffes honteuses et criminelles, finissant à engager dans le sillon de la guerre deux nouveaux pays qui n'avaient même pas d'armée, ont soulevé le monde de dégoût contre cette Allemagne habitée par une race encore féroce et dangereuse parce qu'aucune morale n'adoucit ses instincts cruels.
Nous entrons dans la région des moulins. Ils forment de jolis tableaux se découpant sur la hauteur. Ils nous rappellent, avec plus d'avantage, les moulins que nous avons vus dans les plames venteuses de Haute-Silésie
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Le pays s'étale. On arrive à Hanovre où nous déjeunons dans un souterrain. Après Hanovre, la campagne change encore d'aspect. Des landes remplacent les cultures. On aperçoit des marécages, des meules de tourbe. On n'est plus qu'à quelque cent kilomètres de la Hollande. On sent déjà l'influence de ses terres humides.
Nienburg, — bifurcation importante sur le Weser. On s'y arrête peu de temps pour arriver à 3 h. 20 à Lemke, point terminus de notre voyage. L'autre détachement nous a quittés, quelques gares plus tôt, pour se diriger vers Magdebourg.
Le camp de Blenhorst se trouve à 10 kilomètres de la station de Lemke. Il est établi dans une très modeste station balnéaire, comprenant un hôtel, un établissement de bains et quelques maisons.
Une voiture à quatre places nous attend. Un sergent me prie de monter. J'installe d'abord les trois blessés, non guéris, qui nous ont rejoints à la gare de Karlsruhe, — deux avec moi et le troisième à côté du cocher, un vieux à la moustache blanche. Mais l'officier allemand réclame cette place pour lui. Le dernier blessé monte alors en quatrième dans la voiture, déjà encombrée de bagages. Le cocher s'insurge à cause des ressorts. On n'en tient pas compte et on part. Les autres prisonniers vont faire, à pied, 10 kilomètres, avec leurs bagages. Ils n'arriveront qu'à la nuit.
Le pays est joli, découpé par des champs, des prairies et des bois. Toute cette nature a l'air fort humide. Nous longeons encore de nombreuses tom'bières avant d'entrer dans la région toute boisée. Voici quelques maisons éparses dans les feuilles. Je vois, écrit sur la porte d'un bâtiment : Entrée des hains et au-dessous : Kommandantur, C'est Blenhorst.
Un immense capitaine sort de la Kommandantur et se [porte au-devant de moi. Je le laisse, intentionnelle-
ment, me saluer le premier, et je lui rends très correctement son salut. Va-t-il encore procéder à la cérémonie de la fouille? Le capitaine me demande de lui assurer sur parole que je n'ai rien dans mes bagages pouvant faciliter mon évasion. Je lui réponds que je viens d'être fouillé à Karisruhe, et que, depuis, je ne me suit rien procuré pouvant servir à m'évader. On me conduit dans ma chambre.
A Blenhorst sont cent soixante-six officiers, dont une quinzaine du grade de capitaine, les autres plus jeunes. La plupart ont été pris à l'offensive du 25 mai 1918. ils viennent du camp de Fuchsberg, ancien camp de représailles pour sous-officiers, où, rationnés en eau potable, ne recevant ni colis, ni biscuit, ils ont cruellement souffert de la faim. Très durement traités, ils ont amassé là une haine profonde, comme l'Allemagne en inspii'e partout oii l'on se trouve en contact avec elle.
Le camp, enfoui sous les arbres, n'a pas cet aspect de cage à moineaux qu'avaient ceux de Skalmierschûtze et de Rastatt. Une grande route le borde et le sépare de la Kommandantur, également sous bois. Au centre est un hôtel rustique contenant une vingtaine de chambres et deux salles à manger. Tout autour se gi'oupent des baraques où sont les officiers qui n'ont pu trouver de place dans le pavillon central, c'est-à-dii'e ]e plus grand nombre. En avant s'étend un parc ombragé avec deux étangs, un kiosque, une escarpolette, des bancs, accessokes obligés du lieu. Derrière est un jardin planté de légimies, divisé en lots, affectés, chacun, à une chambre d'officiers.
L'ensemble plaît en raison des ombrages. On est en août, il est vrai. Que peut-il en être l'hiver, dans ces régions humides?
La chambre oii l'on m'a conduit est loin d'atteindre à la somptuosité décrite par le capitaine Schmitt : une glace fendue remplace l'armoh-e à glace, deux chaises
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vont pour le canapé absent, le tout est complété par une ignoble toilette dont je demande le changement, sans l'obtenii', et un lit sans sommier, contrairement aux prescriptions de l'accord de Berne.
Je sors avec le capitaine L..., le plus ancien officier, et le capitaine B..., président du comité de secours, pour faire un tour dans la maison.
Les réfectoires servent de salles de réunion. On fait, ce jour-là, un cours d'allemand dans l'un et un cours de sténographie dans l'autre. Plus loin est un petit bazar, où, dit l'accord de Berne, on doit vendre (f à des prix raisonnables et modérés, les objets disponibles de nécessité courante ». Mais l'Allemagne l'a entendu autrement. A Blenhorst, comme à Osnabriick, on se hem*tera à une exploitation organisée et à de brusques majorations inspirées par la nécessité dans laquelle nous nous trouverons, par fois, d'acheter certains objets indispensables. La Kommandantur n'interviendra que pour déférer à la cour martiale ceux qui se plaignent, preuves en mains, d'avoir été volés.
A Blenhorst, tous les esprits sont encore hantés par les cruels souvenirs de Fuchsberg. Pays marécageux, installation insuffisante, régime de fer, chef incorrect et brutal, tel était le camp sur lequel on avait dirigé des officiers, en grand nombre blessés et non guéris, dont l'épreuve la plus cruelle fut celle de la faim. On aurait pu, avec un peu de complaisance de la Kommandantur, leur permettre de se ravitailler au camp voisin de Strohen, mais l'inhumanité allemande se refusait à favoriser ces assistances mutuelles, entre compatriotes.
Le capitaine L... me met au courant des principaux faits, non classés, qui se résument ainsi : Le commandant du X^ corps, le général von Hànisch, est particuhèrement fom-be, injuste et dur. Le capitaine Duesberg, commandant le camp, réalise le type de l'Allemand entêté, violant
toutes les clauses de l'accord eti s'abritant toujours derrière des ordres supérieurs. Enfin, le capitaine L... nie rend compte d'une affaire excessivement regrettable.
Une .ordonnance, le soldat X... du X^ R. T., très mauvais sujet, se trouvant un jour à la fontaine avec le lieutenant F..., du 233^ R L, ne fit rien pour lui céder sa place, ni pour activer son travail, et comme le lieutenant F... lui en faisait l'observation avec le plus grand calme, X... dit à une autre ordonnance qui se trouvait là : « Qu'est-ce
qu'il nous celui-là! il va peut-être nous empêcher de
faire notre service! » Le lieutenant F... avait demandé pour lui une punition très sévère au commandant du camp, mais celui-ci avait fait jusqu'ici la sourde oreille.
Cette question des ordonnances était un des problèmes délicats de la captivité. Ce n'était pas le meilleur choix qu'on nous donnait. Ce choix, on le gardait, comme capable d'un plus grand rendement, pour les commandos, les usines ou les mines. D'autre part, il y avait, parmi les ordonnances, des prisonniers de 1914 qui n'avaient reçu aucune des grandes leçons de la guerre. L'enthousiasme de la Marne, les sacrifices de Verdun, la patience et l'abnégation de la vie de tranchée, toutes les grandes journées, toutes les grandes épreuves qui avaient resserré les soldats autour de leurs chefs et de la patrie menacée, tout cela leur avait manqué. Comme je le disais aux officiers, dans une de nos réunions : « Vous avez des devoirs envers eux, le devoir d'éveiller leur âme, de leur faire revivre, par vos causeries, ces jours de gloire que vous avez vécus, de les mettre à la page patriotique que la France a remplie de ses destinées glorieuses pendant leur temps d'exil. »
Quelques jours après, je fis venir le lieutenant F... pour l'enquêter par le tréfonds de son âme, sur une affaire que je trouvais tellement grave, qu'on ne pouvait trop Taj)profondir avant de formuler im jugement. Je vis que le.
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compte-rendu qu'on m'avait fait était moins grave encore que la réalité.
Le lieutenant F... avait été, en effet, appelé devant un officier rapporteur qui lui donna lecture d'une lettre de X... à la Kommandantur, lettre disant, expressément, qu'il ne reconnaissait pas, en Allemagne, l'autorité des officiers français. Ceci avait, naturellement, rempli de joie les Allemands, qui avaient cherché à éluder la demande de punition du lieutenant F...
Ce dernier ayant insisté, un officier lui fut envoyé par la Kommandantur pour qu'il confirmât de nouveau qu'il maintenait sa demande de punition sévère. — « Oui, répondit le lieutenant F... Je ne demande pas sa mort, mais une punition très sévère. — En ce cas. il faut signer ce papier faisant connaître vos intentions ; » — et l'officier lui tendit une feuille, écrite en allemand, qu'il venait de rédiger. Le lieutenant répondit : « Pas avant de l'avoir fait traduire. » Or la pièce disait, au contraire, que le lieutenant F. . . ne demandait pas une punition sévère pour le soldat X... Il s'en fallait seulement d'une négation !
Les personnes qui n'ont pas vu de près les Allemands s'étonneront d'un procédé aussi grossièrement malhonnête. C'est cependant, chez eux, un usage courant. La fourberie est un coup droit porté à un ennemi, une manœuvre qu'on doit tenter, même si cet ennemi est sans défense, et qui, si elle réussit, n'a rien que d'honorable. Nous devions, à Osnabriick, faire échouer une tentative semblable.
Le lendemain de mon arrivée à Blenhorst, Je rencontrai le lieutenant B... du 143^ R. L, qui était chargé de l'organisation générale des conférences et des cours. Parlant très couramment l'allemand, il professait lui-même cette langue et traduisait, avec un très grand dévouement, les articles des gazettes allemandes et les communiqués que l'on affichait chaque jour. Je m'entretins volontiers avec lui et je lui parlai de tous les efforts dont j'avais été
témoin, à Rastatt, en ce qui concernait l'instruction. Je l'engageai très vivement à marcher dans cette voie, aussi loin que le permettraient les ressources du camp.
Le samedi suivant, 3 août, je fus mandé, ainsi que le capitaine L..., auprès du commandant du camp, le capitaine Duesberg. La réunion devait avoir lieu dans une salle du rez-de-chaussée que la Kommandantur s'était réservée dans le pavillon. On se salua cérémonieusement.
Le capitaine Duesberg était immense, pompeux, compassé, avec une tête de cheval, des lèvres minces et une bouche étroite, qui était toujours rassemblée. Il parlait dogmatiquement et semblait incapable de s'émouvoir dans une discussion. Il martelait ses arguments avec un entêtement privé de raison, sans s'occuper s'ils étaient étayés par la moindre logique ou par une ombre de justice. Il préambula par ces mots :
« On vous a fait venir ici pour m'aider à maintenir la discipline parmi les officiers français. — La disciphne, lui répondis-je aussitôt, dépend de la façon dont on reconnaît et respecte les droits qu'accordent aux officiers les conventions qui régissent leur sort. S'il y a des infractions commises, la discipline ne pourra être maintenue. » — Il me répondit à côté : « Connaissez-vous le texte de l'accord? — Parfaitement !^ bien que vous ne l'ayez pas encore affiché, ce qui est une violation de ses prescriptions. Mais il y en a d'autres. » J'énonçai alors mes principaux griefs : suppression des promenades ; détournement par l'Allemagne de nos caisses à biscuits ; insuffisance du nombre des ordonnances ; installation non conforme aux accords, etc. A tout cela, il fit une réponse dilatoire, toujours la même : « Tout ne se fait pas aussi vite que monsiem' le général le pense. » Pour les caisses à biscuits, bel et bien volées, à chaque envoi, il répUqua : « La question est soumise à l'ambassade d'Espagne, mais les ordres du mmistre allemand sont, jusqu'ici, de ne pas les rendre, pom* payer le
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transport de la gare au camp. — Mais l'accord prescrit, au contraire, que tous les envois sont distribués dans tous les commandos, sans frais d'aucune sorte ! — L'accord I je ne connais que les ordres du Ministre ! ))
Je commençai, là, à m'initier à cette échappatoire qu'on me servira partout. Partout, je m'appuierai sur le texte de l'accord, qui est le règlement du prisonnier, et un contrat bilatéral, c'est-à-dire le seul sur lequel les deux parties puissent discuter. Mais aucune autorité, petite ou grande, n'acceptera jamais de discuter en cas de violation flagrante sur ce texte, parce qu'il suffirait de le lire une fois, pour lui montrer qu'elle a tort. Depuis le sous-officier jusqu'au général, on se retranchera derrière des ordres supérieurs qui ordonnent d'agir contrairement aux prescriptions de cet accord. On ne peut montrer plus claii'ement que la violation des accords est un ordre qui émane du ministère.
— « J'ai des ordres ! Vous pouvez réclamer ! » — C'est là un nouveau piège. Si on réclame, il y a deux solutions : — pas de réponse, — ou une punition pour réclamation non fondée ou injmieuse. Ce dernier prétexte est très employé. J'en serai la victime. On commence à injurier l'Allemagne quand on dit qu'elle a tort, et comme il est difficile de réclamer sans le dire, elle a toujours un moyen infaillible pom' arrêter toute démarche et empêcher toute justice.
Les officiers ne faisaient pas plus de promenades à Blenhorst que nous n'en avions fait à Rastatt ou à Karlsruhe.
— « Je commencerai les promenades, me dit le capitaine Duesberg, quand les cartes de parole d'honneur que vous devez signer, pour vous engager, par écrit, à ne pas vous évader, seront imprimées. Elles sont commandées. » En vain lui objectai- je que, provisoirement, on pouvait remplacer ces cartes par une déclaration écrite en entier de la main de l'officier, et qu'un tel engagement avait autant de valeur qu'un imprimé signé de lui, — jamais aucun lobe de son cerveau ne voulut encaisser un raisonnement aussi évi-
dent. C'était là un mauvais vouloir manifeste, indiscutable! La violation était flagrante! je revins à la charge plusieurs fois, sûr de mon droit et de ma logique. Je reçus, chaque fois, le même coup de marteau froidement asséné : « La Kommandantur organisera les promenades quand les cartes seront imprimées. Elles sont commandées. »
Je fis le geste de me lever, mais le capitaine L... me souffla le mot : « Ordonnance X..., » affaire que j'allais oublier. Je priai, par suite, le capitaine Duesberg de me dire quelle solution il avait cru devoir donner à cette question en suspens depuis si longtemps. H me répondit que le dossier était à l'étude, car les dépositions de l'officier et de l'ordonnance n'étant pas concordantes, il y avait lieu d'enquêter. — « Cette enquête a déjà été faite, lui dis-je. Elle ne peut être longue. Ce n'est pas de gaieté de cœur que nous chargeons un de nos compatriotes devant vous. Il faut que nous ayons une raison sérieuse pour le faire. Il n'est pas possible, dans ces conditions, d'hésiter entre notre parole et celle du coupable que nous avons dû accuser. Je vous demande de punir sévèrement X... et de le changer de camp. J'aurai l'honneur, prochainement, de vous demander à nouveau où en est cette question qui peut être close en quelques heures. »
Nous remontâmes dans nos chambres, le capitaine L... et moi, et nous commençâmes, chacun, une réclamation, lui, au général von Hônisch, commandant le X® corps, sur de menues vexations, confiscations de rasoirs, retenue de notre allocation de sucre, mauvaise gestion des cantines, etc., — moi, sur les grandes et intégrales violations^ de l'accord. La réclamation du capitaine L... devait lui valoir huit jours d'arrêts de rigueur, pour avoir suspecté la bonne volonté de Hauptmann Duesberg. La mienne, jugée offensante povu* l'Etat allemand, ne fut pas transmise à l'Espagne et me valut, comme punition, d'être déplacé du camp de Blenhorst dans celui d'Osnabriick.
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Je regrette d'avoir laissé à Blenhorst, au Comité de secours, la copie de cette réclamation, dont la lecture aurait permis d'apprécier ce que F Allemagne appelle un ton offensant. Je ne pense pas qu'il fût inconvenant de dire que l'AUemangne violait tous les accords, alors que j'en apportais la preuve matérielle. J'ignorais, à cette époque, que le ministère allemand avait organisé cette violation par une circulaire.
Cependant les cours s'organisaient, grâce au dévouement d'une élite et au désir de s'instruire de tous. Les angoisses de la capture, les cruels souvenirs de Fuchsberg, l'énervement et la fatigue s'apaisaient devant l'éclat des bulletins de victoire. Le travail occupait les heures vides, et la camaraderie s'établissait peu à peu. On se groupait par régiment, par sympathie ou par province. On s'installait dans sa misère à l'amiable, et la moindre douceur l'éclairait d'un rayon, pourvu que ce rayon vînt de France. Après les communiqués victorieux, nos premiers réconforts seront, plus tard, les lettres, les chères lettres ! Ces messages éclairaient un passé angoissant ! La cruelle attente de la famille, répétant, pendant deux mois, ce seul mot : « Disparu. » On sait maintenant ! Mais combien c'est lourd, encore aujourd'hui, d'y penser ! surtout pour certains ! Puis sont venus les premiers envois ! ces douces choses arrangées par des mains aimées, avec une tendresse et d'affectueuses précautions qui s'échappaient comme un parfum à l'ouverture du précieux paquet ! Mais alors, la scène change, et, le paquet ouvert, entrent en action les pinces, les cisailles, les marteaux, les poinçons acérés, pour briser, couper, percer tous ces frêles objets, à la recherche d'hypothétiques instruments d'évasion dans des savonnettes de chez Piver, des chocolats de la Marquise, ou des potages condensés ! Aucun objet n'échappe à ce vandalisme, après avoir été préalablement mis à nu, car c'est ainsi qu'ils nous les remettent, et en morceaux !
Us nous volent les caisses, les cartons, les sacs, remballage, le papier bleu, le papier blanc, le papier fou, le papier pelure transparent, le papier d'argent opaque, ils volent tout ! Ils déshabillent les potages Prevet, à la semoule, aux pois, aux haricots, brisent les tablettes pour y trouver les pièces d'or que Prevet aurait pu y mettre, et nous rendent le tout en poussière, en morceaux mélangés, les pois, les fines herbes et le tapioca ! Ah ! les brutes immondes ! Si on se plaint, on est puni, car on est prisonnier, — il ne faut pas l'oublier ! vous êtes des prisonniers, nous vous commandons ! et vous n'avez qu'à obéir !
Non, on n'a pas eu d'idées noii'es, il faut bien le dire ! On n'avait pas le temps ! On a été en lutte perpétuelle ! La guerre a continué jusqu'au dernier jour ! même après l'armistice ! Quand nos glorieux camarades, après tant de sacrifices, se reposeront et jouii'ont de leurs \dctoires, le 19 novembre, le Comité des ouvriers et soldats amènera contre nous les mitrailleuses, qu'on n'avait plus à employer là-bas, pour nous imposer une dernière humiliation avant notre rapatriement !
Non ! on n'a pas eu d'idées noh*es ! et puis, on avait, pour vous soutenir, la haine ! On avait ri\Tesse des communiqués, la figure du grand Foch! l'espérance puis la certitude du châtiment ! Mais on a souffert par humiliations,par privations, par droits méconnus et par impuissance ! On a souffert dès le premier jour ! On a souffert jusqu'au dernier ! Aussi, les chères âmes qui ont deviné les angoisses du prisonnier de guerre ne peuvent estimer les joies qu'ont apportées leurs charités, depuis ce jour où on est pris, où il faut se dire que c'est fini, définitivement, qu'on ne se battra plus, et qu'on est, personnellement, vaincu I Et combien cela durera-t-il? Que deviendront les autres, làbas en retraite? Saui'ont-ils seulement? Et où va-t-on aller?
Dans cette angoisse, après l'extrême fatigue de deux
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OU trois journées de combat, il faut faire plusieurs journées de marche à pied, sous la pluie parfois, sans manteau souvent, sans nourriture presque toujours, et croiser des troupes insolentes ou railleuses. Un mouchoir, un portemonnaie, une montre, un couteau, quand on vous les a laissés, voilà tout votre avoir, tout votre bagage. H faut vivi-e, marcher, dormir et faire sa toilette, avec d'aussi faibles ressources. Après quelques étapes, vous éloignant du front, vous rencontrez des figures françaises amaigries qui vous adressent des sourires ! Ce sont les prisonniers des pays envahis ! Ils ne se plaignent pas, eux qui souffrent depuis si longtemps ! Leur instinctive délicatesse de Français leur inspire de cacher leur détresse et de vous sourire. Quel plaisir ils vous font ! Oh ! les braves gens ! On les chasse. Ils reviennent. Un petit garçon vous glisse dans un papier un morceau de savon. Une femme apporte une serviette, une paire de bas. Ils savent bien ce qui fait plaisir au prisonnier ! Ils se privent pour lui, et donnent presque ce qu'ils n'ont pas ! Brave petit Français ! chère jeune fille à Hirson, qui, traversant nos gardiens, vinrent nous offrir leur café et leur pain ! Quelle moisson fera le Christ, parmi toutes ces charités qui s'ignorent !
C'est après ces étapes de calvaire, où se mêlent le chagrin, la fatigue, l'humiliation, la souffrance, l'angoisse pour la France et les..siens, qu'on atteint, enfin, un camp grillagé où on vous parque, en attendant un convoi pour l'Allemagne. — Ces souvenirs ne sont pas à leur place, ici, mais quand on les a vécus, on ne peut les chasser comme on veut.
Le 7 août, je fus avisé par le capitaine L... que deux représentants de l'Espagne venaient d'arriver au camp. Le Hauptmann Duesberg avait essayé de les empêcher de me voir, en disant : « E est inutile de déranger le général. » Mais le capitaine L... s'était précipité chez moi.
Enfin, voilà les Espagnols ! Tout le camp est en rumeur<
On va pouvoir causer. Je descends à la salle de la Kommandantur où se trouvent déjà les deux représentants, le Hauptmann et Finterprète. Je fais entrer le capitaine L. . . Présentations, saluts, poignées de main. Tous deux sont relativement jeunes. Un commandant et un médecin. On s'assoit. Le Hauptmann est toujours solennel. Il comprend très peu le français, aussi j'entame la conversation francoespagnole avec un verbe infiniment rapide. Je demande au commandant des nouvelles de Sa Majesté, puis nous parlons tous deux de Saint-Sébastien, Fontarabie, Biarritz, qui nous sont familiers. Tous ces souvenirs épanouissent les Espagnols et le Hauptmann, qui ne saisit rien de nos joies, est de plus en plus compassé.
Cette glace rompue, j'expose toutes mes réclamations, que je viens, du reste, leur dis-je, de formuler par écrit dans une lettre adressée, quelques jom's avant, à l'ambassade d'Espagne à Berlin : Refus d'afficher l'accord ; vol des caisses à biscuit ; ordonnances en nombre insuffisant et constamment employées à des travaux pour les Allemands, au lieu d'être laissées au service des officiers ; suppression des promenades ; prix excessifs à la cantine ; lits sans sommiers ; installations insuffisantes ; pas d'ateliers organisés ; pas d'infirmerie installée ; vente des remèdes et des pansements, qui doivent être fournis gratuitement jusqu'à la guérison complète des blessures de guerre ; — enfin l'accord \dolé de bout en bout.
Le commandant m'écoute et prend des notes à chaque article. Puis il parle en allemand au capitaine Duesberg qui lui répond quelque chose d'emphatique ayant trait, m'a dit ensuite le capitaine L... qui comprend la langue de Gœthe, aux difficultés d'exécution, raison qui a réponse à tout. — « J'ai entendu les deux adversaires, déclare l'attaché. Je conclurai. Faites entrer, maintenant, les réclamations individuelles. » Celles-ci sont formulées, presque toutes, par des ordonnances auxquelles on a retenu de
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l'argent qu'on ne leur a jamais rendu. Elles sont une douzaine. L'Espagnol inscrit leurs griefs. Le soir même, une partie recevra son argent qui vient d'arriver ou qu'on a subitement retrouvé.
L'Espagnol décide qu'il ira visiter l'infirmerie. La salle seule existe. Elle est en face. Nous y entrons. C'est une toute petite pièce où se trouvent trois lits et quatre chaises. Le capitaine Duesberg fait de grands gestes avec les bras pour s'efforcer d'agrandir le cube de la pièce, la hauteur du plafond, la largeur des fenêtres. A mon tour, je fais remarquer l'inconscience de cette organisation où tout manque : aucune armoire, aucune commode, aucun remède. En guise de table, à la tête de chaque lit, une chaise. (Cette dernière disposition avait provoqué la réprobation indignée du médecin espagnol.) Je fais remarquer que cette infirmerie ne comprend que trois lits, alors qu'elle devrait en contenir cinq, d'après le nombre des officiers du camp (166) et les dispositions de l'accord. Or, on ne peut mettre cinq lits dans une pièce où trois entrent à peine. Je proteste encore contre la prétention de faire payer leur pansement aux officiers blessés et non guéris. Enfin je prie, très instamment, le délégué d'insister de tout son pouvoir, auprès du commandant du camp, pour obtenir qu'il fasse évacuer, sans autre décision que la sienne propre et celle du médecin allemand, deux officiers complètement estropiés, qui remplissent les conditions prévues pour bénéficier d'un renvoi immédiat. — La séance est terminée. On se quitte avec de chaleureuses poignées de main. Quel allait être le résultat de cette visite?
Tout ne sera pas fait, mais certaines réclamations, systématiquement repoussées jusqu'ici, seront immédiatement satisfaites. L'attaché espagnol, en nous quittant, était allé à la Kommandantur où il avait lu ma réclamation, n me le dit, trois mois plus tard, à Osnabriick. Il dut travailler fortement l'entendement du capitaine Duesberg,
car, le soir même, arriva au camp un médecin pour examiner les officiers grands blessés que j'avais signalés. Le lendemain, on nous rend nos caisses à biscuits, on organise nos promenades, on affiche l'accord, on met les ordonnances à notre disposition entière, et les corvées extérieures sont faites désormais par des Russes.
Ainsi, la veille, on avait l'ordre de tout nous refuser, on n'avait pas reçu les placards pour afficher l'accord, les cartes de parole d'honneur étaient toujours à l'imprimerie ; le lendemain tout se retrouve, tout arrive, on reçoit des ordres contraires ! Trois mois plus tard, à Osnabriick, ce sera la même comédie, après que l'attaché espagnol sera venu s'y promener. On nous rendra, ce jom'-là, nos caisses à biscuits, qu'on nous a déjà rendues à Blenhorst trois mois auparavant, et qu'on soutenait, la veille, ne pas nous appartenir ! Peut-on voir un vol plus manifeste, une fomberie plus consciente? Si j'insiste sur ce point, c'est qu'avec leur infernale habitude de mentir, les Allemands finissaient par convaincre certains officiers, auxquels ils montraient des ordi'es faux qui n'avaient d'autre objet que d'étayer leur machine à mentu\
Nous étions au 10 août. L'avantage que, grâce à l'Espagne, nous avions remporté, nous laissa une semaine de repos. On jouissait de la promenade, délicieusement ! Le premier joiur, on avait rapporté du bois mort. Mais le Hauptmann nous défendit d'en ramasser. On rapporta des fleurs, des champignons.
Je profitai de cette trêve pour entretenir les officiers de leurs devoirs après la guerre, en des causeries familières sous les arbres du parc, où nous parlions du relèvement de la France et de son expansion économique mondiale, si nécessaire à ce relèvement. La puissance d'im pays ne dépend-elle pas, en grande part, de sa production industrielle et de l'exportation commerciale de ses produits, deux entités qui prospèrent en fonction des débou-
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chés nombreux que le pays s'est créés dans le monde, et des marchés d'importations qu'il a passés à l'étranger pour se procurer, à bon compte, les matières premières nécessaires à son industrie. Pour réaliser tout cela, il faut d'abord pénétrer le monde, en connaître les habitudes, les besoins, y avoir des antennes nombreuses.
Cette pénétration du monde, c'est bien ce qui nous manquait avant la guerre. Je l'ai très souvent constaté, moi-même, à l'étranger. Le Français ne veut vivre qu'en France ! il s'endort dans sa douce patrie ! La France est si belle, dit-il, et pourquoi la quitter? C'est là un sophisme pour coin de feu, pour gens qui préfèrent se chauffer les pieds que d'aller dans la neige. H est des jours, dans l'intérêt de la maison, oii il faut aller dans la neige, encore qu'on soit très bien au coin du feu ! — D'autres disaient encore : « D'une natalité anémique, clairsemés par nos pertes, nous avons, chez nous, assez de ruines à relever, sans aller perdre nos forces à l'étranger I » Mais c'est là un autre sophisme, qui montre bien que la question échappe, en tous points, à ceux qui en parlent ! C'est comme si on disait après un cyclone : « Nous avons bien assez de dégâts à réparer dans la maison, sans aller perdre notre temps à cultiver notre jardin et à ensemencer nos terres î » C'est par l'extérieur que nous relèverons la France. C'est en lui apportant l'argent de l'étranger ! C'est par l'exploitation des marchés mondiaux, où se font les échanges, que ses enfants, avec le soutien avisé de l'État, décupleront leurs affaires et leur fortune, et qu'elle-même retrouvera sa prospérité florissante et occupera, dans le monde, la p]ace à laquelle la destinent son passé, son admirable unité et les inaltérables qualités de sa race.
Sûrement, il faut aussi réparer la maison. Mais il restera toujours assez de gens pour le faire. La question du nombre ne se posera plus, du jour où tout le monde se
mettra à Touvrage résolument ! Tant de gens ne font rien que remplir une place inutile et modeste, qui les contente ! Tant d'autres nç font rien, que critiquer ceux qui travaillent !
Il faut voir grand ! il faut avoir l'ambition de créer, de s'élever, de réussir ! Le Français, qui est doté des plus belles qualités du monde, ne met pas son esprit à la hauteur de ses moyens. Il faut une nécessité, un danger de mort, la guerre ! pour lui faire concevoir et réaliser de grandes choses, et alors, il fait tout mieux que les autres. En temps normal, 11 ne voit pas assez grand, il ne voit pas assez loin, il limite son effort tout de suite.
« Jeunes gens, leur disais-je, dans l'Europe bouleversée, dans le monde orienté vers un courant d'influences nouvelles, je vois pour vous, après la guerre, plus de travail que chacun n'en pourrait rêver ! A vous de choisir dans le vaste champ ouvert à votre activité ! De nombreux horizons d'un avenir inespéré vous sont offerts, comme il arrive forcément dans une reconstitution qui part de la ruine pour aboutir à la prospérité !
« Beaucoup, parmi vous, sont officiers, qui n'y songeaient point. Peut-être quelcpies-uns d'entre vous ont l'intention de rester parmi nous? Nous en serions très honorés, mais ne le faites pas ! Vous avez mieux à faire pour la France que de la défendre au moment où elle ne sera point attaquée. Vous avez à travailler à sa grandeur, de toutes vos forces, de tout votre esprit, de tout votre cœur ! Répandez dans le travail votre belle jeunesse à travers l'univers ! Ayez la curiosité de voir et de connaître. Ne craignezpas de sortir de votre patrie que vous retrouverez pi belle, au retour, grâce à vous. Les voyages, la mer, Va sence, les dangers, que rien ne vous effraye ! car cela n' rien ! Soyez audacieux et confiants ! ne voyez de difficultés nulle part ! Ayez la passion d'être, de devenir, de créer, de grandir toujours 1 l'obstination d'atteindre votre but,
nez ^ ab- 1
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aussi haut qu'il soit, par le désir de perfectionnement, pai' la méthode et par la continuité dans l'effort ! »
Ces causeries se terminaient, le plus souvent, par une exhortation à se familiariser avec toutes les langues du monde, particulièrement avec l'anglais et l'espagnol. Un excellent courant, du reste, était déjà établi en ce sens.
J'avais aussi de fréquents entretiens avec des officiers que je savais particulièrement préoccupés du relèvement de la France. Il s'était même formé, à cet égard, un petit cénacle, pour étudier déjà quelques problèmes. Mais je ne voulus jamais y paraître, très ennemi d'une direction quelconque dans l'éclosion des idées, qui doivent naître comme des fleurs en plein champ pour être naturelles. Cependant, j'en avais parfois les échos par des conversations privées.
A mon sens, pour résoudre ce grave problème du relèvement, il fallait descendre dans le fond de l'âme française pour y dénombrer ses richesses, et avoir le courage d'examiner aussi quelques valeurs moins assurées. La guerre, l'âpreté des combats^ l'épreuve de la captivité, rendaient cette analyse plus sincère. Elles avaient réveillé toutes les énergies, amené les forces à fleur de peau, — dociles ou contraires.
Parmi les richesses certaines, il fallait bien accepter, sans discussion, la franchise, l'humanité, la générosité, la droiture, l'esprit de famille et l'amour du pays ; la clarté, la pénétration, l'adaptation improvisée aux circonstances, le sens psychologique ; le dévouement, la foi, la bravoure, l'abnégation.
Enfin, compter, par-dessus tout, l'admkable ressort de cette âme française qui peut rebondir jusqu'aux cimes, alors qu'on la croit morte.
La guerre avait mis en valeur ces quahtés indéfectibles et ce « sphinx » de l'âme française avait ménagé autant de surprises à l'ennemi que la tactique de nos chefs.
Pour les biens de moindre valeur, certains auraient voulu poser la question préalable. « Il faut faire la part du feu ! me disait-on. Tout le monde a des défauts !» Je m'élevai contre cette théorie qui nous tenait pour imperfectibles et je soutenais, au contraire, qu'il fallait, pour l'amour de la France, savoir regarder ses misères.
En France, nous avons toujours une certaine paresse à reconnaître nos défauts ; et si quelqu un parle de nous améliorer, beaucoup disent : « H n'y a rien à faire ! » ou encore : c Prenez garde, vous allez changer le tempérament de la race ! »
La première réponse marque le peu de goût que nous avons pour un effort suivi. La deuxième est in*éfléchie, car corriger une pratique mauvaise ne peut modifier les qualités de notre race, mais seulement ses défauts qu'il serait paradoxal de vouloir conserver pour respecter le patrimoine national.
Le Français, à juste titre, n'accepte pas de copier les autres ; mais, malheureusement, il se refuse aussi à les étudier. Il est toujours facile de s'abuser sur ses mérites si on ne regarde que soi. S'étudier comparativement est la seule façon de se connaître.
Cette connaissance réciproque entre les peuples doit être le premier acte de la Société des Nations. Pour s'aimer, il faut se connaître ; avoir dissipé, par un contact fréquent, les préventions injustifiées ; s'être rendu de mutuels services, en apportant, dans ses rapports, une égale cordialité.
Tout cela ne peut s'étabUr que par vm cornant d'idées et de sollicitudes communes entraînant, peu à peu, les nations les unes vers les autres. Il faut donc se garder de chercher, par des règlements préconçus, à brusquer un mouvement très désirable, que le temps et la lente raison peuvent seuls assurer.
Dans cet échange préliminaire à l'étabhssement de la
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Société des Nations, le Français a de hautes vertus à ofhir, mais il peut, à l'étude des autres, acquérir des méthodes meilleures pour les mettre en toute valeur. Quelle que soit sa qualité propre, il doit avoir la modestie d'accepter de la rehausser.
Quand nous fûmes persuadés que le Français est perfectible, nous abordâmes, sans parti pris, l'étude de ses défauts.
Le plus sensible, avant la guerre, bien entendu, est le manque d'union.
Comment un pays qui réalise seul, en Europe, une unité territoriale parfaite ; qui jouit, par ailleurs, d'une centralisation administrative d'une puissance unique, peut-il être si désuni pour toutes les questions d'un ordre personnel ou particulariste? Désunion des partis, trop nombreux ; désunion entre le capital et le travail, qui devraient unir leurs intérêts communs ; désunion entre les sociétés, même celles de bienfaisance, qui se jalousent, se suspectent, se critiquent et se contrarient ; désunion entre la religion et la libre pensée qui pomTaient s'ignorer en suivant, chacune, leurs voies mystiques ou rationnelles ; désunion entre !es individus dont le plus vif penchant est de se critiquer, — critique qui va rarement aux extrêmes, qui n'est pas de la haine, qui n'est même pas de l'envie, qui est, le plus souvent, du bel esprit, mais dont on ne peut se passer ! On rend service, on sauve les gens auxquels on doit le moins, on est franchement et foncièrement généreux, mais r esprit seul ne sait pas l'être.
Il est un proverbe par le monde : « Deux Français, à l'étranger, sont toujours en dispute. » N'est-ce point là, cependant, où ils devraient le mieux s'unir pour le bon renom et les intérêts de la France?
La multiplicité des partis et des castes entre pour quelque chose dans cette absence de liant. Les nuances pohtiques et sociales sont chez nous si nombreuses qu'on
appartient rarement à la même alvéole. L'ancienne aristocratie de la naissance s'est diffusée dans l'intelligence, la fortmie, l'éducation, le mérite, la science, l'art et le goût, et le pays est resté foncièrement aristocratique. Chacun défend, jalousement, sa personnalité héritée ou acquise. Le sens des nuances et le don de l'observation, la tendance critique et l'orgueil ont multiplié encore, chez les individus, un compartimentage qui les pousse à se tendre, par-dessus la cloison, une main toujom*s réservée.
A l'étranger, ceci est très fâcheux ! Entre compatriotes, il n'y a qu'un lien possible : la cordialité ! qu'une nuance : le drapeau !
A l'intérieur, il faudrait abandonner la subdivision des groupes d'opinion, qui arrivent à ne représenter qu'un petit nombre d'intérêts, et se rallier seulement à quelques grands partis nationaux. Tout cela est difficile. Mais la guerre, où tout le monde, étroitement enlacé, s'est dressé pour repousser et châtier l'envahisseur, a réalisé cette union. Les nécessités de notre relèvement et les rivalités de l'effort économique qui vont suivre cette tourmente devront maintenir cette union pour que la France conserve, dans la paix, la place incontestée qu'elle a occupée dans la guerre.
Le second défaut est de ne pas voir assez grand dans la conception, assez loin dans l'effort, assez paiiait dans la recherche du mieux. On trouve, mais on en reste là. On conçoit une partie du but, en général la plus ardue, et on la réalise, puis on s'arrête sans chercher à perfectionner, à adapter, à utiliser, à renouveler suivant les exigences variables des temps. On a trouvé, on se repose. D'autres^ viennent et profitent du génie français.
Nous passons, à l'étranger, pour le peuple le plus économe du monde. Nous sommes, hélas ! plus qu'économes. Nous sommes parcimonieux,. c'est-à-dire que nous ne dépensons pas quand il faut, ni ce qu'il faut, pour améliorer, pro-
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gresser, secouer la chère routine en songeant que la vie est un perpétuel renouveau où l'arrêt équivaut à la mort.
Le Fi'ançais manque aussi parfois de sérieux pour contrôler les idées et les faits. Qu'il y ait en France de nombreux esprits pondérés, réfléchis, méthodiques, là n'est pas la question. Trop de gens ne les imitent point, affirment de bonne foi, avec une très grande franchise, des faits fragilement étudiés, et bâtissent sur de faux bruits des déductions sans consistance. « Ne pas donner une chose pour vraie qu'on ne la tienne assurément pour telle, « avait dit le père de la philosophie française. Combien seraient changées les formes de la société si, par un prodige, du jour au lendemain, les Français appliquaient cette règle ! On parlerait moins, mais la pensée y gagnerait, — les affaires également.
Tels sont nos défauts. Je ne veux point y insister. Il m'en coûte déjà de dénoncer quelque alUage dans le pur lingot de l'âme française, et mon excuse sera de vouloir la France plus forte et plus belle encore !
Les qualités de la race sont énoncées plus haut. Il n'y a pas à les développer. La guerre s'est chargée de ce soin.
La vaillance et l'amour du pays sont inscrits sur les tombes éparses des plateaux de l'Ourcq et de la Marne. On les voit, ces tombeaux, à l'infini, s'étendre dans les champs groupés par la mort ! Des voix s'élèvent de chacun, comme une litanie : « C'est nous qui avons arrêté l'ennemi ! » « C'est nous qui avons sauvé la France ! » On entendra les mêmes voix sur F Yser, à Verdun ! — Les tombeaux enterrés dans nos vieilles tranchées, enfouis dans la boue ou dévastés par la mitraille, disent le dévouement obscur du solaat de France qui, pendant quatre années, a résisté, sans se lasser, soutenu par sa foi dans la juste cause ! — Et les tombeaux victorieux s'écrient : « Nous sommes tombés là, pour que le châtiment s'accomplisse ! Nous amions pu,
nous aussi, atteindre le Rhin avec des cris d'allégresse et des chants de victoire, mais il fallait des témoins pour marquer la route suivie vers un idéal de justice, et dire au monde le sacrifice que la France avait fait de ses plus beaux enfants pour accomplh- sa mission éternelle I »
LE CAMP d'OSNABRÙCK. — LE GENERAL KLOSTERFELD BRUTALITÉ ET FOURBERIE
^Le 15 août, à l'appel, le Hauptmann vint apporter luimême la réponse à la réclamation que le capitaine L... avait adressée, le même jour où j'avais fait partir la mienne,
— lui, au général von Hânisch, commandant le X® corps,
— moi, à l'ambassade d'Espagne.
D'une voix pleine, il annonça que le capitaine L... était puni de huit jours de cellule, pour avoir suspecté la bonne volonté du commandant du camp, — c'est-à-dire la sienne.
Le soir, il me notifiait que j'étais déplacé et envoyé au camp d'Osnabriick.
J'avais quelque regret de cette punition qui m'arrachait à un site pittoresque et à un milieu où j'avais trouvé tant d'échos à mes propres pensées. Ce regret, sans me îsàie oublier jamais mes camarades de Blenhorst, devait plus tard s'atténuer, car l'importance du camp d'Osnabriick, le grade de son chef, général comme moi, le voisinage de la ville et les répercussions directes de la révolution que le camp en avait, allaient offrir à mon étude de l'âme allemande un champ plus étendu.
Le 16, au matin, ce fut un officier d'Osnabriick qui vint me prendie. Grand, mal tourné, l'air rogue, je décidai, en le voyant, de n'engager aucune parole avec lui pendant tout le cours du voyage. Il paraissait avoir fait le même serment. Notre premier choc fut à Nienburg, où nous
attendions la correspondance pour la direction d'Osnabriick. J'avais posé mon sac et quelques paquets contre le mur, et je me promenais de long en large sur le quai, sous les yeux de mon gardien, dans un rayon de 30 mètres. « Monsieur, me dit-il, ces grandes promenades sont interdites ! — Comment, lui répondis-je, je n'ai pas le droit de me promener devant mes bagages? — Hier/(\k seulement)», fit-il, en montrant du doigt mes paquets.
En route, nous dûmes nous arrêter à Wunstort pendant quatre heures. Le buffet possédait une petite salle où on me bloqua. Je demandai à déjeuner. On me servit deux plats de légumes, pendant que mon gardien mangeait solitairement une tranche de pain frottée d'une charcuterie quelconque.
A 2 h. 20, notre voyage continua. Entre le point de départ et le lieu d'arrivée, tous deux situés en Hanovre, nous devions faire une incursion en Westphalie. On voyait là des costumes locaux, des tabliers rouges, des bonnets en forme de tiare, noirs et soyeux, avec de grandes coques. Les voyageurs, y compris les femmes, portaient, en guise de valise, des sacs de toile arrimés sur le dos avec des bretelles. L'animation était extrême. Beaucoup de gens en deuil, naturellement, qui me dévisageaient en imputant à mon pays sans doute la responsabilité de la guerre I Une famille quitta brusquement un wagon dans lequel nous étions montés, disant qu'elle ne voulait pas voyager avec un Français.
Nous arrivâmes à Osnabriick à 7 heures du soii*. Le camp étant à 2 kilomètres de la gare, je demandai une voiture qui, pour s'y rendre, traversa la ville, vieille cité possédant de nombreuses églises et un Dôme ancien. C'est là que fut signée, en 1648, la partie du traité de Westphalie qui regardait la Suède victorieuse et l'Empire battu, alors que l'autre partie était signée, quelques mois plus tard, à Munster, entre l'Empire et la France victorieuse.
.1 sortant de la ville, on s'élève dans la campagne, puis, dans un repli de terrain, apparaît une grande caserne fortement bâtie, — notre prison.
Le premier contact est défavorable, et cette impression ne se modifie pas. Tristes bâtiments militaires, enveloppés, au plus près, de fils barbelés, entourant une cour caillouteuse qui ressemble au préau d'une maison centrale. Pour moi, venant du site ombragé de Blenhorst, je fus, forcément, quelque peu saisi ! Je devais voir bientôt que le régime était à l'unisson de l'impression des lieux.
On me fit passer à la fouille. J'essayai, mais en vain, de me soustraii*e à cette exaspérante cérémonie qui am'ait pu, pour mille raisons et par mille moyens, être évitée à un général, par d'autres que des brutes et des gaffem's.
Je dus délacer et enlever mes bottes, retirer ma culotte, ma veste, mon caleçon, et ne garder que ma chemise, devant un gamin qui me scruta dans tous les sens pour découvi'ii' un objet défendu pouvant servir à m' évader ! On me prit mon casque. On me confisqua tous mes papiers pour les faire passer à la censvue ; mes livres de prières, mes photographies de famille, pour y mettre le cachet du camp. Je veux garder mon portefeuille, qui contient des affections de mes enfants et de ma femme ; il y a là un interprète qui, d'un mot, peut affirmer que ces papiers intimes ne compromettent en rien la sécmité de l'empire allemand. Mais le lieutenant m'enlève lui-même, brusquement, le portefeuille que je persiste à ne pas lâcher !
En sortant, je serre affectueusement les mains de mes officiers d'état-major, qui ont été transportés dans ce camp, et sont venus à ma rencontre avec le commandant de L..., le plus ancien, ici, comme au camp de Rastatt. Ce dernier me dit : « Nous sommes à Osnabrûck trois cent quatorze officiers, tous venus de Rastatt, et fort malheureux! Le régime est d'une dureté excessive, à laquelle
s'ajoutent les constantes humiliations infligées par le général Klosterfeld, qui commande le camp. »
On m'a conduit dans ma chambre, exposée au nord et au troisième étage. Un lit de camp, deux chaises cassées, deux tables fort petites, un casier au mur en guise d'armoire ; pas de cuvette, pas de seau, pas de broc ; voilà comment on loge un général français en Allemagne, et je songe aux divagations fantaisistes de l'homme de la maison hantée de Karlsruhe, me décrivant des mobiliers pour généraux!
On sonne pour l'appel du soir. J'ai été prévenu que je devais m'y rendre, deux fois par jour, pour répondre : « Présent ! » Il est fait nominalement. Après l'appel du soir, l'aumônier fait la prière, et chacun monte dans sa chambre, car les portes du bâtiment sont fermées, les chiens féroces sont lâchés, et il est même défendu de stationner ou de se promener dans les couloh'S de la caserne.
J'ai passé ma première nuit. L'impression de la veille s'est confirmée. Je suis dans une lugubre prison ! Elle comporte trois étages et un grenier. Chaque étage est traversé par un long couloir voûté dans lequel ouvrent les chambres des prisonniers. Cet immeuble résonne si fort qu'il n'est en rien exagéré de dire qu'on a Timpressiou d'un bombardement assez proche, quand on marche sur un des étages ! La nuit, cette disposition sonore prend toute son ampleur, car, avec la nourriture aquatique qu'on nous sert, personne ne manque à se lever pendant son sommeil, pour parcourir 60 mètres, — et nous sommes trois cent quatorze !
Ma chambre donne sur Osnabruck. A un kilomètre environ se profilent ses clochers, ses toits, ses ombrages. Au delà, est un coteau boisé, troué de blanc par des carrières et coupé, sur son flanc, par une voie ferrée sm* laquelle, parfois, je m'occuperai à regarder passer les trains. Plus près, s'étale une large croupe labourée où viendront tra-
vailler des gens de toute classe, des femmes en toilette de ville, des enfants et de vieux paysans traçant de longues raies derrière des bœufs de labour.
Ce jour-là, lendemain de mon arrivée, le général Klosterfeld vint assister à l'appel.
C'était prévu. Quand vient un nouvel officier, il tient à lui montrer ce dont il est capable. Son approche nous est annoncée par les vociférations du corps de garde en langue teutonne, et par les siennes, qui ne sont pas moindres. H passe devant les ordonnances, écume à propos de deux ou trois d'entre elles, puis il se dirige sur nous.
C'est un petit homme, à la moustache blanche, qui, au premier abord, présente une silhouette militaire assez satisfaisante, mais qu'il suffit de regarder attentivement cinq minutes, pour le trouver ridicule. Ses regards, sa façon de marcher, ses gestes étudiés, tout, chez lui, est en pose. Il arrondit ses mains, joue de ses manchettes, ouvre ses coudes, et on se demande si on est en présence d'un maître à danser. En dehors de cet extérieur risible, c'est le type le mieux racé de la brute allemande, parlant toujours le poing fermé, tant qu'il est le plus fort, et s'enfuyant sans laisser d'adresse, à l'image du kaiser, quand la révolution lui donnera motif de craindre pour sa sécmité personnelle.
Le général passe devant moi. Je le salue raide, à la française, sans m'incliner, comme font servilement les Allemands. Les officiers, ce jour-là, en répondant : 'présent, à l'appel de leur nom, devront ajouter s'ils sont de l'active, de la réserve ou de la territoriale. Pour les avertir, l'interprète allemand les prévient par ces mots : « Le général prie les officiers français de... » Une voix tonnante l'interrompt : « Non pas I interprète ! Le général ne prie pas ! Un général allemand ne prie pas des officiers français ! Le général commande aux officiers français, de répondre à l'appel ! »
no AU PAYS DES FOURBES
11 y a là toute une scène d'humiliation organisée pour moi, à laquelle il faut que j'assiste. Le général me fait dire ensuite, par l'interprète, de remonter dans ma chambre. L'appel continue. Je me heurte, à la porte de la caserne, à une sentinelle qui ne veut pas me laisser passer. Je me promène alors, de long en large, attendant la fin de la cérémonie. On forme le cercle. Le général va parler. Je m'approche pour entendre. Mais le général marche sur moi et me crie : « Général, je vous ai ordonné de monter dans votre chambre, pourquoi êtes-vous là? » Je réponds sur le même ton : « Parce que votre sentinelle ne m'a pas laissé passer !» — « Sentinelle, laissez passer le général ! » Tel fut mon premier contact avec cette brute.
Le lendemam, dimanche, grande fouille pom' tout le camp, à l'heure de la messe. Cette opération a pour objet de rechercher si les officiers n'ont pas conservé, dans les doublures de leurs vêtements, des billets d'argent allemand qui pourraient les aider dans lem* évasion. Elle va durer de 8 h. 30 à midi. Le général vient à l'appel qui précède la fouille. A ma hauteur, je le salue, à la française, le corps droit. Il s'empourpre, en me saluant, et me crie, avec brutalité : « Saluez-moi, monsieur, aussi longtemps que je vous salue, moi ! »
On prend ensuite des dispositions pom* l'opération projetée. Les uns vont dans les réfectoires, d'autres dans certaines chambres désignées. Tout cela est complexe, il ne faut pas se tromper. Dans le chassé-croisé des groupes, je passe à portée du général et je le salue de nouveau, comme on salue chez nous. Il vient à moi, écumant, et me crie : « Général ! si vous conthiuez à me saluer de cette façon, je vous punirai I »
Le cas était simple. J'étais en présence d'un cuistre. Ma résolution fut prise : j'allais adresser une réclamation à l'ambassade d'Espagne, pour la façon dont j'étais traité, dès le premier jour de mon arrivée, par un officier général
qui avait la prétention de m'imposer de le saluer à l'allemande.
Avant de rédiger cette réclamation, je voulus la grossir de tous les griefs que je pourrais rassembler encore, pour lui donner le caractère d'une protestation générale. J'attendis ainsi quelques jours, afin de me permettre d'étudier complètement notre situation. J'écrivis toutefois, au général, le jour même, la lettre suivante :
« Monsieur le général, je vous prie de me faire délivrer un ameublement conforme aux prérogatives de mon grade et aux dispositions de l'accord de Berne : en particulier, de me faire remettre une cuvette, un pot à eau, un seau, un broc, une glace, une armoire et un deuxième oreiller. »
On vint, le lendemain, me remettre un deuxième oreiller, mais, sur la demande que je fis des autres objets, il me fut répondu qu'on n'avait pas à me les remettre.
,Ce refus était une violation de l'accord, disant que chaque officier a droit, en principe, à une cuvette, un pot à eau, un broc, un seau. Le mot « en principe », prévoit ce cas exceptionnel oii on ne peut donner à tous, ces objets. Mais mon grade me mettait, forcément, à l'abri de ce cas d'exception.
Je passai les jours suivants à arpenter notre prison, à recevoir les plaintes de chacun, à relever toutes les injustices.
La fouille n'avait pas produit un grand résultat. On avait pris quelque argent dissimulé dans des doublures. A propos d'une de ces trouvailles, un officier allemand découvrant un billet, l'avait montré à son possesseur d'un air si triomphant, que celui-ci ne put se retenir de lui dire : « H est, évidemment, plus facile de trouver des billets de banque sur des prisonniers que d'aller à Paris ! »
Le jour qui avait suivi notre fouille dominicale et mes querelles personnelles à propos du salut, le général avait fait appeler le commandant de L... pour lui donner ses ordres.
Le commandant était le plus ancien officier du camp, avant mon arrivée. Je l'avais connu à Rastatt, où j'avais apprécié la manière pleine de tact et de fermeté avec laquelle il s'occupait des intérêts et de la dignité des prisonniers, sans négliger leur discipline. J'étais décidé à ne rien changer à ce qui était. Le commandant de L... me ferait des comptes-rendus nécessaires, mais il resterait chargé de tous les détails de service, de la correspondance avec la Kommandantur, des demandes qui pouvaient être traitées verbalement, sous réserve qu'en cas de différend sur un terrain sérieux, il dirait au général : « Je ne puis vous répondre sans en avoir référé à notre chef, le général français. »
Le général allemand s'expliqua longuement, par l'intermédiaire du lieutenant français P..., du 203^ R. A., qui était l'interprète officiel du commandant de L... Le général employait pour parler la méthode que les auteurs allemands emploient pour écrire, méthode qui nous force à parcourir dix pages pour trouver une idée. Les développements verbeux du commandant du camp, étaient toujours résumés en trois mots par l'interprète français.
Ce jour-là, il s'agissait de nous imposer le salut à l'allemande. Nous devions, quand nous croisions un officier allemand, quel que soit son grade, nous arrêter, lui faire face, le saluer en nous inclinant devant lui et en gardant la main à la visière de notre coiffure, jusqu'au moment où il nous faisait le signe de cesser. Le commandant de L... fit les réserves dont nous étions convenus, et ^int me trouver à la sortie de cet entretien.
Ma réponse devait être l'envoi immédiat à l'ambassade d'Espagne de .la réclamation en cours, dont cette nouvelle violation de notre dignité nationale devenait l'article principal. H fallait, toutefois, en attendant l'intervention de la puissance protectrice, mettre les officiers au courant et leur tracer une ligne de conduite.
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Les aytint réunis pour cela, je leui' prescrivis de saluer très correctement à la française, en augmentant très légèrement les distances et le temps du salut, mais sans s'arrêter pour saluer, sans faire face, ni surtout, s'incliner, en saluant.
En fait, le salut à l'allemande ne fut jamais donné par aucun de nous. Quelques officiers furent punis pour ce motif, sur les rangs, à l'appel, mais en petit nombre. D'une manière générale, on n'osa pas l'exiger en voyant que nous refusions de nous y plier. Cependant, l'injure à notre nationalité n'en subsistait pas moins. Elle avait été faite, l'ordre qui nous imposait ce salut n'avait point été rapporté, et j'avais été, moi-même, menacé d'une punition pour avoir salué autrement. Ma réclamation portait sur dixneuf articles, qui s'appliquaient à un même nombre de violations de l'accord ou du droit des gens. Elle débutait ainsi :
« Monsieur l'Ambassadeur et Excellence. — J'cû Fhonneur de faire appel à votre bienveillante intervention pour avertir — en vue d'un traitement réciproque — le Gouvernement de la Képublique française des faits énumérés ci-dessous, et pour obtenir du Gouvernement impérial allemand la cessation de ces faits, si vous les jugez, comme moi, contraires aux accords et au droit des gens.
Suivait l'énumération des griefs :
1° Salut à l'allemande. — 2^ Vol par l'Allemagne des caisses d'emballage apportant nos biscuits, que les envoyeurs nous réclamaient instamment pour pouvoir nous en envoyer d'autres. On était fondé à se demander par quelle opération ces caisses, qui appartenaient à la France, devenaient, à leur arrivée, la propriété des Allemands. C'était un vol d'autant plus évident qu'à Blenhorst, dans le même corps d'armée, les caisses étaient vendues. — 30 Détérioration des denrées. A l'arrivée des biscuits, oa en brisait dix pour cent en petits morceaux, pour y déceu-
vrir des boussoles, des cartes, de l'argent pouvaut favoriser les évasions. Le général était venu, lui-même, montrer, au sous-officier comment il fallait frapper avec le marteau non par le petit, mais par le gros bout pour réduire Jes biscuits en poudre. Toutes ces dévastations causaient au général une jouissance ineffable. Mais il en résultait une moins-value, en consommation, égale au dixième de la marchandise, moins-value de distribution que défendait l'accord. — 4P Lavabos insuffisants. L'accord prescrivait qu'en principe chaque officier devait avoir une cuvette, un pot, un broc, un seau. Il ajoutait qu'en cas d'installation commune, celle-ci ne devait pas servir à plus de dix officiers. Or, à Osnabriick, non seulement aucun officier n'avait d'ustensiles de toilette, pas même le général, mais l'installation commune servait, celle du premier à cent vingt-sept officiers, celle des autres étages à une centaine. L'installation, dans chaque étage, se composait de vingt cuvettes fixes, servies par un robinet. Comme on nous obligeait à nous lever tous ensemble à 7 heures, sous peme de punition cent vingt-sept officiers se présentaient, simultanément, pour se laver dans vingt cuvettes, dont trois ou quatre, toujours, avaient leur robinet cassé. Les ordonnances, au nombre de soixante-six, n'ayant pas d'autres lavabos, se lavaient également avec les officiers et les généraux. Devant une organisation pareille, il ne pouvait être question des soins de propreté intime que ne permettaient ni l'installation, ni l'entassement, ni la promiscuité. — 5^ W.-C. et urinoirs. Igjiobles et insuffisants. — 6^ Ameublement. L'accord disait que chaque officier devait avoir um^ armoire ou uae commode. Ces armoires existaient, parfaitement api)ropfiées. On nous les enleva, sous notre nez, pour nous donner de simples casiers de bois blanc, fabriqués en série. Ces casiers avaient une capacité de 135 dm^ et il était impossible d'y faire entrer son linge, ses effets et ses provisions. — 7° Draps.
On émettait la prétention de nous les changer moins souvent que ne le prescrivait l'accord. — 8^ Ordonnances. Les ordonnances, d'après les conventions devaient être employées au seul service des officiers. On les employait à mille corvées qui ne nous touchaient point, comme de désherber des com*s où les sentinelles avaient la consigne de tirer sur nous si nous y pénétrions. Je tenais d'autant plus à faire résoudre cette question des ordonnances, que leur emploi, pour des corvées au compte des Allemands, permettait à ceux-ci d'avoir, ailleurs, des excédents de travailleurs qu'ils employaient contre notre patrie. — 9^ Ration de pain inférieure à 250 grammes. Le fait s'était présenté, récemment, pour les ordonnances. On avait répondu à ma réclamation particulière, faite à ce sujet, que si les pains que j'avais pesés étaient d'un poids inférieur à 250 grammes, tous ceux que l'autorité allemande avait vérifiés de son côté, pour instruire ma réclamation, avaient accusé un poids supérieur ! Tl y avait donc compensation. — 10^ Promenades. Les promenades des officiers étaient supprimées sous le moindre prétexte et n'étaient jamais rappelées. Il en résultait qu'en moyenne on sortait une fois par mois, au lieu de sortir une fois par semaine. On avait désigné quatre jours de la semaine pour les promenades des quatre groupes d'officiers ; il restait donc trois jours vacants, pour rappeler, si on l'avait voulu, les promenades que l'on n'avait point faites. Mais le sans-gêne avec lequel on les supprimait, dès que le personnel chargé de nous conduire n'avait pas envie de sortir, ne pouvait accepter cette compensation. De plus, nous avions des camarades insuffisamment guéris de leurs blessures, dont l'état de santé exigeait des promenades plus courtes et plus lentes. On demanda pour eux une promenade spéciale. Ils étaient huit, et le général répondit que ce nombre n'était pas « assez intéressant » pour s'en occuper 1 Enfin, les ordonnances, sous prétexte qu'elles allaient
en corvée à l'extérieur, n'étaient jamais promenées. Cela constituait deux irrégularités : la corvée extérieure, et l'absence de détente, pour ceux qui en étaient, une première fois, les victimes. — 11° Correspondance. Cent cinquante officiers sur trois cent quatorze étaient sans nouvelles des leurs depuis plus de trois mois. On a vu, plus haut, que la lettre envoyée, à ce sujet, à la Croix- Rouge de Genève, le 26 août, ne lui était parvenue que le 1®^ octobre, ayant été retenue par l'autorité allemande, alors qu'elle aurait dû, étant données les angoisses dont elle se trouvait l'expression, être acheminée par les moyens les plus rapides. Les lettres que nous écrivions n'avaient pas un sort préférable. Tout était matière à les empêcher de partir. Une carte était-elle écrite trop fin, on la gardait pendant dix jours, — pendant treize jours même, comme je l'ai relevé, — puis on la rendait pour recommencer, après quoi on la gardait encore pendant dix nouveaux jours. Or il ne fallait pas dix jours pour voir si cette carte était écrite bien ou mal ! D'autres lettres étaient renvoyées parce qu'elles avaient un post-scriptum après la signature et qu'on ne voulait pas envoyer une lettre qui ne fût pas signée dans son ensemble. De quoi se mêlaient-ils? Mais tout cela retardait nos envois, augmentait nos angoisses et nous brimait. L'arrivée des colis était frappée du même retard que les correspondances. J'ai reçu mon premier colis le 25 septembre, c'est-à-dire quatre mois après ma capture. De nombreux colis étaient embouteillés à Eastatt, sans qu'on fît rien pour nous les fake parvenir, et un grand nombre y sont restés. Au moment de quitter Osnabrûck, il manquait 1 185 colis, parmi ceux expédiés de France avant le 25 octobre, qui auraient eu par suite largement le temps de nous parvenir quand je fis cette statistique, puisque nous ne fûmes libérés que le 16 décembre. H manquera, en plus, tous ceux partis depuis le 25 octobre, qui furent pris comme les autres. Mais le fait le plus grave était le
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retard dans l'aiTivée des colis collectifs, en particulier du biscuit qui, comme on le sait, fait partie de notre ration quotidienne de pain. En quittant Rastatt, on avait prévenu, à Bâle, d'envoyer du biscuit à Osnabriick pour trois cent quatorze officiers, mais ce biscuit, pour une cause que je ne puis déterminer, et que je ne songe même pas, dans le doute, à imputer aux Allemands, n'arrivait pas. Un premier envoi nous parvint avec un retard de treize jours, pendant lesquels on avait serré sa ceinture. De plus, il ne contenait du biscuit que pour trois cent quatorze officiers. C'était bien le chiffre que nous avions donné, mais, depuis, étaient arrivés soixante-six ordonnances que nous ne pouvions laisser sans biscuit, ce qui diminuait encore notre ration. Toutes les lettres qu'écrira le comité, à cet égard, pour mettre d'aplomb cette situation boiteuse, resteront très longtemps sans effet. Nous serons toujours en déficit de pain. Il est certain que si nous avions eu affaii'e à des gens civilisés, on nous aurait aidés à sortir d'une pareille impasse. On s'employa tout au contraire à faire avorter toutes nos tentatives. Nous voulûmes envoyer une dépêche à Bâle, on ne l'accepta pas. Nous tentâmes de nous ravitailler dans un camp voisin où nous savions qu'il existait des approvisionnements en réserve, on nous fit savoir que les correspondances de camp à camp n'étaient point autorisées. En désespoir de cause, connaissant, presque tous, le chanoine W... et son grand cœur, nous lui écrivîmes, comme à un sauveur, pour qu'il nous mît en relations avec une société de secours ou un centre d'approvisionnement capable de rétablir notre équilibre et de nous constituer une petite réserve de précaution. Le général nous retourna la lettre, parce que le chanoine W... n'était pas chargé de s'occuper spécialement de notre camp. — 12^ Les fenêtres du rez-de-chaussée sont grillagées. Elles doivent néanmoins être fermées la nuit. Il y a là des prisonniers qui sont sept dans la même
chambre, au mois d'août ! ils doivent coucher la lenêtre fermée, parce que le général a peur qu'ils ne s'échappent à travers les barreaux, à travers les chiens féroces, les deux clôtures de fils de fer, et les sentinelles qui ont l'ordre de les tuer du plus loin qu'elles peuvent. — 13° Les frères prisonniers dans des camps différents doivent être réunis dans l'un d'eux, et, « en attendant cette réunion », ils sont autori?és à s'écrire. Ici, le général refuse, non seulement de transmettre les demandes concernant cette réunion, mais encore de laisser les frères s'écrire de camp à camp. Beaucoup plus tard, une nouvelle instance de ma part obtiendra qu'il revienne sur sa décision et, aussitôt, le lieutenant D..., du 219^ R. I., tentera d'écrire à son frère. On lui retournera sa lettre, car, d'après l'interprétation allemande du texte de l'accord, les frères ne peuvent s'écrire qu'en attendant leur réunion ; il faut donc qu'ils aient demandé cette réunion pour pouvoir s'écrire ! Or, le lieutenant D... n'a pas demandé à être réuni à son frère (c'est ce dernier qui a fait la démarche). Le lieutenant D... doit par suite demander à être réuni à son frère pour pouvoir ensuite lui écrire, « en attendant cette réunion »! — Il fait la démarche. « Quelle réponse vous a-t-on faite? lui dis-je. — Aucune, bien entendu, il n'a jamais été question de rien, mais j'ai pu, au moins, écrire à mon frère. J'ignore s'il a reçu ma lettre ! » — 14° Violation de la liberté de conscience. Elle a été violée, le 18 août, le jour de la fouille qui a été imposée à l'heure de la messe acceptée par la Kommandantur. L'aumônier P..., qui adressa, le jour même, une réclamation à cet égard, s'était hemté au général, alors que s'accomplissait cette opération mémorable, et le général avait répondu tragiquement à sa protestation : « Monsieur l'aumônier, à la guerre, est-ce qu'on arrête les opérations le dimanche? » La liberté de conscience avait été violée plus encore par l'inconvonante liberté que prit cet inconscient, de déplacer la fête de l'Assomption,
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qui se célèbre le 15 août, dans notre liturgie, et qu'il reporta au dimanche suivant par une note affichée sxw le « Tableau de Service » et sigfîée de lui. — 15*^ Terrain de sport insuffisant comme surface et non conforme aux stipulations de Faccord. Le terrain étant complètement nu, nous avions demandé qu'en le reculât de trois mètres pour atteindre une rangée d'arbre^, ce qui nous eût donné un peu d'ombre. C'eût été très facile. Cette opération agrandissant le terrain, celui-ci aurait eu, en plus, les dimensions voulues. On nous refusa, naturellement, et cette ombre qui nous eût fait plaisir, et nos justes droits non satisfaits. — 16^ Mépris de notre parole d'honneur. Après avoir remis par écrit, pour pouvoir aller sur le terrain de jeu, notre parole d'honneur de ne point nous évader, on nous fait surveiller par une sentinelle en armes, le fusil chargé, qui nous signale à la Kommandantur quand nous descendons pour ramener une balle dans un fossé échappant à ses vues. C'est, à la fois, une injure faite à notre parole et une violation de l'article 39 de l'accord du 15 mars. Je demande en concluant qu'en inffige à la parole d'honneur des officiers allemands prisonniers en France un mépris égal à celui dont la nôtre est ici entourée ! — 17^ Obligation de n'employer que la langue allemande dans nos rapports avec la Kommandantur, appelant un traitement réciproque pour les Allemands prisonniers en France, ce qui libérera nos interprètes. — 18*^ Taux fantaisiste du change. — 19^ Rapatriement des aumôniers et des médecins indûment retardé.
En dehors de ces violations et griefs précis, mon rapport s'élevait contre la façon inutilement rigoureuse dont nous étions traités par les autorités allemandes :
« Le moindre oubli est implacablement puni. Cinq minutes au lit, après l'heure, une signature omise, un effet à recoudre porté chez le tailleur en dehors de l'heure fixée, un mouchoir lavé par un officier et mis à sécher sur
une chaise, dans sa chambre, au lieu de le descendre dans lagîour, un pas fait en dehors du terrain de jeu, par inadvertance, — sont passibles de punitions de cellule.
(( Nos demandes sont toujours refusées. Les convalescents n'obtiennent pas de sortir, les frères prisonniers, de s'écrire. Nous demandons à allonger nos promenades, déjà si rares, on nous le refuse ; à avoir un peu d'ombre sur le terrain de jeu, on nous le refuse ; à avancer le déjeuner, on nous ic refuse, — on nous refuse tout.
(' Nos lettres sont arrêtées sous le moindre prétexte : parce qu'elles sont écrites trop fin, parce qu'elles ont un post-scriptum, parce qu'elles signalent notre détresse alimentaire à un délégué accrédité, mais non spécialement chargé de notre camp.
(( On nous enlève nos rasoirs comme à des crimine]de droit commun. On double notre parole d'honneur d'une sentinelle en armes, le fusil chargé. On démarque notre qualité de Français en nous imposant le salut allemand, la langue allemande, la pratique religieuse allemande. On nous rappelle durement que nous sommes captifs, sans que nous ayons mérité ce pénible rappel.
« Si l'interpiète allemand nous dit à l'appel : « Monsieur le général prie les officiers... on le reprend aussitôt durement : « Non pas, prie/ interprète! un général allemand ne prie pas les officiers français, il cmmande aux officiers français! » Quelques jours avant mon arrivée, Finterprète s'oublie à dire : « Monsieur le général désire que les officiers français... Comment désire Ile général ordonne aux officiers français ! »
« C'est entendu ! Rien dans notre attitude n'y contredit ! Mais les maladresses d'un interprète, n'autorisent pas à y insister ! Il est pénible, pour des officiers privés de la joie de défendre le sol de France, d'entendre rappeler, sans que la nécessité en apparaisse clairement, une subordination qui serait assurément aussi complète, sans cette inutile rigueur.
« Lors de notre capture, en pleine bataille, nous avons
été traités plus généreusement, au premier jour, par un ennemi qui, s'étant mesuré avec nous, reconnaissait ce qu'on devait au courage et à l'infortune.
« Il y a, dans l'accord de Berne, Excellence, la lettre et l'esprit.
« Après avoir examiné les griefs que je me suis permis de vous exposer, sur les violations de la lettre, il vous appartiendra de décider si l'esprit de l'accord, si ce souffle d'humanité qui se dégage de chacun de ses articles et de chacune de ses lignes pour adoucir le sort des prisonniers a été pris ici en considération.
a Nous estimons, pour nous, qu'il n'en a pas été ainsi. Nous exigeons que nos sentiments nationaux soient respectés autant que nos personnes ; que notre parole d'honneur ne soit pas considérée comme une fragile garantie ; que notre foi religieuse ne soit pas soumise aux fantaisies litm'giques de l'autorité allemande.
« L'article 51 de l'accord du 15 mars se préoccupe des besoins moraux des prisonniers.
« Nos besoins moraux, Excellence, sont d'être respectés dans nos sentiments et dans notre honneur. Pour le reste notre cœur et nos espérances y suffisent.
« Si on veut, après la guerre, réaliser une paix durable, ce n'est pas avec les souvenirs de haine, amassés ici, que nous y parviendrons.
« En vous remerciant. Excellence, de tout ce que vous voudrez bien tenter pour le redressement de nos droits et le respect de notre nationalité, je vous prie de transmettre le duplicata ci- joint de ma lettre au gouvernement de la République française, et de vouloir bien agréer l'hommage de ma reconnaissance envers votre Nation et votre Roi, et celui de mon profond respect envers vous-même. »
Cette réclamation fut remise à la Kommandantur le 26 août 1918. Elle causa un certain émoi dont nous eûmes
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quelques échos par les interprètes allemands employés à la traduire, les correspondances avec TambasBade d'Espagne étant faites en français. Le général désigna un de ses officiers pour faire l'étude de mes griefs et y parer, dans une certaine mesure, avant que mon rapport n'ait quitté le camp.
L'effet de cette démarche s'accusa par la remise solennelle qui me fut faite, d'une cuvette, d'un pot à eau et d'un seau ! Ils me furent livrés le 3 septembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après mon arrivée. Je ne puis dire la vague de mépris et de dégoût qui, comme une nausée, m'envahit, en voyant les deux Boches, le fourrier et l'interprète, m'apporter ces objets de toilette si simples, que l'accord m'attribuait de plein droit, et que je n'avais obtenus, après trois semaines d'efforts, qu'en adressant une réclamation diplomatique à la puissance chargée de défendre nos intérêts !
J'avais, depuis longtemps, acheté à la cantine, à des prix forts, les objets de toilette et les tables qui m'étaient nécessaires. Je mis donc, en étal, sur le dessus de mon casier, comme une garniture de cheminée, le seau, la cuvette et le pot à eau, que je présentais sous le titre : Cadeaux du roi A^ Espagne!
Je m'étais plaint, dans ma réclamation, de la diu^eté avec laquelle nous étions traités. Les officiers étaient corrects et bien tenus. Cette bonne attitude, qui faisait honneur à la France, était due à l'esprit de discipline qui régnait parmi eux. L'autorité allemande était donc mal venue de brimer, avec une rigueur inutile, des adversaires dont la dignité et l'infortune méritaient plus d'égards.
Nous étions punis pour des riens et on cherchait les occasions de nous punir. Le sport des officiers de service consistait à se promener dans les couloirs avant 7 heures, pour pouvoir entrer dans les chambres au dernier coup et surprendre quelques jeunes officiers dans leurs lit^.
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Celui-ci est puni parce qu'il est arrivé en retard à la vaccination. Celui-là parce qu'il a été convoqué, pour la > même heure, simultanément à deux endroits différents par l'autorité allemande, et qu'il n'a pu se rendre aux deux. Le sous-lieutenant C..., du 19^ d'infanterie, est un de ces pseudo-délinquants. Il est puni de cellule, malgré son excuse très valable. Le sous-lieutenant C... a réclamé au général qui, naturellement, a maintenu sa punition.
Le sous-lieutenant B..., du 64^ R. L, est puni pour le même retard provoqué par les mêmes causes.
Le capitaine G..., du 100^ R L T., n'était pas là, dit l'officier de service. Le capitaine G... était là. E l'affirme. Il en donne sa parole au général qui se tourne vers l'officier de service, lequel donne aussitôt la sienne qu'il n'était pas là. Le général prend alors des allures de justicier et dit : « Entre les deux paroles, je suis obligé de me rallier à la parole de l'officier allemand ! » Il ne lui vient pas à l'idée que ce dernier a pu se tromper, qu'une enc[uête le montrerait, qu'il est plus facile de savoir si on est soi-même quelque part que de reconnaître si une personne s'y trouve au milieu de quarante autres. Le capitaine G..., du reste, ne se démonte pas ; il fait sa punition, et comme il s'agit de sa parole mise en parallèle avec celle d'un officier allemand, il revient à la charge en sortant de prison. D apporte de nouvelles preuves qui démontrent la fourberie de son accusateur. Le général le reconnaît.
Voilà le sous-lieutenant V..., du 19^ R. L, qui a reçu un colis de Berne et qui a constaté qu'il manquait la moitié du contenu annoncé. Il a, écrit à la Kommandantur pour se plaindre et lui a demandé d'autoriser, désormais, un officier français à aller recevoir les colis à la gare. « Ceci, ajoutait-il, aurait l'avantage de mettre le service allemand d'Osnabriick à l'abri des soupçons qui peuvent naître quand on reçoit un colis vide. )> B est immédiatement puni pour avoir accusé le service allemand de vol. Il va trouver le
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général et lui explique qu'il n'a jamais porté une pareille accusation, mais qu'il a simplement suggéré l'adoption ^ d'une mesure qui devait empêcher qu'un pareil soupçon • pui^^se naîrre. «. Croire à la possibilité d'un pareil soupçon, dit le général, est une insulte à la nation allemande. Je maintiens votre punition. »
Le lieutenant M... du 120^ R. I. T., vacciné de la veille, a la fièvre et il se fait porter malade. H a été reconnu. L'oJïicier de service entre dans sa chambre au réveil et le voit couché. Il prend son nom et le punit. Le lieutenant M... réclame, mais en vain. Sa pinilion finie, en s'en allant, il remet son journal à un camarade en passant devant sa cellule. On le punit aussitôt de trois nouveaux jours de cellule pour avoir communiqué avec un ofl&cier puni. Il veut expliquer à l'officier allemand qu'il n'a pas tenté de communiquer avec son camarade, mais qu'il lui a simplement donné son journal. L'officier entre en fui*eur et lui inflige cinq nouveaux jours de cellule pour avoir réclamé, — ce qui lui fait, en tout, dix jours de cellule pour une punition initiale complètement injustifiée.
Le sous-lieutenant B..., du 153^ R L, a des bouteilles vides dans sa chambre. Le général a interdit, entre autres choses, d'avoir des bouteilles vides. Le sous-lieutenant B... prescrit à son ordonnance de les porter aux ordmes et de les , casser, pour que ni le cantinier, ni l'Allemagne ne puissent en profiter. Mais un sous-officier qui passe interdit à l'ordonnance cette destruction, et celui-ci rapporte les bouteilles à son maître. Usant de son droit de propriété, le sous-heutenant B... descend et les casse. Le général, averti par le sous-officier, le punit. Il réclame, et dit au général : « J'ai cassé mes bouteilles parce que c'était mon devoir de Français, pour vous empêcher d'en profiter. » Le général répond : « Je ne vous punis pas parce que vous avez cassé vos bouteilles, mais parce que vous avez commis un acte défendu à votre ordonnance.
Le capitaine B..., du 153^, est puni pour sa correspondance. Dans une lettre, il décrit l'opération de la fouille et ajoute : « L'administration veut nous embêter ! Eh bien ! qu'elle nous embête ! Rira bien qui rira le dernier ! » Cette dernière phrase a mis en fureur la Kommandantur. On lui inflige une punition de cellule. Dans son cachot, il réclame son lit, et ajoute que si on ne le lui donne pas, il va adresser une réclamation à l'ambassade d'Espagne. On considère cet avis comme une menace, on le punit pour menaces envers un supérieur, en attendant sa comparution devant une cour martiale.
On voit, par là, quel est le régime de la maison. Les ignobles locaux disciplinaires sont toujours pleins. On fait queue. On attend parfois quinze jours poTur purger une punition. Le général nous annonce un jour, avec satisfaction, qu'il a fait aménager de nouvelles cellules ! On trouve toujours de la place pour aggraver les souffrances des prisonniers. Ces nouvelles cellules sont sordides, sombres et humides comme les autres. Toutes feront l'objet d'une réclamation à l'ambassade d'Espagne, mais comme on ne la transmettra pas, nous continuerons à être traités d'une façon indigne et arbitraire.
L'affaire de G..., à propos de la cour martiale, est une curieuse lutte d'usure entre la dignité française et la fourberie boche qui a fini par toucher bas des deux épaules.
De G... Bertrand est un sous-lieutenant du 219^ R L, un très beau caractère.
Il a écrit chez lui que le général a prenait un malin plaisir à nous brimer » ; en second lieu, « qu'on nous volait à la cantine ».
Le général fait aussitôt établir une plainte contre lui, tendant à le traduire devant une cour martiale pour les motifs suivants : « 1° A énoncé contre son supérieur des faits contraires à la vérité qui tendent à lui faire du tort dans l'opinion publique, puisqu'il a prétendu, entre autres
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chovses, dans une lettre écrite à ^Ille de G..., à Paris, que . les prisonniers français étaient l'objet de chicanes ; 2° a exprimé qu'ils étaient volés avec la complicité de la Konimandantur. »
Au sujet du vol qui se pratiquait à la cantine, le texte de la lettre de G... était littéralement le suivant : « Dis à père de m'envoyer quelques cahiers à 10 et à 20 centimes, - car, ici, on nous vole copieusement, et ce qui vaut 10 et 20 centimes chez nous, est facilement vendu un mark cinquante ! »
Pour passer de ce texte assez anodin, qui n'engageait que le cantinier, à une accusation de vol imputée à la Kommandantur, la fourberie allemande s'appuya sur ce fait que la Kommandantur signait le tableau du prix de la cantine, et qu'elle devait, par suite, prendre à son compte l'accusation portée contre le cantinier, ce qui permettait, dès lors, de traduire le sous-lieutenant de G... devant une cour martiale.
L'intention d'offense à la Kommandantur n'existait pas, il est facile de le voir ; la raison alléguée de la signature des tarifs n'avait pas de valeur, car le tarif de la Kommandantur n'était pas observé. C'était là un vieux tarif qui n'était plus à la page et ne s'appliquait pas à la moitié des objets qu'on nous vendait.
La Kommandantur ne tarda pas à voir qu'elle avait grondé dans le vide, et elle dépêcha au sous-lieutenant de G... un officier pour lui due que s'il retirait seulement les paroles qu'il avait écrites, l'affaire en resterait là. Le sous-lieutenant de G... répondit qu'il n'avait pas à retirer des paroles justes et vraies, qu'il n'avait pas écrites à la légère, et qu'il pouvait justifier par de nombreuses preuves. L'officier insista : « Vous pouvez être condamné à deux ans de prison. — Je ne retire rien, dit le sous-lieutenant tle G..., mais j'exige que l'on me traduise mon dossier en français, pour me permettre de Tétudier. Je pense que je
puis choisir un avocat. — Oui, vous pouvez choisir un avocat. »
Lorsque le dossier fut traduit et que le sous-lieutenant de G... se fut rendu compte de l'inanité des accusations portées contre lui, il demanda à choisir un avocat au barreau d'Osnabrûck. On lui refusa ce droit, sans lui en donner les raisons. Il adressa aussitôt une réclamation à Tambassade d'Espagne pour se plaindre de ce refus. H ajoutait que l'acte d'accusation lui reprochait d'avoir accusé le général de chercher des chicanes aux officiers, alors qu'il n'a jamais parlé que de brimades, — mot français qui signifie : sévérité inutile. Brimades : les fouilles qui durent toute une nuit, où on nous prend nos rasoirs, qui nous ont été vendus à Rastatt par une cantine allemande ; nos fourchettes, parce qu'elles peuvent servir à creuser la terre ; nos quarts, parce que c'est un objet dur, presque une arme ; nos manteaux, les uns parce qu'ils sont kaki, les autres parce qu'ils sont noirs, certains parce qu'ils sont d'un bleu horizon passé ! Pour être prisonnier, il faut avoir un manteau neuf ! Brimades : le salut à l'allemande, le réveil à 7 heures, alors que l'appel est à 9 heures, la \iolation du culte, les punitions ridicules, la surveillance du terrain de jeu par une sentinelle en armes. Enfin le sous-lieutenant de G... affirme, en terminant, qu'il n'a jamais accusé le général de vol, mais seulement le cantinier.
Fort gêné, le général envoie de nouveau un officier au sous-lieutenant de G..., pour l'amener à retirer sa réclamation. Cet officier s'emploie à réfuter tous ses griefs. « Pourquoi dites-vous que la sentinelle surveille les officiers sur le terrain de jeu ! Elle est là, au contraire, pour les défendre, les soustraire à la curiosité du public (or, récemment des gamins nous faisaient le pied de nez sous l'œil amusé de la sentinelle, qui, par contre, prenait nos noms à la moindre infraction, même involontaire). — Vous
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dites qu'on a changé ia fête de l'Assomption, maie ce changement ne concernait que les ordonnances, et non
les officiers On vous a refusé un avocat à Osnabiiick,
parce que vous ne pouvez pas en prendre un dans cette ville. — Mais, répond le sous-lieutenant de G..., vous m'avez dit, vous-même, que je pourrais choisir un avocat. — Oui, mais je voulais dire par là, implicitement, que vous pouviez choisir un avocat seulement parmi les cinq qui sont désignés à Hanovre par le gouvernement allemand pour défendre les prisonniers. — Je ne pouvais deviner que votre réponse, simplement affirmative, contenait tant de restrictions I et quand on m'a refusé, sans phrase, de prendre un avocat à Osnabriick, on aurait pu m'éclairer sur ce point ! Vous me révélez maintenant tout cela, parce que je réclame à l'ambassade d'Espagne ; mais je me refuse absolument à retirer ma réclamation, ni à prendre un avocat dans les conditions que vous me proposez. »
L'affake traîna. Les événements passaient. Dans le courant d'octobre, nous eûmes la visite d'un attaché espagnol dont nous parlerons plus loin. Le sous-lieutenant de G... lui exposa son cas et lui parla de sa réclamation. Le major espagnol lui dit que celle-ci ne lui avait pas été transmise, mais il lui prescrivit, dès qu'il serait averti du jour de son jugement, d'écrire à Berlin, à l'ambassade, pour qu'un délégué espagnol vienne assister à l'audience.
Quelques jours après, on avertit, ea effet, de G... que son affaire viendrait, le 8 novembre, devant le tribunal d' Osnabriick. Il écrivit aussitôt à l'ambassade, comme l'attaché le lui avait recommandé, et il pria la Kommandantur d'expédier la lettre sans retard, vu l'approche de sa convocation. Cette lettre, comme j'en possède la preuve écrite, ne fut remise à l'ambassade que le 8 novembre, c'est-à-dire trop tard pour envoyer quelquuit à l'audience le jour même.
Le 8 novembre, le sous-lieutenant de G..., a<:compagné,
comme témoins, du capitaine B..., du 153^ R. L, et du capitaine G..., du même régiment, est conduit à la maison de justice d'Osnabruck. Mais la révolution gronde de toutes parts. Les communications sont interrompues avec Hanovre, d'oii on attend les juges militaires. L'audience est bientôt renvoyée « à une date indéterminée ! » L'officier de justice qui annonce ce renvoi ne peut s'empêcher de sourire en prononçant ces mots et cette histoire, qui est un monument de fourberie, sombre dans le ridicule.
Elle a fait le plus grand honneur à notre camarade de G.,., vaillant soldat.
On ne peut tout raconter. Il y eut bien d'autres affaires, bien d'autres instructions de cour martiale, commencées avec des menaces, des rodomontades qui échoueront devant la dignité et la résistance françaises.
Tristes gens, qui ne méritaient pas leurs adversaires 1
Nous sommes au 4 septembre I Pénible souvenir, effacé aujourd'hui ! Mais l'Allemagne s'est préoccupée de fêter dignement cet anniversaire. C'est le Vorwœrts qui nous donne les détails de la fête.
« L'anniversaire de la bataille de Sedan approche. C'est un jour qu'aujourd'hui encore, nos établissements scolaires célébreront comme un jour de repos. Dans chaque groupe, un des membres du corps enseignant, désigné par le sort, devra faire un discours à l'occasion de cette solennité. Tout le monde n'a pas le don de la parole, et beaucoup avaient besoin d'un modèle de circonstance. Mais, Dieu merci, on a pris pour eux les précautions nécessaires. Un confrère, M. Th. Franke, de Wurzen, préparateur suppléant, a rédigé un « Discours à l'occasion de Sedan », pour l'École de la jeunesse, et l'a répandu parmi ses confrères nécessiteux. »
^ Le Vorwœrts veut bien trouver que ce discours est inepte et crhninel, vis-à-vis de l'âme de la jeunesse. Il nous en présente quelques extraits qui valent d'être reproduits :
« Ce qu'il y a de plus terrible, sur la terre, c'est la haine et la soif du sang de ces aurochs de Gaulois contre les Allemands. En temps de paix, les Gaulois recouvrent cette passion d'un masque, mais avec la déclaration de guerre, tous les masques tombent, toute la douceur hypocrite disparaît. Tous les vices se donnent libre cours. Tous les crimes, les infamies, les bassesses seront commis contre les Allemands ! Alors réapparaît le tigre, dans cet auroch de Gaulois, avec toutes les tendances de sa race ! Alors cette bête féroce veut du sang ! Voir et lécher du sang ! Alors il est en proie à une invraisemblable volupté qui le pousse à accomplir, à l'égard des Allemands, des actes de tortures, de mauvais traitements, de martyre et de meurtre. »
« Non ! ma plume et ma bouche se cabrent pour décrire les basses bestialités de la volupté de vengeance du Francis I Cette description n'est d'ailleurs pas nécessaire, car nous savons qu'en lui vit un animal, qui ne se repaît que de sang ! » (Extrait du Vorwœrts, 17 août 1918.)
Voilà ce qu'on enseigne officiellement à la jeunesse germanique et comment on prépare, en Allemagne, la Société des Nations I
l'infranchissable fossé. — LES MENSONGES
Vers le début de septembre, le général vint à Fappel.
J'ai déjà porté sur le personnage quelques jugements peu favorables. Il ne faudrait pas en conclure que je nourrisse contre lui la moindre rancune. Je n'ai pas entrepris ici la tâche médiocre de me venger de ses affronts. C'est l'Allemagne que je juge en dépouillant tous les dossiers des fourbes — dont le sien — avec lesquels je me suis trouvé en contact. Je ne songe pas plus à l'accuser qu'on ne songe à incriminer, dans une bande de malfaiteurs, tel ou tel personnage secondaire, obéissant aux ordres, encore qu'il ait su prendre, plus qu'un autre peut-être, l'air de la maison. Ses vices découlent de son éducation, de son atavisme, de sa race.
On ne le dira jamais assez, c'est la race qui est infâme. Hohenzollem ou Comité des ouvriers et soldats, c'est tout un : nous retrouverons la même fourberie, le même orgueU stupide et la même inhumanité; nous verrons la même morale falsifiée, la même pensée illuminée et égarée par les philosophes allemands, ces aliénés célèbres que lisaient certains Français, heureusement peu nombreux, avant la guerre, avec un snobisme pâmé I
La morale, pour ces philosophes, « est un souvenir désuet qui ne fait que gêner l'opportunité de nos actes par des considérations secondaires... La vertu, la justice, la charité sont des mots vides de sens inventés par les
humbles et les faibles... La grande faute de la société moderne est d'avoir substitué au déploiement naturel de la force, la recherche artificielle de la justice... Le droit se trouve où est la force 1 »
Telle est l'éducation que la race allemande a reçue pendant près d'un siècle de la part de ses penseurs, encouragés par les classes dirigeantes et par le monde pédagogique, chargé lui-même de la formation de l'âme des enfants! Comment s'étonner, après cela, que cette race, pourrie de si bonne heure dans ses moelles, se soit laissée capter par cette griserie de la puissance matérielle, ait accepté, comme évangile, l'unique religion de la force, de cette force « illimitée », que rien n'entrave, à l'inverse de la justice, qui résout tous les cas et n'exige aucune analyse.
De telles doctrines, merveilleusement appropriées au cerveau germanique, ont pu ainsi élever tout un peuple aux sommets vertigineux de la folie, où H s'est cru appelé à remplir un rôle messianique dans le monde.
Depuis une quinzaine de jours, le reproche classique du général était que nous manquions de tact, dans nos correspondances, et que nous n'étions pas chevaleresques.
Manque de tact, celui qui a écrit que la nourriture qu'on nous donnait avait une valeur nutritive identiquement égale à 0 ; manque de tact, celui qui fait savoir en France qu'il a vu, de sa fenêtre, passer une femme avec une robe blanche, sans doute en papier I Le général, après avoir fait former le cercle, nous rappelle, de nouveau, que les officiers qui écrivent dans leurs lettres des choses peu aimables pour l'Allemagne manquent de tact, car ils savent que ces lettres sont lues par des Allemands à la censure. Un de nous a écrit qu'il espérait bien que l'Allemagne serait battue! Mais le cas du capitaine B... est beaucoup plus grave, car il a excité ses enfants à la haine contre l'Allemagne 1 Une demande a été faite pour le traduire devant
une cour martiale. H en sera de même, sans doute, pour plusieurs autres qui, en attendant, sont punis de cellule. Suivent les noms, lus par l'interprète, que je n'ai malheureusement point retenus, sauf celui du lieutenant S..., du 153® K. L, jeune moine bénédictin, qui avait simplement écrit à sa mère ; « Je vous envie d'habiter une terre oii la haine ne fleurit point. » Le lieutenant S... est conduit en cellule.
Le général, après l'appel, tourne un moment dans le quartier et monte ensuite dans les étages. Je descends de ma chambre : nous nous croisons, et j'adresse à ce représentant de la race allemande, qui nous accuse de manquer de tact, un salut correct, mais en le regardant avec des yeux qui contiennent tout le mépris que j'y puis mettre. Il me regarde aussi, fait le geste de me parler, en agitant sa tête de haut en bas, et, finalement, il passe sans m' avoir rien dit.
Le lendemain, il mande le commandant de L... et le lieutenant P..., interprète à la Kommandantur, pour leur tenir un long discoars, que le lieutenant P..., en sortant, résume par écrit :
« Les officiers ne doivent rien mettre dans leurs correspondances qui puisse attiser la haine entre les deux peuples. Le général considère comme une offense de mettre dans une lettre qu'il cherche à vexer les officiers. La chicane n'est certes pas dans le tempérament allemand I et sa longue carrière proteste contre une pareille accusation I Mais il a prévenu, déjà, à notre arrivée, le commandant de L... qu'il nous accorderait strictement nos droits, sans y rien ajouter, parce qu'il savait, d'une source indiscutablement sûre, le régime épouvantable auquel étaient soumis, en France, les prisonniers allemands !
« Le général, en outre, en croisant, dans le camp, des officiers français, a remarqué que ceux-ci cherchaient, manifestement, à faire exprimer à leur physionomie toute leur haine à son égard. Il n'ignore pas la haine que pro-
fessent les Français envers les Allemands. H ne cherche pas, ni n'espère pas pouvoir jamais éclairer les Français sur les véritables idées allemandes. Le fossé entre les deux peuples est maintenant devenu tellement profond qu'il ne pourra plus être comblé. H ne compte donc pas, non plus, voir s'établir entre les officiers français et allemands les relations presque amicales qui existaient avec les officiers russes ; ceux-ci s'entretenant, discutant même entre eux des sujets politiques, philosophiques, scientifiques. La barrière entre Français et Allemands est devenue à jamais infranchissable. Il n'est pas moins poFsible d'avoir des rapports qui ne soient pas aussi haineux et tendus, destinés à énerver le personnel du camp et à nuire à la tranquillité des officiers.
« Le général veut avoir conscience d'avoir fait ce qu'il devait pour améliorer les relations entre lui et les officiers prisonniers, en les incitant à y mettre du leur, comme il y met du sien. »
Le commandant de L. . . et le lieutenant P. . . me remettent le papier sur lequel ils ont consigné ces pauvretés et ces fourberies.
C'est là un modèle achevé de Ja manière boche ! un admirable spécimen de sa psychologie inconsciente ! L'Allemand, quand il vous a demandé de ne plus le haïr, pense avoir rempli tout son devoir pour avoir droit à votre amour. S'il continue, par ailleurs, à vous piller et à vous molester, c'est, qu'étant Allemand, il ne peut faire autrement. Mais du moment qu'il vous a tendu son poing fermé, vous devez reconnaître la bienveillance de ce geste.
Le représentant allemand du camp d'Osnabruck n'agissait pas, dans cette affaire, autrement que les hommes d'État et les publicistes de son pays n'agissaient vis-à-vis du monde soulevé de dégoût et dressé dans une croisade contre l'Allemagne. Ceux-ci disaient aussi : « La paix ! nous voulons la paix ! Pourquoi nous hait-on? Pourquoi
L'INFRANCHISSABLE FOSSÉ i35
le monde entier est-il soulevé contre nous? Nous ne demandons que la paix, la justice, la liberté des peuples, le respect de leurs droits I » Et tout en adressant cet appel pathétique, ils se repliaient, comme M. Couyba le dénoncera au Sénat, « en incendiant les églises, les fermes, les villages, en volant tout ce qui pouvait l'être, en détruisant pour le plaisir ! »
Le président Wilson, dans sa réponse à la demande d'armistice, mettra parfaitement en relief cette inconscience en faisant observer, avec hauteur, qu'on ne traite pas d'armistice avec un pays qui, tout en demandant la paix, continue à violer les lois de la guerre.
Notre cruelle captivité qui, dans cette guerre, faite de quatre années de misère et de quatre mois d'ivresse, ne nous a laissé que les quatre années de misère, nous aura confié, du moins, l'amer devoir de scruter, à nos dépens, l'âme allemande à tous les degrés, dans toutes les classes, parmi tous les partis ! Partout nous l'avons trouvée toujours égale à elle-même. C'est donc bien dans la race qu'est le mal! Race fourbe et inhumaine, privée de jugement, pleine d'orgueil et de bêtise ! Race incapable d'adapter sa conception aux circonstances, d'apprécier une nuance, un avantage prédominant, un cas d'espèce, de montrer, à aucun moment, sur aucun point, une habileté, une finesse quelconque. Race inepte, d'un bout à l'autre, ayant acquis, en 1914, par une longue préparation, par son génie du mal, par sa disciphne, des ressources de guerre certainement très supérieures aux nôtres, ayant, en plus, le bénéfice de la surprise, de l'armement, du nombre, de la volonté, et qui a, finalement, perdu la guerre par sa stupidité, par sa psychologie négative, par son orgueil aveuglant. D faut pour en juger, pour pouvoir établir le fait, les avoir approchés comme nous ! Quand l'Allemagne provoquait les États-Unis en torpillant ses bateaux sans réserve, je me suis souvent dit : « Elle joue un jeu dange-
reux, mais, il y a, sûrement, une raison, que je ne connais point, qui l'oblige ou lui permet de le jouer ! » Eh bieni aujourd'hui, j'ai vu, je suis éclairé ! C'était par bêtise I C'était par malfaisance stupide 1 C'était par orgueil imbécile I C'était par absence du plus élémentaire jugement I Les Américains ! un peuple de marchands ! ils ne marcheront jamais ! Attaquer la grande Allemagne ! V Allemagne uber ailes! Us n'ont pas d'armée. Les Anglais n'avaient pas d'armée non plus, — ou du moins seulement a une méprisable petite armée », — et les empires centraux ont sur les bras les Anglais dans toutes les parties du monde. C'est là une leçon récente. Mais ils ne peuvent pas en profiter, parce qu'ils sont incapables de coordonner deux idées relatives, parce qu'ils ne pensent pas, qu'ils n'ont aucune conception claire, souple, adaptable. Ds vivent sur les vieilles rengaines de la force que leur orgueil a ramassées dans les âges les plus reculés, et la discipline mécanique qui remplace leur intelligence leur interdit de plier leurs idées aux choses qui se présentent.
Ici, le général agit de même avec une stupidité ethnique qui n'a rien à voir avec sa personne, d'ailleurs inconsciente. Il veut avoir la paix, car il sent la corde tendue, mais il ne comprend pas qu'il suffirait de nous traiter en gentlemen, au lieu de nous appliquer le régime d'une maison de correction, pour obtenir, au moins en surface, cette paix qu'il mendie et que nous lui refusons. Tout en lançant son appel à la paix, il ne peut pas, comme les autres, brûler les églises, voler les banques, couper les arbres et ^âoler les lois de la guerre ; mais, faute de mieux, il viole les accords, il nous vole nos caisses, il nous écrase nos biscuits, nous refuse nos droits les plus évidents, injurie notre honneur et insulte à nos sentiments nationaux, puis, oubliant toutes ces forfaitures, il s'étonne : « Poiu:quoi me regîU'dez-vous avec tant de haine? » et il ajoute : « Je veux avoir conscience d'avoir fait ce que je devais pour améhorer les relations
entre moi et les officiers prisonniers, en les incitant à y mettre du leur, comme j'y mets du mien. »
C'est là toute l'Allemagne. Cette atrophie du jugement qui a frappé le monde, le général et ses acolytes nous en donnent chaque jour la réplique dans le cadre de notre prison. Alors que l'Allemagne est à genoux devant les alliés vainqueurs, ici, où elle est la plus forte contre des prisonniers désarmés, elle les exaspère par son injustice Entre la situation extérieure qui menace son avenir et la haine de ces prisonniers se préparant à aggraver, par leurs réquisitoires indignés, les suites de sa criminelle aventure, il y a une relation directe. Mais sa psychologie n'est pas capable de semblables rapprochements. Jusqu'au bout, elle ne verra jamais en nous des adversaires à apaiser, mais seulement des êtres sans défense à tourmenter, et des prisonniers qu'on doit empêcher de s'évader! Alors que notre rapatriement est décidé, que ce n'est plus qu'une question d'heures, elle craint encore une évasion ! Personne n'y songe, on va partir, mais nous n'en sommes pas moins des prisonniers, c'est-à-dire des catégories d'êtres qui cherchent à s'évader. Les circonstances, cela n'existe pas. m n'y a que des types. Le type prisonnier s'évade. Par suite, la discipline mécanique organisée pour l'empêcher de s'évader fonctionnera jusqu'au bout, comme un mécanisme d'horlogerie qu'on a oublié d'arrêter, sans se demander si les circonstances n'en rendent pas sa marche inopportune et dangereuse.
Telle est la mentalité de l'Allemand. Il n'y a rien à faire avec lui ! C'est un automate féroce et dangereux, et le premier devoir de la Conférence de la Paix sera de le bannir de la société des autres, en le mettant sous un régime de surveillance confié à des arbitres en casque et en armes.
Je regarde avec dégoût ce papier que m'a apporté le lieutenant P... : « Le général veut avoir conscience d'avoir
fait ce qu'il devait pour améliorer les relations entre lui et les officiers prisonniers ! »
Le soir de ce jour, j'assistai à une conférence sur les opérations de banque. Après avoir remercié notre camarade^ le sous-lieutenant de la B..., de son très brillant exposé^ je lus aux officiers le résumé de l'entretien du général.
« Je vous remercie, ajoutai-je, d'avoir obligé les Allemands, par votre attitude, à constater qu'il y avait, entre leur race et nous, un infranchissable fossé ! J'ai été si douloureusement impressionné, dans les étapes de ma captivité, en voyant, quelquefois, des officiers français causer avec nos ennemis sur un ton et dans une attitude autre que celledu service ! Il ne faut pas que de petits avantages matériels accordés par des subalternes, ou un ton moins dur employé accidentellement par un officier allemand, nous fassent par» donner jamais aux massacreurs de femmes, aux félons, aux voleurs et aux fourbes que nous avons devant nous ! Notre seule attitude doit être un froid et silencieux mépris l Tenez ces gens hautement à distance ! Jamais un mot 1 Même dans le service, apprenez à être laconiques. Arrière l Nous n'avons rien de commun avec vous ! »
Et les saints haineux continuèrent.
Cependant, septembre, pluvieux au début, s'achevait dans la douceur d'un bel automne. Sur le terrain de sport de nombreux agrès s'élevaient. Les jeunes, sous la direction, et l'exemple du lieutenant P..., du 74^ R. L T., s'essayaient en des luttes de souplesse et de force. Les gens rassis partageaient leurs ébats entre les quilles et les boules. Tous les autres tournaient en rond, en regardant les cloches d'Osnabriick.
Puis c'étaient les promenades, favorisées par le beau temps, quand les Allemands n'avaient pas trouvé un autre prétexte que la pluie pour supprimer notre sortie. On allait alors dans la campagne, par groupe de quarante officiers, chacun conduit par un feldwebel. L'itinéraire, la pause, sa
durée, la vitesse de marclie, tout était réglé d'avance» et, chez ce personnel machiné, le moindre amendement que nous tentions d'apporter à ces mouvements était voué à un refus. L'accord, bien entendu, nous donnait le droit d'aller où nous voulions ! mais l'accord n'était qu'un vain papier. Plus tard, avec certains conducteurs, nous arriverons à choisir nos promenades dans un des quatre itinéraires arrêtés en conseil par la Kommandantur. Ces itinéraires, fuyant les lieux habités oîi se machinent les évasions, se perdaient toujours dans les bois.
Malgré ce rigorisme étroit, ces sorties, trop rares, hélas ! constituaient une bienfaisante détente. Le pays, très varié d'aspect, se présentait agréablement à nos yeux. Des fermes étaient disséminées, çà et là, quelques-unes pittoresques, et toutes en parfait état. Il fallait bien reconnaître, pour le dire chez nous, que l'Allemand ne laisse rien tomber en ruine ni s'effriter, et la dureté même des temps donnait au fait une valeur particulière.
Le soir, en revenant à la tombée du jour, l'écho nous apportait le carillon des cloches d'Osnabriick, à la veille des grandes fêtes, et, plus souvent, hélas ! le triste glas des morts. On songeait alors à ceux qui, chez nous, tombaient dans l'ivresse du sacrifice encore nécessaire ! à cette belle jeunesse, fraîchement fauchée dont l'or des épis, ensemençant un sol arrosé de son sang, ferait refleurir sur ses ruines une France nouvelle, plus forte, plus unie !
Vers cette époque, le médecin-major H..., le distingué professeur de la Faculté de Rennes, nous fit une conférence sur la réorganisation de notre service de santé, qui dut être réalisée en pleine guerre.
Lorsque éclatèrent les hostilités, ce service était en complète transformation et, par suite, dans une période critique.
De plus, on s'était abusé sur le peu de gravité des blessures par armes à feu qu'on attribuait à des balles de fusil
tirées de loin, alors qu'elles furent surtout causées par des éclats d'obus ou par des balles tirées de près.
De tout ceci, il résultait qu'on n'avait, pour soigner les blessés, ni l'outillage, ni le personnel chirurgical commandés par les circonstances.
Pour transformer cet état de choses contraire, on tenta un immense effort qui, par sa réussite complète, fit le plus grand honneur au service de santé français, comme à tous ceux qui collaborèrent avec lui.
On battit d'abord le rappel de tous les chirurgiens, qu'il fallait rechercher surtout dans les cadres supplémentaires. On les groupa, en dotant chaque groupe des appareils perfectionnés représentant le dernier pas de l'outillage médical. Ces groupes de chirurgie furent enfin poussés le plus près possible de nos lignes, si bien que, dès l'année 1917, nos blessés étaient, de tous les belligérants, les plus rapidement opérés et soignés avec les appareils et suivant les méthodes les plus récents.
Dans l'offensive des Allemands sur le Chemin des Dames, qu'on ne prévoyait pas si rapide, certains de ces centres chirurgicaux étant tombés aux mains de l'ennemi, les médecins allemands furent très surpris de ces installations qui dépassaient leurs conceptions humanitaires, et que leur montraient les médecins français restés à leur poste pour soigner leurs compatriotes blessés.
Ces centres regorgèrent bientôt de blessés allemands, auxquels les médecins français donnèrent également leurs soins pendant plusieurs semaines. Au moment de se séparer, les doctem*s allemands remercièrent le?r docteurs français de leur aide ; le médecin en chef de l'ambulance ajouta toutefois cette restriction : « Nous sommes très contents de vos services et nous vous en remercions ; toutefois vous avez trop d'attention et de ménagement pour les blessés (1) I »
(1) Paroles recueillies par le médecin-major de 2^ classe A..»
Entre temps, à Mont-Notre-Dame, était venu l'ex-kaiser, l'ancien Guillaume II, visiter le centre de chirurgie. Il examina avec stupéfaction les appareils coûteux qu'on lui montrait, puis il dit brusquement : « Eh bien I nous, en Allemagne, nous avons employé notre argent à acheter des canons I »
Toute la race est dans ce mot ! Toute la nôtre aussi dans les pieux sacrifices consentis pour s'efforcer de soulager et de sauver, pour l'avenir, nos chers blessés, auxquels le monde est, aujourd'hui, redevable de sa liberté.
Le 19 septembre, la Kommandantur nous rend une réclamation que nous avons adressée, le 15 août, à l'ambassade d'Espagne à Berlin, au sujet d'un certain nombre de violations. Comme on pouvait s'y attendre, l'autorité allemande l'a gardée un mois, et nous la retourne maintenant sous prétexte que certains points ont été satisfaits et que la réclamation n'est plus totalement justifiée. Si on veut la poursuivre, il faut la refaire, pour le surlendemain, en ne maintenant que les faits encore en litige.
Le capitaine W... du 22® R. I. T., le dévoué vice-président du comité de secours, vient me trouver et me dit : « Faut-il la refaire? — Gardez- vous-en bien I II faut la maintenir et la renvoyer, telle quelle ! A ce compte-là, rien n'irait jamais à l'Espagne, car, après un mois passé d'attente, on n'aurait qu'à nous accorder la dixième partie de notre demande, pour soutenir ensuite que celle-ci n'est plus exacte et qu'il faut la recommencer. » Et ainsi de suite I Nous n'écrivons pas seulement à l'Espagne pour obtenir le redressement des torts qui nous sont faits, mais aussi pour éclairer le gouvernement français sur la façon dont nous sommes traités, dans le passé comme dans le présent, afin qu'il prenne acte, et inflige, en attendant ses revendications ultérieures, un traitement similaire aux officiers allemands prisonniers.
Le capitaine W..., qui connaît l'allemand, fit une lettre
dans ce sens et la joignit à celle dont nous demandions le retour à Berlin.
A la Kommandantur, on lut sa lettre et on ne la trouva pas claire. On en dicta une autre au capitaine W... qui récrivit à mesure ; mais en la relisant, avant de la signer, il s'aperçut qu'elle exprimait l'inverse de ses intentions.
On se souvient que le fait s'était déjà produit à Blenhorst, avec le lieutenant F... C'était là une feinte classique. La fourberie, en Allemagne, c'est de la \irtuosité. Les écrits n'ont aucune valeur. Ce mot de « chiffon de papier » qui a eu un si vif retentissement a été, à tort, attribué à un argument lancé dans un moment d'affolement, devant un danger qui s'est heureusement réalisé. C'était, au contraire, une conviction réfléchie, si logique, si juste, qu'elle était presque une évidence qu'il n'y avait pas lieu de cacher ! Un traité ce n'est qu'un papier, cela n'a ni valeur ni force. Us ont signé les deux accords de Berne et ils font aussitôt une instruction pour montrer comment il faut la violer. Et je pense alors à ces paroles de Maximilien Harden : « Tout acte de violence est de bonne guerre et il faut y joindre, si on le peut, la ruse, l'hypocrisie et le parjure. »
La Kommandantur a confisqué, depuis longtemps, de nombreux manteaux sous prétexte qu'on pourrait s'en servir pour s'évader. Le plus fantaisiste arbitraire a présidé à cette opération. Elle a pris tous les imperméables parce qu'ils n'ont pas de galons. On a beau lui dire que les imperméables n'ont jamais de galons et que, s'ils en avaient, il serait bien facile de les enlever, rien n'y fait. Un lieutenant, dont j'ai oublié le nom, reçoit un manteau sortant d'un magasin de l'intendance. On le lui confisque. Le fait paraît si fort que le président du comité va lui-même trouver l'officier de service pour lui faire rapporter cette mesure. L'officier allemand lui répond : « Il est inutile de revenir là-dessus, car le général a dit que ce manteau serait confisqué, et il ne rapporte jamais un ordre donné, quel qu'il soit. »
Sur le même objet, le capitaine R.., du 62^ R. I., adresse à l'ambassade d'Espagne, à la date du 30 septembre, la réclamation suivante :
« Monsieur l'Ambassadeur et Excellence, j'ai l'honneur de soumettre à votre haute appréciation les faits suivants :
« Le 27 mai 1918, jour de ma capture, ma capote me iut enlevée par des soldats allemands.
« Dès mon arrivée à Rastatt, j'écrivis chez moi pour demander un manteau d'uniforme noir, mon ancienne tenue, croyant mes effets du front perdus. Ceux-ci furent, ^u contraire, sauvés, et renvoyés à ma famille. Je reçus d'abord un manteau bleu horizon qui se trouvait dans mes bagages, puis, peu après, le manteau noir que j'avais demandé. Tous les deux me furent confisqués, à leur arrivée, par la Kommandantur, ce qui faisait qu'on m'avait déjà pris trois manteaux! Ayant demandé, à deux reprises, la restitution de l'un des deux manteaux pris à Osnabriick, j'ai essuyé chaque fois un refus. L'hiver approche et je n'ai rien pour me couvrir.
« Je serais reconnaissant à Votre Excellence de vouloir bien intervenu* auprès de l'autorité allemande pour me faire obtenir satisfaction et de prévenir le gouvernement de la République française du traitement qui m'est infligé, en lui faisant parvenir le duplicata ci-joint. »
Cette lettre eut le sort de toutes les autres.
Quelques semaines après, le général, obéissant à je ne sais quelle influence, dit un jour au commandant de L... qu'il était décidé à rendre aux officiers quelques manteaux. Toutefois, les officiers, en recevant ces effets, devront donner leur parole d'honneur de ne pas s'en servir pour s'évader et de ne pas les prêter à un camarade. Le commandant de L... lui répond qu'on ne peut donner sa parole d'honneur au sujet d'un fait qu'on ne peut empêcher, par exemple, qu'un camarade vous prenne votre manteau et s'évade avec, sans vous le dire.
Les Allemands font de la parole d'honneur des autres un emploi abusif. Aussi me suis-je décidé à prescrire aux of&ciers de ne plus donner leur parole d'honneur. Je les réunis pour cela :
— Si, sur le point d'être fouillés, on vous dit : « Donnezmoi votre parole d'honneur que vous n'avez sur vous aucun objet défendu ! » Répondez : « Je ne donne pas ma parole et vous n'avez qu'à me fouiller. » Une telle question, en effet, posée à un Français, équivaut à une fouille intégrale, et le procédé est vraiment trop commode ! En voici un exemple : le sous-lieutenant B... du 153^ R. L, repris après évasion, est amené dans la maison hantée devant le capitaine Schmitt, qui lui dit : « Je ne veux pas vous fouiller. Donnez-moi seulement votre parole d'honneur que vous n'avez sur vous ni carte, ni boussole. » Et B... de répondre : « Je ne puis vous donner cette parole d'honneur, car j'ai, précisément, sur moi, une carte et une boussole. »
On comprend que les Allemands abusent d'un procédé qu'ils savent infaillible avec l'honneur français.
Le 24 septembre, le général arriva à l'appel suivi de tout le service journalier et d'un interprète nouveau qui prononce le français de telle sorte qu'on ne peut s'empêcher de rire en l'entendant parler. Le général est rayonnant. H va nous annoncer sans doute une forte nouvelle. H fait former le cercle. H dit, en allemand, à l'interprète de commander : Repos! L'interprète traduit mal et commande : Facile f — Nous rions. Le général se fâche. Puis il fait des observations à des officiers qui ont profité de ce commandement de détente pour croiser les bras, ou mettre leurs mains derrière leur dos ou dans leurs poches. En Allemagne, au commandement : Repos! tout cela est défendu. Mais la comédie va recommencer. Le général parle à l'interprète qui traduit : « M. le général avertit les officiers français que les chiens de garde du camp vont être changés. Désormais, de nouveaux chiens, beaucoup plus féroces,
vont être amenés, qui se promèneront toute la nuit dans le camp avec des patrouilles. Ces chiens, récemment, ont tué deux prisonniers et blessé gravement un troisième, en une minute et demie I « L'interprète se trompe et dit : « Deux minutes et demie I — Non pas, deux minutes ! Interprète ! vocifère le général, une minute ! moins d'une minute et demie. Moins d'une minute et demie I Répétez, interprète ! » L'interprète répète, puis il continue : « Tous les officiers surpris dans la zone « neutre » seront tués par les sentinelles, sans avertissement. » Le général avait dit tiré, et non tué. Mais le général, qui comprend très bien le français, ne songe pas, cette fois, à se fâcher ni à reprendre l'interprète.
La zone neutre est la partie du camp comprise entre les deux enceintes de fil barbelé. Les sentinelles ont, par suite, l'ordre de nous tuer dans la zone neutre, avant que nous ne soyons sortis du camp.
Le jour où eut lieu cette scène burlesque entre le général et son interprète, un officier de la Kommandantur vint me rendre compte que ma réclamation, envoyée le 5 août de Blenhorst à l'ambassade d'Espagne, n'avait pu être transmise, comme étant écrite sur un « ton inconvenant ». Mais il ajouta que M. le ministre de la guerre allemand avait tenu compte de ma réclamation et avait fait tout ce que je demandais dans cette lettre !
L'Allemagne avait attendu la fin d'octobre pour m'avertir que ma réclamation partie le 5 août n'avait pu être transmise. On avait mis moins de temps pour me déplacer.
Dans le courant de septembre, nous arrivent plusieurs officiers.
Le sous-lieutenant B..., du 153^ K L, dont j'ai parlé plus haut déjà : c'était un évadé repris. Après plusieurs essais infructueux, au camp de Rastatt, le sous-lieutenant B... avait fait une nouvelle tentative pendant son transfert de Rastatt à Osnabruck ; profitant d'un ralentissement,
il avait sauté sur la voie à 10 kilomètres au sud de Mannheim. Son projet était d'atteindre la frontière suisse, distante seulement de 180 kilomètres. Il ne pouvait marcher que la nuit, étant en tenue militaire, et le jour, il se cachait dans les bois. Mais la pluie, les blessures qu'il s'était faites au genou et à la main, en sautant du train, l'extrême fatigue causée par sa marche exécutée souvent à travers champs et dans des terres inondées, déterminèrent chez lui une fièvre intense qui l'empêcha de mener son projet à bout. Il dut, exténué, se laisser prendre, après avoir passé quatre jours sans sommeil et couvert 120 kilomètres.
Le lieutenant-colonel D,.., du 62® R. I., vient d'Helmstedt. H a été changé de camp par punition, pour avoir incité les officiers français à la haine des Allemands. J'avais connu, il y a vingt ans, le lieutenant-colonel D... à Rambouillet, où nous tenions tous les deux garnison. Nous échangeâmes les souvenirs d'un temps où nous étions libres, plus jeunes, mais aussi plus loin de la victoii'e. Et nous nous consolions ainsi d'avoir blanchi.
Le 26 septembre, débarquèrent à Osnabruck : le lieutenant B..., du 143e R, i.^ le lieutenant F..., du 233® R. L, les sous-lieutenants T... et F..., du 201® R. I. Ils viennent tous les quatre de Blenhorst, où je les ai connus en août. Us sont inculpés de rébellion et tentative de révolte collective contre les autorités allemandes. Ds doivent être traduits tous quatre devant une cour martiale. C'est une suite de l'affaire du soldat ordonnance X..., du ...® R. L, dont j'ai parlé plus haut.
X..., soupçonné d'avoir dénoncé deux officiers qui préparaient une évasion, avait été conspué par les officiers. Soûs la conduite d'un lieutenant allemand, le poste de garde avait aussitôt chargé, frappé à coups de crosse et dispersé ces derniers. On en avait arrêté quatre, parmi lesquels le sous-lieutenant T.... qui était inculpé d'avoir poursuivi un soldat allemand avec un couteau. Le seul témoi-
gnage était celui des filles de cuisines qui travaillaient chez notre cantinier et qui disaient avoir vu la scène. La réclamation suivante, qui fut adressée, peu après son arrivée à Osnabruck, par le lieutenant F..., présente l'ensemble des faits :
« Le lieutenant F..., du 233® K. L, à monsieur l'ambassadeur d'Espagne, à Berlin.
« Monsieur l'ambassadeur et Excellence, j'ai l'honneur de soumettre à votre bienveillant examen de Puissance protectrice, les faits suivants :
« P Détenu primitivement au camp de Bad-Blenhorst, je fus gi'avement insulté, à la fin de juillet 1918, par le soldat ordonnance français X..., du ...® K L, pour lequel je dus, à mon grand regret, demander une sévère punition à l'autorité allemande.
« Sur mes instances réitérées et celles du comité de secours, le soldat X..., qui avait écrit aux Allemands qu'il ne reconnaissait pas, en Allemagne, l'autorité des officiers français, fut condamné par eux, pour m' avoir injurié grossièrement, à im jour de prison.
« Malgré ma demande pour que X... fût, au moins, changé de camp, cette ordonnance fut maintenue parmi nous et resta employée à notre service.
« Je vous prie d'apprécier. Excellence, si cette punition de un jour de prison est en rapport avec la gravité de la faute commise et si elle est pour ma dignité une réparation suffisante.
« 2^ Le 22 septembre 1918, deux officiers français, préparant une évasion, furent portés absents à l'appel. On interrogea les ordonnances, et, aussitôt, les Allemands se rendirent directement vers la cachette des officiers. Les soupçons, confirmés par une rapide enquête, se portèrent sur X... qui fut conspué par une trentaine d'officiers français, aussitôt calmés par le président de notre Comité de secours, le capitaine B...
« Pendant cette scène, étant dans ma chambre, je me portai sur le seuil de ma baraque et je dis à X... : « Si vous « êtes coupable, vous aurez douze balles dans la peau. »
« A ce moment, on fit entendre le signal d'alarme, et la garde, conduite par l'officier allemand, s'élança avec une extrême violence sur les officiers, les frappant à coups de sabre et de crosse» de fusil. Je vis le lieutenant allemand frapper de deux coups de sabre le capitaine F...-C... Étant rentré dans ma chambre, on vint m'y prendre et on m'entraîna au poste de police où se trouvaient trois camarades.
« Là, pendant plus de quatre heures, nous subîmes les injures et les moqueries grossières des hommes de service, et nous fûmes traités d'une façon indigne.
« Le lendemain, nous étions tous les quatre changés de camp. On établit contre nous une plainte pour passer devant une cour martiale. Nous fûmes interrogés par la suite et on dut abandonner les poursuites pour trois d'entre nous.
« Je vous prie. Excellence, de vouloir bien examiner si l'emploi du sabre, par l'officier qui entraînait la garde, et les coups de crosse brutalement portés contre des officiers qui se contentaient de conspuer un traître, étaient motivés par les circonstances.
« Je réclame, en outre, contre l'indigne traitement qui nous a été infligé au corps de garde pendant les quatre heures où nous, officiers français, avons été abandonnés aux insultes grossières des soldats du poste.
« Ci-joint, Excellence, le duplicata de ma réclamation que je vous prie de vouloir bien faire parvenir au gouvernement de la République française.
« Lieutenant F... »
Ce sera, plus tard, une protestation unanime dans tous les camps ! Les officiers rapatriés avec lesquels je causerai
se plaindront de n'avoir jamais été -traités comme des officiers. On leur impose une promiscuité blessante avec les soldats allemands. On leur refuse les droits naturels qui découlent de leur qualité d'officiers, et ils doivent livrer une guerre de chaque jour, pour obtenir une faible partie de ceux qui sont inscrits dans les accords. Au moindre conffit, on tape sur eux à coups de crosse, quand on ne tire pas sur eux à coups de fusil.
Octobre s'écoulait, éclairé par des communiqués décisifs dont nous reparlerons plus loin. On avait rapatrié le personnel médical avec trois mois de retard sur le temps fixé par l'accord. Je demandai au général la chambre que laissait vacante ce personnel, pour en faire une chapelle où on puisse venir causer avec son Dieu des épreuves de la patrie, d'une façon plus discrète que dans la salle de réunion : le général refusa ma demande.
Vers la même époque, à propos du chauffage, nous allons engager avec la Kommandantur une lutte dans laquelle la fourberie allemande va conquérir de nouveaux challenges.
Le point de départ en était le suivant :
Le général dit un jour au commandant de L... que le charbon alloué aux officiers pour l'hiver était insuffisant pour les chauffer. « Mais l'accord I dit le commandant de L... — Je ne puis vous donner que ce que l'autorité supériem'e me donne. Mais j'ajoute, dit le général, que vous pourrez vous chauffer à vos frais, en achetant, à la cantine, de la tourbe. Toutefois, comme cette tourbe salirait les chambres, je vous ferai faire des caisses que je vendrai 3 marks aux officiers. Ces caisses seront faites avec les caisses à biscuits. — Elles nous appartiennent ! — Non I l'Espagne n'a pas encore répondu là-dessus. — Eh bien ! quand l'Espagne aura répondu, on verra ! »
L'hiver s'établit, et les distributions de charbon commencent. Je fais alors demander au général de nous donner, dans chaque chambre, une caisse à biscuit pour y loger
notre charbon, en attendant que l'Espagne se soit prononcée sur le litige. 11 y condescend, mais, une fois les caisses distribuées, il veut nous les faire payer 4 marks. H nous fait même prévenir que le fourrier passera, dans l'aprèsmidi, pour recevoir l'argent de chaque chambre.
Je me hâte de donner aux officiers l'ordre ferme de ne pas payer, et de laisser plutôt reprendre les caisses, actuellement pleines de tourbe et de charbon.
La Kommandantur use alors du chantage suivant : « Puisque les officiers refusent de payer, on va reprendre les caisses, mais, dans ce cas, il sera interdit d'acheter de la tourbe, car on n'a rien pour la loger et les chambres ne doivent pas être salies. »
Je dis au commandant de L..., qui me fait pai't de cette menace, qu'elle ne change rien aux ordres que j'ai donnés. Il faut résister jusqu'au bout, mais en attendant, on va rédiger une réclamation sur ce fait, en ajoutant à notre nouvelle protestation l'énoncé des violations les plus récentes.
« Monsieur l'ambassadeur, — j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence les faits suivants :
« P M. le général commandant le camp d'Osnabrûck m'a fait l'honneur de me prévenir, il y a quelques semaines, que le charbon, qui nous serait distribué cet hiver, ne serait pas suffisant pour chauffer convenablement nos chambres, et il m'a proposé de faire placer dans ces chambres des caisses pour que nous puissions y mettre la tourbe que nous aurons la faculté d'acheter à la cantine. Ces caisses devaient être celles qui servent d'emballage aux biscuits que nous recevons. M. le général m'ayant dit que ces caisses coûteraient 3 marks chacune, je lui ai fait respectueusement observer que nous avions tout lieu de considérer ces caisses comme notre propriété, et il avait été convenu, à cet égard, qu'on attendrait la réponse que Son Excellence l'ambassadeur d'Espagne à Berlin voudrait bien faire à la demande
que le Comité de Secours lui a adressée le 19 août 1918, — il y a deux mois passés.
« Aujourd'hui, la réponse de Son Excellence ne nous est pas encore parvenue et M. le général commandant le camp exige le payement immédiat de ces caisses, à raison de 4 marks chacune, sous menace de nous les enlever et de nous interdire d'acheter de la tourbe, si nous ne voulons pas les payer.
« De cette suite de faits, il ressort :
« a) Que de l'aveu même de M. le général commandant le camp, la quantité de charbon qui nous est allouée est trop minime pour chauffer suffisamment nos chambres, ce qui constitue une violation de l'article IV de l'Accord de Berne du 26 avril 1918, qui s'exprime ainsi : « Toutes les » pièces doivent être suffisamment chauffées. »
« &) Que M. le général commandant le camp nous menace d'une façon inhumaine de nous interdii'e d'acheter de la tourbe pour chauffer suffisamment nos chambres, si nous ne consentons pas, immédiatement, à lui payer des caisses qui semblent nous appartenir.
« 2° Le lieutenant C..., du 163^ E,. L, et le sous-lieutenant L..., du 327® R. L, sont arrivés au camp d'Osnabriick le 23 octobre, venant du camp d'Helmstedt où ils avaient gardé les arrêts plus de trente jom's, ayant ainsi terminé leur punition. Dès leur arrivée au camp d'Osnabriick, ils ont été mis immédiatement en cellule. Cette mesure constitue une violation de l'Accord de Berne du 26 avril 1918, article 36, qui dit : « Lorsque la durée totale de plusieurs « punitions d'arrêts ou de cellule qui devaient être subies « consécutivement dépassera trente jours, un intervalle « d'une semaine dans l'exécution de la peine sera accordé « après chaque période de trente jours. »
« BP Les officiers punis d'arrêts subissent leur peine dans des cellules ne répondant pas aux stipulations de l'accord du 26 avril. L'accord précise, en effet : « Les locaux devront
d52 AU PAYS DES FOURBES
« être conformes aux exigences de l'hygiène, suffisamment « grands, secs, aérés. » Ceux du camp d'Osnabriick sont de véritables cellules de détention, de dimensions exiguës ; elles n'ont pas même 3 mètres de long sur 2 mètres de large. Chaque cellule prend jour exclusivement par une petite fenêtre dont le bas se trouve déjà à 2 m. 50 du sol et qui est complètement masquée par une tabatière en tôle pleine, fermée à l'extérieur. Cette tabatière, légèrement inclinée au dehors, ne laisse pénétrer l'air et le jour que par sa partie supérieme qui se trouve au niveau du haut de la fenêtre.
« Il s'ensuit :
« a) que l'aération est insuffisante : l'humidité règne dans les cellules au point que les serviettes de toilette n'yi peuvent sécher ;
« l) que l'éclah'age est si réduit qu'actuellement toute j lecture est impossible avant 9 heures du matin et le soir après 4 h. 30. Or ce n'est qu'à 5 h. 45 qu'on apporte desl lampes fumeuses dans les cellules.
« Dans le reste du jour, la lecture comme l'écriture entraînent une véritable fatigue des yeux. Or l'accord dit : « Lesj « officiers sont autorisés à lire et à écrire. )>
« c) L'accord précise d'autre part : « L'officier puni pourra - « effectuer, chaque jour, une promenade de deux heures. »i Cette sortie a lien, au camp d'Osnabriick, dans une petite! cour attenante aux cellules. Cette corn* mesm'e trentedeux pas de tour ! Elle est entomée d'un mur de 3 mètres de hauteur. Elle est en plein nord. C'est une fosse fi'oide et humide.
« Cette sortie correspond-elle à cette prescription de l'accord : « Tout officier puni pourra effectuer, chaque « jour, une promenade de deux heures? »
« d) Il est dit dans l'Accord : « L'officier puni aura toute « facilité pour se tenu* en état de propreté. »
« Pom' faire sa toilette, l'officier puni d'airêts au camp
d'Osnabruck reçoit une cuvette en fer à demi pleine d'eau, et c'est tout. Les douches hebdomadaires, accordées aux autres officiers, n'existent pas pour lui. Il faut qu'il soit puni de plus de quinze jours d'arrêts pour avok droit à une douche.
« e) Les W.-C. utilisés par les officiers punis d'arrêts sont ceux du poste de police, et tous les hommes de garde les utilisent, communément, en même temps que les officiers français punis d'arrêts.
« 40 La Kommandantur supprime souvent les promenades hebdomadaires pour des raisons qui ne justifient nullement cette mesure : fouilles, distribution de colis, etc.
« Les promenades ont été supprimées, récemment, les 13, 24 et 26 octobre, alors qu'il faisait très beau. On a ainsi privé, chaque fois, quarante officiers du droit de promenade hebdomadaire qui est considéré, par l'accord de Berne, comme le minimum de ce dont ils doivent jouir.
« J'ai l'honneur de prier Son Excellence l'ambassadeur d'Espagne à. Berlin de vouloir bien faire auprès du gouvernement allemand les démarches nécessaires pour obtenir la cessation de ces faits, et je La prie de les porter à la connaissance du gouvernement de la République française, en lui transmettant le duplicata ci-joint de ma réclamation, afin qu'il puisse, en attendant le redressement de nos droits, infliger aux prisonniers allemands, en France, un traitement de réciprocité. »
On voit, par l'énoncé de cette réclamation, dans quel malsain caveau était enfermé, pendant plusieurs jours, un officier français, pour s'être levé après l'heure ou pour avoir porté, avec quelques minutes de retard, un effet à raccommoder ! Ce sont ces locaux que la Kommandantur s'ingéniera à remplir de toutes façons, par la surprise du réveil, par la délation mensongère, par le refus d'écouter toute
explication de bon droit, enfin, par une sévérité criminelle I C'est pour entrer dans cette « tôle » que des officiers couverts de fourragères et de citations feront queue pendant quinze joui's, attendant leur tour de payer à l'Allemagne avilie le crime d'avoir fait échouer ses plans à la Marne 1
A tous ces traitements honteux, l'Allemagne, comme nous allons l'apprendre sous peu, ajoutera la félonie de ne pas transmettre nos réclamations à la nation chargée de défendre nos droits.
Ainsi nous était expliquée la sérénité avec laquelle les commandants des camps différaient toute solution par ces simples mots : « Quand l'Espagne aura répondu I » phrase qui engageait d'autant moins qu'on savait que cette nation ne pouvait pas répondre à des réclamations qui ne lui avaient pas été transmises !
Voilà rinfarnie ! la plus basse félonie ! Ravir à l'adversaire désarmé le seul recours que lui accordent les clauses du combat, pour continuer à le frapper à terre !
Le général, en dépit de son atavisme moyenâgeux, se rendait compte, quelquefois, de sa dureté criminelle, et il cherchait alors à la justifier, en s'abritant derrière un fait de représailles !
On se souvient que dans la fameuse séance, au sujet des « saints haineux )), il avait dit au commandant de L... qu'il savait, « d'une source indiscutablement sûre, le régime épouvantable auquel étaient soumis les prisonniers en France! »
Nous recueillîmes, au sujet de cette accusation, im premier démenti.
Trois évadés d'Helmstedt, le lieutenant P... et le sousheutenant M..., tous deux du 214® R. L, et le sous-lieutenant C..., du 333^ R. L, furent repris, après évasion, dans les environs de Scesen, au sud de Hanovre. Un capitaine allemand, ancien prisonnier rapatrié, vint les interroger, et il reconnut, de lui-même, qu'il avait été fort bien traité en France !
Quelques semaines après, la calomnie portée contre la France par le général Klosterfeld recevra un démenti direct, comme un coup droit !
Le général, peu de temps après l'avoir lancée, et comme pour lui donner plus de force, avait fait confidence au commandant de L... que la « source indiscutablement sûre » dont il avait parlé provenait d'un major, prisonnier rapatrié qu'il avait vu à Osnabriick.
Lorsque le général aura fui devant l'orage révolutionnaire, il sera remplacé par un major allemand rapatrié qui nous assurera, par trois fois, qu'il garde de la France le meilleur souvenir.
Le jour même de son arrivée, il me fit l'éloge de son séjour chez nous, ajoutant : « Ce qui vous manque ici, c'est l'excellent vin rouge que nous buvions là-bas ! » Il nous manquait bien autre chose I
Une seconde fois, dans ma chambre, en présence de l'interprète allemand qui prononçait le français si drôlement, il me dit : « Je tiens à ce que vous soyez tout à fait heureux jusqu'à votre départ, car j'ai été, moi-même, très heureux en France ! »
Une troisième affirmation eut lieu le même jour. Ceci se passait à l'infirmerie, où le major s'était rendu. Aux officiers qui s'y trouvaient, il parla de la France, de son soleil, de la mer bleue ! « Ah ! l'excellente bouillabaisse que nous avons mangée ! et le bon vin rouge ! »
« — Dans quelle partie de la France étiez-vous interné? dit quelqu'un.
— J'ai été prisonnier à Cette, Toulouse et Béziers ! »
Faut-il croire qu'il y ait eu deux majors prisonniers, internés à Cette, Toulouse, Béziers, rapatriés et revenus tous deux à Osnabrtick ?
LA PRESSE ALLEMANDE. — FOCH ET HINDENBURG. — DUEL. DES ORATEURS ANGLAIS ET DES HOMMES D'ÉTAT ALLEMANDS. — l' AVANT-GARDE DE LA VICTOIRE.
Parmi les travaux qui nous procuraient le plus vif intérêt, l'œuvre maîtresse de la journée était la traduction des feuilles allemandes auxquelles nous étions abonnés. Ces journaux arrivaient vers 9 heui*es. Le lieutenant de P... allait les prendre, après l'appel, et les faisait distribuer, dans chaque étage, par un officier désigné.
C'était l'heure réconfortante, nous apportant la suite des succès ininterrompus qui, depuis juillet, illuminaient notre captivité.
Nos journaux ordinaires étaient la Gazette de Francfort, la Gazette de Cologne, le Vorwœrts, l'ignoble Gazette des Ardennes ; — le soir, le joui*nal d'Osnabruck.
Les traducteurs officiels transcrivaient dans nos salles de réunion, sur des cahiers qu'on y avait placés, les chroniques et les communiqués. Des volontaires, comme le lieutenant F... et le sous-lieutenant B..., reproduisaient les grands articles sur des feuilles volantes qu'ils faisaient circuler. Enfin certaines chambres avaient été transformées en centres de renseignements. C'est là que s'élaboraient les nouvelles, pendant qu'un officier lisait à haute voix le journal qui venait d'arriver.
Ce sont ces impressions de chaque jour reflétant dir écrément, pour nous qui nous trouvions de l'autre côté de
la scène, l'évolution de l'opinion allemande devant la menace extérieure sans cesse grandissante; c'est cette arrivée de la tourmente, dont nous avons été témoins, que je voudrais tenter de reproduire ici.
Dès le mois d'août, les communiqués se ramènent à quelques formules : « Recul exécuté à l'insu complet de l'ennemi ; recul répondant à un plan arrêté à l'avance ; recul avantageux raccourcissant le front ; recul constituant un échec pour l'adversaire, même quand il avance, parce qu'il n'avance pas autant qu'il le voudrait ; échec complet de l'ennemi qui n'a pas atteint ses objectifs d'attaque, et ne s'est emparé que de positions secondaires ; enfin, arrêt dans l'offensive, après de lourdes pertes infligées à des bataillons engagés sans compter. »
Telles sont les duperies pour public crédule, destinées à voiler une défaite continue ! On s'habitue à ce langage chiffré, et, après quelques essais, on arrive à le traduire en clair à la lecture. Les communiqués français complètent les communiqués allemands, avec vingt-quatre heures de retard, — mais ils sont quelquefois absents.
Suivant l'usage allemand, les articles de fond sont délayés avec des pauvretés et des rengaines, pour démontrer que la situation est bonne.
« Comment vont exactement les choses? » écrit, le 15 août, la Gazette de Woss.
« Après trois offensives comme l'histoire du monde n'en a pas vu jusqu'ici, la quatrième échoue. L'ennemi profite du mouvement et passe à l'attaque. A peu de distance l'une de l'autre, il gagne deux batailles. La situation en est-elle changée de fond en comble?
« Après nos succès fabuleux, que l'ennemi ait su trouver, une fois, la tactique de résistance correspondant à notre offensive, c'était à prévoir ! Le commandement suprême se le disait aussi, mais il n'avait pas de raison de changer ses procédés d'attaque, tant qu'ils réussissaient.
« Assurément, le plan de la dernière attaque des deux côtés de Reims était hardi, mais c'était la disposition d'Annibal à la bataille de Cannes, et le plan de bataille de Tannenberg.
« Entre l'Ancre et l'Avre, notre front n'était que provisoire. Il ne faut pas oublier que nous ne faisons qu'une guerre défensive ! Que nous nous battions sur la Marne, ou sur la Somme, ou sur la Meuse, ou sur le Rhin, nous sommes toujours sur la défensive. C'est là qu'est notre force, notre invulnérabilité. Et la situation devient dangereuse, dès que nous oublions cela !
« Une armée allemande qui se bat pour son foyer ne sera jamais vaincue! jamais! jamais! jamais! » (Gazette de Woss, 15 août 1918.)
Cette idée d'action défensive, qui n'a germé, chez nos adversaires, qu'après le recul imposé par les victoires du maréchal Foch, les Allemands vont chercher à l'étendre à tout l'ensemble de la guerre. Celle-ci n'a jamais été qu'une guerre défensive et le nach Paris n'était qu'une manœuvre pour assurer une meilleure défense à l'Emphe attaqué par nous.
Le Kronprinz ne tardera pas à propager, lui-même, cette doctrine. Dans une interview avec le docteur Friedegg, le 3 septembre 1918, le prince déclare : « Nous sommes considérés comme des barbares et des enragés de guerre, alors que nous ne voulions, et ne voulons encore aujourd'hui, rien que notre existence et notre développement. Cette guerre n'est et n'a jamais été à mes yeux qu'une guerre de défense. Si nos ennemis prétendent que j'ai poussé à la guerre, c'est un mensonge voulu. » {Oazette de Cologne^ 4 septembre 1918.)
Un correspondant de la Gazette de Woss, écrit, le 17 août :
« Je suis revenu aujourd'hui, d'un des points les plus importants du front où j'ai vu nos troupes et parlé à plu-
sieurs chefs. J'ai vu beaucoup de soldats allemands. Ils étaient bien fatigués et bien poussiéreux, mais le moral était bon. Ce serait mentir de ne pas dire que certains étaient abattus. Mais, nulle part, je n'ai vu un chef ou un soldat ayant le sentiment de la défaite.
« Nous ne sommes pas battus ! Ce sont d'autres raisons, et, en particulier, une surprise extraordinaire, qui nous obligent à reculer. » Voilà ce qu'on m'a dit, sur les points les plus divers du front. Eien n'est perdu puisque l'honneur allemand est sauf.
« La patrie n'a aucune raison de perdre confiance en son admirable armée, qui a fait ses preuves. La patrie et l'armée sont la même chose. Tous les hommes de notre peuple sont dehors en armes. Si dehors on a confiance, pourquoi n'en serait-il pas de même au foyer? » (Gazette de Woss, 17 août.)
La Gazette de Cologne croit le moment venu de verser un cordial :
« L'offensive de Foch donne la mesure de la détresse économique croissante des alliés. Un article de VHumanité afi&rme que la puissante offensive actuelle représente réellement le dernier effort de Foch. Ses fameuses réserves stratégiques auraient été presque toutes jetées dans la bataille ! C'est à ce déploiement de forces et à l'engagement d'une grande masse de tanks que seraient dus les succès des attaques du 18 juillet et du 8 août. Comme dernier atout, Foch compterait, maintenant, uniquement, sur les Américains. )) (Gazette de Cologne, 27 août.)
Le Vorwœrts se rend mieux compte du danger, ou, peutêtre, met-il plus de franchise à le reconnaître :
« Le puissant combat qui, depuis plus d'une semaine, remplit de son tumulte les contrées de la France entre Arras et Avre, augmente de jour en jour. Les partis opposés
ont placé à la tête de leurs forces les meilleurs chefs, et ces deux chefs se mesurent avec toute la puissance de leurs facultés.
« Foch est un homme nouveau comme général en chef. Il a pris ses fonctions à un moment défavorable. Il avait à constituer, en toute hâte, une armée d'opérations, et à parer à la défaite des Anglais ; ses propres troupes combattaient également sans succès ; et les Américains, bien que déjà arrivés en France, étaient, pour la plus grande part, inutilisables et derrière le front, encore en état de perfectionnement.
« Un moment arriva oii les succès des Allemands, au sud de l'Aisne et jusqu'à la Marne, firent naître des craintes sérieuses chez nos adversaires. Paris commençait à trembler, comme autrefois dans les derniers jours d'août 1914.
« On doit reconnaître que Foch ne perdit ni la tête, ni sa sérénité, quoique, à ce moment, il ait été violemment haï. Il faut ajouter aussi qu'il fut remarquablement aidé par les administrations de la guerre des trois pays, qui surent réunir, en quelques mois, un très grand nombre d'hommes, et, aussi, tendre à l'extrême l'industrie de la guerre. Chaque jour débarquèrent des troupes américaines ; chaque jour affluaient visiblement les chars d'assaut, les canons, les munitions, les ressources de l'Angleterre et de la France. Déjà, le 22 juin, Lloyd George faisait cette remarque à la Chambre basse anglaise : « Je ne serais « point étonné si, dans un temps très rapproché, les Alliés ne devenaient supérieurs en nombre à leurs ennemis. »
« En présence de ces ressources nouvelles, il n'est pas besoin d'aller chercher des raisons dans la guerre sousmarine et dans la situation économique « brûlant l'ennemi jusqu'aux ongles », pour expliquer l'offensive d'un chef d'armée qui a rassemblé les forces nécessaires, et qui commettrait une faute impardonnable en ne les utilisant pas.
« Foch n'a pas pensé à se rendre coupable de cette négli-
gence, il a su mettre à profit Foccasion pour une attaque délicate. H n'a pas été contraint par nous à attaquer, — affii'mation étonnante en soi, — mais il a choisi son lieu et son heure, en toute connaissance de cause, pour obtenir un changement dans la situation. Cela lui a réussi jusqu'à un certain point. Mais il est tombé sur un adversaire d'égale force qui l'a empêché d'obtenir une victoire décisive. Peutêtre n'a-t-il pas été exempt de quelques fautes, en n'utilisant pas sa supériorité de forces à un moment donné et à un endroit donné ; ou peut-être n'a-t-il pas pu l'utiliser dans un accord complet avec ses vues.
« Tout d'abord lorsque les armées allemandes se retirèrent du front de la Marne, et échappèrent au piège qui leur était tendu, Haig attaqua, en partant d'Amiens, avec des forces considérables, mais sans liaison immédiate avec l'attaque des armées de Foch. Chacun d'eux eut un gros succès de début, mais leur adversaire leur enleva la victoire décisive en ramenant ses positions en arrière. Les conditions n'étaient pas telles que cet adversaire dût, de son côté, passer à une contre-attaque de grand style et chercher une décision dans la guerre de mouvement. Il devait plutôt utiliser le terrain, les fortifications, pour égaler la puissance de l'ennemi. Pendant qu'il reculait sa ligne de défense, il compensait, en partie, l'effet des canons ennemis par des mines et des mitrailleuses, et il trouvait des positions partout, des tranchées, des réseaux de fils de fer, des caves, des abris, dans une région oii, depuis quatre ans, la guerre avait mis son empreinte.
(( C'est alors que Foch eut recours à de nouveaux moyens. Alors que l'attaque de Haig se fixait définitivement au s ad de la Somme, il étendit intentionnellement son attaque de front. Le canon retentit sur l'Avre et la Divette. Un coup succède à l'autre. Il fait une nouvelle attaque entre l'Oise .et l'Aisne. A peine cette dernière attaque a-t-elle commencé, que les divisions anglaises, en larges
i62 AU PAYS DES FOURBES
vagues, se précipitent au delà de l'Ancre vers Bapaume, et, pendant qu'en cet endroit les Anglais gagnent lentement du terrain en versant leur sang à flots, leur aile s'étend de plus en plus vers le nord, jusqu'à atteindre la Scarpe. Au lieu de s'épuiser, comme auparavant, en attaques profondes, l'ennemi a cherché à utiliser sa supériorité sur un large front, procédé qui lui a, sans doute, fait envisager les plus grands succès. De la même façon, de la Scarpe jusqu'à l'Yser, le secteur sera très agité. On devait aussi, sur ce point, enchaîner les troupes allemandes pour empêcher le plus possible l'afflux de nouvelles réserves dans le combat. L'adversaire pouvait ainsi espérer que la corde allemande serait en fin de compte tellement tendue, qu'elle se romprait en un point. Assurément, Foch ne peut ainsi continuer la bataille que s'il croit posséder une supériorité véritablement considérable en forces de combat et en moyens d'attaque.
x( Il appartient au commandement allemand d'épargner ses troupes pour économiser des forces disponibles en vue d'une lutte finale. Il importe peu si on perd les ruines d'une rille ou si on doit abandonner, en cours de journée, une bande de terrain d'un ou deux kilomètres. Le combat se déroule pour la dernière réserve. Celui qui pourra la jeter dans le tourbillon du combat, celui-là aura le dernier mot, prendra la main, imposera sa loi, et gagnera la victoire. » (Vorwœrts, 31 août 1918.)
Les gazettes allemandes donnaient aussi des extraits de la presse neutre ou de la presse française. Ces derniers nous emplissaient d'émotion et d'enthousiasme, comme la voix de la patrie. Je cite, au hasard, quelques-uns de ces communiqués :
« M. Clemenceau a expliqué, il y a quelques jom*s, à un jom'naliste espagnol, qu'aucun répit ne serait plus, dorénavant, laissé aux Allemands. L'oÛensive actuelle sera
continuée jusqu'à la fin de la guerre. De part et d'autre du front, on sait parfaitement que Clemenceau a dit la vérité. Les adversaires se sont saisis à la gorge et ne se lâcheront plus qu'à la décision finale. »
On juge avec quels frémissements d'espoir nous lisions ces lignes ! Et ceci :
« Le correspondant de V Agence Havas sur le front français télégraphie : « Les troupes de l'armée Mangin continuent sans arrêter leur mouvement en avant. C'est une attaque formidable entre la Vesle et l'Ailette où la résistance opiniâtre -de l'ennemi a été brisée, rendant ainsi la situation des Allemands très critique. La bataille est d'une violence telle que les prisonniers allemands disent n'en avoir jamais vu de pareille. Cela explique les pertes allemandes. Les positions conquises sont pleines de cadavres et le sol est couvert d'uniformes gris. Les Allemands tentent de renforcer leur front, mais c'est en vain que leurs troupes essayent d'enrayer l'élan de nos soldats. Ceux-ci sont plus brillants, plus braves et plus magnifiques qu'ils ne l'ont jamais été. Par suite des énormes renforts exigés et des pertes effroyables dont l'armée allemande a souffert, celle-ci court vers une crise dont elle ne s'est peut-être pas encore rendu compte. Le moment semble arriver où les magnifiques efforts des Alliés vont commencer à porter leurs fruits. Un de nos grands généraux disait avant-hier : « Nous sommes « au dernier tournant de la guerre ! Le but de la victoire « approche ! » {Basler NachricMen, 8 septembre 1918.)
Havas télégraphie, à la date du 4 septembre, que le Grand Quartier général allemand a quitté Spa et s'est transporté à Verviers, où il s'est installé à la Place Verte.
Les Allemands voient venir l'orage. En dépit des efforts qu'ils font pour « crâner », leur inquiétude se trahit.
Si nous laissons les opérations militaires pour écouter
les discours des hommes d'État, l'attitude de ces derniers n'est pas moins symptomatique.
Le duel entre le docteur Soif, secrétaire d'État allemand aux colonies, et les hommes d'État anglais, dévoile un ordre de choses nouveau.
Soif sent déjà qu'il faut amener son pavillon sur certains points. Dans un grand discours, répondant, le 20 août, à celui que vient de prononcer lord Balfour, il affirme que l'Allemagne n'a jamais songé à garder la Belgique : « La Belgique doit, après laguerre, redevenir un État indépendant qui ne soit le vassal d'aucun autre. Contre le rétablissement de la Belgique, il n'y a que la volonté de guerre de nos ennemis. » H définit ainsi la politique orientale de l'Allemagne : (( La paix de Brest-Litowsk n'est qu'un cadre. L'image qu'il contiendra n'en est encore qu'à sa première esquisse. Le gouvernement allemand n'abusera pas de l'aide que la Russie lui a demandée et ne fera aucune annexion violente. Il veut ouvrir aux peuples, jusqu'ici opprimés, le chemin de la liberté, de l'ordre et de l'entente réciproque. )>
Toute la presse européenne fait remarquer que pareilles choses n'ont jamais été dites. Mais Soif parle-t-il en son nom ou au nom du chancelier Hertling qui, dans son dernier discours, ne semblait pas se rallier à ces idées?
Lord Robert Cecil répond au discours du docteur Soif, qui, dit-il, « a un autre son que tout ce qui est venu d'Allemagne jusqu'ici ». Toutefois, il fait des réserves.
Dans un second discours, prononcé quelques jours après, lord Robert Cecil met en évidence l'esprit encore moyenâgeux des Allemands, et il montre l'impossibiUté pour des gens d'un état de civilisation avancée, de causer avec eux dans une langue qu'ils ne peuvent comprendre.
« Comment traiter avec des gens qui ont la mentalité du moyen âge? Entre eux et nous, il n'y a pas de conciliation possible ! »
Dans ce même discoms, lord Cecil rapporte ce fait :
« M. de Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, déclarait à l'ambassadeur d'Amérique Morganthau, « que les Allemands avaient commis la faute de « ne pas se préparer à une longue guerre, et qu'ils auraient « à prendre garde de ne pas renouveler cette faute ! La « 'procliaine fois, ils auraient un stock de coton et de cuivre « suffisant pour cinq ans. ««Même si nous n'arrivions qu'à une paix de négociations — continue lord Cecil — nous amions de la sorte reculé seulement la lutte finale entre la force et le droit. Nous aurions seulement fait une trêve accidentelle entre ceux qui professent cette opinion que la domination universelle appartient à la force, que leur volonté peut s'imposer par le sang et par le fer, et ceux qui croient que les nations peuvent vivre en paix, amies, associées, qu'un système international de droit et d'ordre peut s'obtenir de la même façon que celui qui règne entre les individus à l'intérieur de toute nation civilisée. » {Gazette de Woss, 31 août 1918.)
Pendant ces croisements de fer, comme pour concilier les adversaires, le prince Max de Bade fait entendre sa voix pleine d'une admii'ative sensiblerie pour les beautés de la Constitution allemande, qu'il semble proposer pom* modèle à la Société des Nations.
Toutefois, les événements militaires se précipitent. Les réserves de Foch, — dont un officier allemand, en persiflant, nous avait demandé ce que le maréchal en faisait, — ces réserves, nous le sentons, sont maniées par un chef génial. Les Allemands reconnaissent notre avance sur le Kemmel, Armentières, La Bassée, Lens, Arleux, Péronne, Ham, Chauny, Fresnes, Courson, Laffaux, Condé, Chassemy, Brennes, Jonchery et Nord de Reims.
Nous tracions, chaque jour, sur des cartes de guerre que le cantinier nous vendait, le front du jour que jalonnaient
des épingles et de minces cordons. Cette laine, ce fil, progressant vers notre frontière marquée de rouge, synthétisaient, par leurs déformations, la vaillance, le sacrifice et les pertes de vies de nos camarades français ! Ils recevaient de nous plus d'hommages et de tendres regards que n'en reçut jamais la plus jolie fille de France ! ils incarnaient, en effet, les amours dans un seul qui les contient tous, celui de la patrie française !
Pendant le mois de septembre, nous allons être fiévreux, agités, heureux, les larmes près des yeux parfois, attendant, après l'appel d'un arrogant officier allemand, l'arrivée des journaux et leur sortie des mains du grand lieutenant de P..., car, tout le mois, nous aurons une recrudescence d'offensive sur le front, de la mer du Nord jusqu'en Palestine! Partout on attaque. Approche sur Saint-Quentin, approche sur Cambrai, attaque et prise des avancées de la ligne Siegfried. Attaques en Macédoine, des Serbes et des Français sur Prilep, des Anglais et des Grecs, à droite et à gauche du lac Doiran. Marche sm' Velès et Stroumitza. Nouvelle attaque le 27 septembre sur Cambrai, après onze heures de préparation. Attaque, le même jour, entre Aubérive et la Meuse. Nouvelle avance en Macédoine, et bruit que la Bulgarie proposerait une paix séparée !
Le 30 septembre, ce bruit se confii-me. Les opérations en Macédoine continuent toutefois, réalisant une avance et des prises considérables. Un jomnal allemand rapporte qu'Hindenburg, en apprenant l'écroulement de la Bulgarie, aurait dit avec importance : « Nous allons répai*er tout cela ! » On annonce que des troupes allemandes sont parties pour défendre la Bulgarie. Cela nous fait som'ire.
Ainsi tout craque à l'extérieur. La chute de la Bulgarie est le plus opportun coup de hache donné à l'édifice des puissances centrales qui s'écroule ainsi par le centre, nous livrant la Turquie coupée et l'Autriche tournée. Et nous songeons, avec joie, que cette armée de Salonique a eu son
heure, enfin, après une attente si pénible et si longue, sans compter les injustes critiques !
Mais tout craque aussi à l'intérieur ; chacun bat le rappel, prêche l'union et la concorde, mais en vain !
C'est en vain que le ministre de la guerre, von Stein, fait appel à l'apaisement des partis, et propose à l'Allemagne l'admirable exemple de la France : « La malheureuse France voit ses provinces les plus florissantes occupées par nous et ruinées pour un temps très long par la fmie de la guerre. L'ennemi se tient sur la terre de France, Celle-ci est encore inondée d'Anglais et d'Américains qui se conduisent en maîtres, et tout un peuple de couleurs variées se presse en bandes sur son sol. La fleur de sa jeunesse est tombée sur les champs de bataille et disparaît chaque jour davantage. Les conséquences d'une telle hécatombe sont incalculables pour l'avenir du pays I Rien n'y fait. La France, inébranlable dans sa volonté guerrière, garde la foi dans la victoire finale, avec une force et une résolution qui s'imposent à notre admiration ! »
En vain, l'Empereur va serrer la main de ses bons ouvriers et de ses bonnes ouvrières d'Essen, en larmoyant : « L'envie poussa nos ennemis à la lutte et la guerre fondit sur nous, qui ne nous y attendions pas... Qui éprouve la haine? L'Allemand ne connaît pas la haine ! Il ne connaît que la noble colère qui échange des coups avec l'ennemi! Mais si ce dernier est à terre et qu'il saigne, il lui tend la main et le soigne. » Cette homélie se termine, comme de juste, par un appel au loyalisme des bons ouvriers et des bonnes ouvrières d'Essen : « Je ne connais pas de partis, je ne connais que des Allemands. Nos partis ne l'ont pas compris et ne sont pas à la hauteur de la guerre. Ce n'est pas le moment des coteries. Nous devons nous rassembler en un seul bloc. Allemands ! Haut l'épée ! haut les cœurs ! Tendez vos membres pour combattre tout ce qui est levé contre nous, si longtemps que cela dure ! Dieu nous aide ! Ainsi soit-il ! »
En vain, le comte Ditzthum, ministre de l'intériem* allemand, dans un discours à Dresde, déclare-t-il que « la patrie est en danger » et adjure-t-il chacun d' « ajourner toute discussion de parti ».
En vain le chancelier Hertling met en discussion la loi électorale « promise par l'Empereur à son peuple ». La proposition est pleine d'arrière-pensées ! Comme dans les gouvernements marqués pour la révolution, l'égoïsme et l'orgueil de ceux qui détiennent les privilèges leur obscurcissent la vue jusqu'à la chute. La Chambre des seigneurs élude les promesses du souverain qui n'étaient déjà pas sincères, et toute cette comédie provoque deux manifestes d'une extrême violence du parti social-démocrate allemand et du parti social-démocrate prussien, qui demandent la dissolution des chambres et appellent le peuple dans la rue.
Cet appel à la révolte, que la discipline mécanique figeant encore tous les visages, en dépit des tempêtes intérieui'es, ne faisait pas prévoir si tôt, nous révèle que le cyclone approche.
Hindenburg a lancé, lui-même, des appels éperdus pour garer ses troupes du défaitisme, en les mettant en gaide contre la propagande d'imprimés que les AUiés jettent sur les tranchées : « Quatre-vingt-quatre mille en mai, cent vingt mille en juin, trois cent mille en juillet, ce qui prouve, simplement, que les papiers augmentent comme les tanks. »
Le torchon brûle. Aucun de ces appels ne porte. Encore un effort du maréchal, et le navire va sombrer !
La Gazette de Cologne, dans le courant de septembre, nous donne une peinture réaliste de ce navù'e en perdition :
« En plein ouragan. — Nous sommes dans la même situation qu'un vaisseau isolé au milieu des rugissements furieux de l'om'agan. Il n'y a pas, pour nous, d'autre salut que de tendre toutes nos forces et de subordonner toutes nos peu-
sées à une seule : maintenir la force de résistance du vaisseau et faciliter la direction au capitaine ; personne ne peut débarquer ; on peut seulement arriver au port avec le navire ou sombrer avec lui. Ne faire que pleurer et se lamenter peut seulement hâter le naufrage; l'émeute l'amène avec une sûreté mortelle. Toutes les discussions pour savoir si la structure du bâtiment n'aurait pas besoin d'amélioration, si les machines n'ont pas vieilli, sont insensées, tant que le vaisseau lutte contre la tempête. Si, par bonheur, il en sort et qu'on arrive au port, alors on pourra examiner le bâtiment, si cela paraît désirable, et préconiser tel ou tel changement. Mais pas une minute avant. » {Gazette de Cologne, 10 septembre 1918.)
Septembre avait fait sa percée dans la Mitteleuropa, et obtenu la défection d'un allié des puissances centrales. Octobre débutait avec des communiqués victorieux : Prise de Saint-Quentin, avance dans les Flandres vers Koulers, plus tard vers Courtray, Lille ; Liesse et Sissonne, en Champagne. Vers le milieu du mois, on est à Ostende, Zeebrugge, Bruges, Courtray, Lille, Tourcoing, Roubaix, Douai i C'est la fin ! c'est la fin ! c'est la victoire ! Vive Foch! vive le Grand Foch! La victoire intégrale! La manœuvre stratégique ! C'est la décision par le sabre, à laquelle Foch et Clemenceau ont cru, avec, derrière eux, — la Fi'ance !
Nous pleurons de bonheur! Notre joie est désormais définitive. Les couloirs de notre prison retentissent de chants ; on siffle joyeusement ; on se croise dans tous les sens ; le travail, les cours sont délaissés. Les regrets si amers de n'être pas là-bas s'effacent devant la fierté de la France immortelle et victorieuse !
Pour réprimer cette expansion, l'officier de service nous fait dire, à l'appel, par l'interprète, qu'il est défendu aux officiers de chanter et de siffler dans les couloirs. « Encore
un manque de tact ! » Qu'importe ! Qu'importe tout ! La France a gagné la guerre !
On continue à se jeter sur les journaux. Ils en ont de bonnes !
« Nous avons acquis — dit la Gazette de Francfort — une réputation de duplicité politique, à tort ou à raison. Ce n'est pas le moment de le chercher. Le devoir de l'heure est de se débarrasser de cette réputation. » Bonne Gazette!
Max de Bade a remplacé le chancelier Hertling, et il a fait de nouvelles propositions de paix, par l'intermédiaire du président Wilson, sur les bases mêmes du Message de ce dernier au début de 1918 et du discours du 27 septembre.
Nous ne pouvons réussir à trouver le Message, mais nous avons le discours que nous lisons avec passion, parce qu'il flétrit honteusement l'Allemagne !
« Les puissances centrales — dit le président Wilson — nous ont convaincus qu'elles sont sans honneiu* ! qu'elles n'observent aucun traité ! qu'elles ne connaissent d'autre principe que la force et l'intérêt personnel ! Nous ne pouvons accepter la parole de ceux qui nous ont contraints à la guerre...
« L'Allemagne indique les conditions qu'elle serait prête à accepter, et elle s'aperçoit que le monde ne veut pas de conditions de paix, mais le triomphe définitif de la justice et des procédés honnêtes ! «
Voilà les soufflets et les crachats que l' Allemagne, eu se ralliant à ce texte, accepte d'avance, pour obtenu* mi armistice hâtif et retourner dans ses foyers sans avoir combattu pour eux !
Mais, nous sommes sûi's que le maréchal Foch ne signera pas avant d'avoir libéré entièrement la France !
Un communiqué de l'Agence Havas nous apporte la réponse souhaitée :
« On ne traite pas avec l'ennemi, tant qu'il est sur le territoire de la Patrie ! »
Nous allons assister à de nouveaux échanges de notes diplomatiques, des demandes de précision, d'engagements. Tout cela nous arrive par morceaux ; mais, grâce aux journaux d'opinions contraires, auxquels nous sommes abonnés, et à leurs polémiques, nous arrivons, peu à peu, à tout connaître. Les lettres qu'on nous écrit portent des phrases rayonnantes : « Nous vivons de grandes heures. » « Un soleil s'est levé, splendide, sur nos ruines pour les fleurir. » On sent l'ivresse de la France ! On songe à Paris, aux boulevards le soir, à l'Arc-de- Triomphe qui frémit déjà sur sa base et dont les guerriers se réveillent ! On n'est pas là ! Mais la France a gagné la guerre ! Elle l'a portée dans ses flancs pendant quatre ans ! Elle en a été l'âme ! Et c'est un de ses fils qui conduisait les armées alliées victorieuses ! Et les regrets s'effacent ! et les grandes douleurs ellesmêmes s'apaisent !
Il semble qu'une nuée lumineuse enveloppe les tombes d'un lambeau de la gloire que le sacrifice de nos morts a assurée à la Patrie !
l'envoyé espagnol. — FÉLONIE BOCHE.