‹ Au pays des fourbesChapitre 6 sur 10 · UN GÉNÉRAL HUÉ · texte numérisé non relu

UN GÉNÉRAL HUÉ

Le 25 octobre, débarquèrent à Osnabriick deux délégués de la Croix-Rouge danoise qui vinrent me trouver pour prendre note de nos besoins. Us étaient débutants dans l'art de secourir le prisonnier et semblaient agii' au nom d'un groupement récent. Je songeai en moi-même, malgré l'avance de la guerre, qu'il n'est jamais trop tard pour commencer un commerce de charité, et je leur donnai quelques indications d'ensemble : « Nous étions un camp nouveau de trois cent quatorze officiers, auxquels avaient été adjointes soixante-six ordonnances. En dehors du biscuit que celles-ci touchaient depuis deux semaines, nous ne recevions rien pour elles, ni pour nous, du reste. Il nous serait utile d'avoir une réserve de vivres et de vêtements et une dotation de livres et de jeux de plein air. »

Je leur indiquai comme nécessaire, pour le linge : mi chiffre de cent collections de chaque effet ; pour la chaussure : trente paires. « Les manteaux? me dirent-ils. » C'est inutile ! on nous les prend, même lorsqu'ils sortent des magasins de l'intendance française.

« Pour les livres, leur dis- je, nous allons aller voir notre bibliothécaire... sans li\Tes, le lieutenant G..., qui vous orientera sm* nos besoins. »

Le lieutenant G..., le distingué bibliothécahe de la Fa-

culte de Droit de Paris, remit aux délégués une liste de bons livres, c'est-à-dire de livres utiles, de livres qui nourrissent l'esprit, qui font penser, et qui correspondaient au courant de préoccupations et de travail dont chacun se sentait animé.

En nous quittant, les délégués danois nous dirent : « Nous précédons un délégué espagnol, rencontré en chemin, auquel nous avons appris qu'il y avait ici un camp de prisonniers français. »

Un délégué espagnol ! Caramba ! Que ne le disaient-ils de suite ! La nouvelle en vaut la peine. On va pouvoir se dégonfler.

L'Espagnol ne tarde pas à se montrer chez moi, accompagné d'un officier allemand et d'un interprète. Je reconnais, aussitôt, le commandant que j'avais déjà vu à Blenhorst, et nous échangeons des poignées de main chaleureuses.

Je le remercie des changements que son passage nous a procurés à Blenhorst : affichage de l'accord, jusque-là refusé, augmentation des ordonnances, promenades, restitution des caisses à biscuits, etc. H est fort satisfait et, je dirai, presque étonné.

« Ici, lui dis-je, les difficultés que nous rencontrons sont plus grandes encore. Nous avons adressé à votre gouvernement, depuis le 16 août, seize réclamations contre des violations flagrantes de l'accord ou du droit des gens ! « Seize réclamations ! me dit-il, ce n'est pas possible I Aucune ne m'a été transmise I »

C'est formidable! Ainsi des réclamations formulées depuis deux mois et demi avaient été arrêtées au ministère allemand ! Or l'arrêt ne peut en être prononcé que si elles sont rédigées en termes injurieux ou si elles afiirment des faits sciemment inexacts. Il semblait plus vraisemblable de croire que c'était l'exactitude même des faits qui avait inspiré cet arrêt illicite. Et si le cas d'injure avait pu être

retenu, on se serait empressé de nous le notifier, comme Taccord le prescrivait, et de nous punir en outre, comme l'autorité allemande en avait établi elle-même la tradition. Basse félonie I comme je l'ai dit plus haut, aggravée du fait que c'était là une mesure officielle.

L'attaché espagnol me précisa les conditions : « Toutes les réclamations du X^ corps passent par moi, qui suis chargé de la région du Hanovre. Or, aucune ne m'a été transmise. — Je vous ai adressé, le 26 août, une réclamation personnelle portant sur dix-neuf articles. — Je ne l'ai pas plus reçue que les autres. J'avais lu, avant de quitter Blenhorst, au bm'eau de la Kommandantur, votre réclamation qui y était encore, mais rien n'est parvenu à l'ambassade. »

« J'ai, lui dis-je, une copie de ma réclamation du 26 août. Je vais vous en donner lecture, à moins que vous ne préfériez l'emporter. — Cela m'est défendu. — Je vais donc vous la lire. »

A ce moment, l'officier allemand prend la parole et demande à l'attaché s'il n'est pas disposé à déjeuner, car ce serait le moment. Mais le major, qui, en bon Espagnol, ne s'est point embarqué sans chocolat, en tire une barre de sa poche et répond qu'il est paré et ne s'arrêtera pas sans avoir terminé cette affaire.

Je commence mon réquisitoire. « Veuillez d'abord noter que je proteste, avec indignation, contre cette forfaiture qui consiste à détourner nos lettres de leur destination et à nous empêcher d'avoir aucun rapport avec la puissance protectrice chargée de nous défendi'e, violation du droit des gens qui nous met à la merci de nos ennemis !

« Toutes les pressions sont d'abord mises en jeu pour nous amener à retirer nos réclamations. Lorsque, lassées de notre résistance, les autorités allemandes se décident enfin à les envoyer au Ministère allemand, ces réclamations nous reviennent un ou deux mois après, pour en modifier la

rédaction, retourner à Berlin, et, finalement, n'être jamais transmises ! Telle est la première réclamation que je vous adresse. »

Je lui donnai ensuite lectiu'e des dix-neuf articles de ma réclamation du 26 août, dont j'ai fait l'analyse plus haut. Quand je lui dis, entre autres choses, que des armoires paiiaitement conformes aux stipulations de l'accord existaient avant notre arrivée et qu'on nous les avait retirées, malgré nous, il eut un haut-le-corps d'étonnement !

J'ajoutai qu'on nous volait de plus en plus, à la cantine : qu'une simple assiette était payée 4 francs ; que les prix augmentaient subitement d'un jour à l'autre, dans des proportions injustifiées ; que des cantines très fragiles étaient vendues 45 marks et, une semaine après, 75 et 80.

Je le menai aux lavabos insuffisants, aux W.-C. toujours inondés, et lui parlai de l'ignominie des locaux disciplinaires.

n prit des notes sur tous ces points.

Je terminai en lui disant : « On est ici comme dans une Maison Centrale, soumis au même régime intolérant, que ne justifient ni notre attitude digne et correcte, ni notre qualité de prisonniers de guerre. On n'a ici aucun respect, ni pour nos personnes, ni pour nos sentiments nationaux. »

Vient ensuite le défilé des réclamations privées :

« Lieutenant B..., du 68® R. I. T. — Le 27 mai, à Corbeny, prisonnier avec le capitaine F..., dont l'adresse est : Château de Darvault, Nemours (S.-et-M.), et qui appartient au 11® chasseurs, — Nous étions assis dans une prairie, quand un lieutenant allemand, vers 10 heures du soir, vient nous demander de lui montrer tous les papiers que nous avions sur nous. Il regarde dans nos portefeuilles avec une lampe électrique, puis nous les rend, part, et revient peu après avec un capitaine et un deuxième lieutenant. Le capitaine demande à voir nos portefeuilles, prend le mien et me le rend vide. Il ne contenait pas d'argent, mais mes

papiers personnels militaires et mes citations. Ayant vu des billets de banque, avec sa lampe électrique, dans le portefeuille du capitaine F..., il le garde. Le capitaine F... veut le reprendre, mais le capitaine allemand le retient de force et s'en va. Une heure après cette scène, on demande aux soldats allemands quel est ce capitaine. Ils répondent qu'il est anivé dans la nuit et qu'il repart le lendemain avec son régiment.

« A Ramécourt, à 3 heures du matin, nous allons réclamer à la Kommandantur qui nous reçoit en plaisantant. Il y a là plusieurs officiers dont l'un dit en riant : « Ça, c'est de bonne guerre ! » A Rastatt, nous avons réclamé de nouveau, mais en vain. Le portefeuille du capitaine F... contenait 1 380 francs.

« Sous-lieutenant C..., du 146^ R. I. — Le 27 mai, vers 9 heures du soir, entre Vailly et Presles, au pont du canal de l'Aisne n® 3, le capitaine adjudant-major d'un bataillon du 32^ régiment d'infanterie Reuz prussien, après avoir* formé deux groupes de douze prisonniers français du 146^ R. I., ordonne à l'un de ces groupes de passer le pont du canal battu par les mitrailleuses françaises, et fait suivre le groupe par ses propres troupes. Un soldat français fut tué et plusieurs autres blessés. — Témoins : sous-heutenant C... Maurice, 146^ R. I. ; capitaine T..., 146^ R, I. ; sous-lieutenant V..., 146^ R. I.

« Capitaine D..., 252e R.L

« 1^ A Sissonne (quartier d'Orléans), le 30 mai et jom's suivants, 1 800 à 2 000 soldats français et anglais, logés dans le camp, ont été emmenés, chaque jour, pour travailler sur les anciennes premières lignes ennemies de la vallée de l'Ailette, et employés à transporter du matériel de gueiTB et des munitions, — ce qui est interdit.

« De plus, départ à 3 heures du matin, retour vers 5 hem^es du soir, trajet aller-retour, 30 kilomètres par fortes chaleurs ; nourriture : un quart de thé-ersatz avant le départ (accordé

sur la réclamation énergique des officiers français, adressée à la Kommandantur) ; au retour, un litre de soupe d'eau et de betteraves et 250 grammes de pain. Aucun biscuit n'arrivait, bien entendu, pour compléter la ration. Ce régime, au dire des prisonniers, aurait continué pendant deux mois.

« 2^ A Lislet, près de Montcornet (Aisne), j'ai vu, pendant trois jours (2, 3 et 4 juin), 400 travailleurs français, en majeure partie du 363^ R. I, capturés en mars 1918, occupés à la gare à décharger et à manutentionner du matériel de guerre.

« De plus, ces hommes étaient très affaiblis par le manque de nourriture. Us ramassaient des épluchures de pommes de terre sous mes yeux.

« 3° Le 27 mai, vers 10 h. 30, à proximité du P. C. de la 22^ division d'infanterie (1 000 mètres au nord d'Œuilly), quelques instants après ma capture, en présence du souslieutenant P... et d'une trentaine d'hommes de ma compagnie, j'ai été grossièrement insulté par un major allemand commandant une unité d'assaut. Ayant refusé de répondre aux questions qu'il me posait concernant ma formation, nos réserves et les emplacements de notre artillerie, j'ai été traité par l'ober-leutnant interprète, de cochon de Français et menacé d'être fusillé.

« 49 Le 27 mai, vers 10 heures, je venais d'être fait prisonnier. Conduit à l'arrière par un soldat allemand blessé, une colonne d'infanterie passa à ma hauteur près du vil^ lage de Pargnan. Un officier allemand s'approcha de moi et saisit un imperméable Burberry que je portais sur le bras. Je lui fis remarquer que cet effet était ma propriété, mais, malgré mes protestations, il s'en empara et s'éloigna en ricanant. Témoins : le sous-lieutenant P... et environ trente hommes de ma compagnie capturés avec moi.

« Capitaine D..., du 74® K L T. — Le 27 mai, au moment OÙ j'ai été fait prisonnier, un officier allemand m'a obligé

à lui remettre les objets ci-après qui m'étaient personnels : un manteau caoutchouté, une sacoche porte-carte, un stylo, le tout d'une valeur de 197 francs. Témoins : les soldats Vigneaux, Aureusan Eugène, Noguès Léon, tous trois du 74e K. I. T.

(( Capitaine G... Henri, du 100« R I. T. — Le 27 mai, vers 8 h. et demie, dans le secteur de Ville-au-Bois, étant blessé et prisonnier, un soldat allemand, en me menaçant de son revolver, m'enleva de vive force ma montre, placée au poignet gauche. Le soir, vers 10 h. 30, au lazaret de Lappion (Aisne), un officier allemand me prit mon portefeuille contenant tous mes papiers de famille et 115 francs. Les réclamations faites à cet égard à la sortie du lazaret et à Osnabriick sont restées sans réponse.

« Lieutenant M..., du 68^ R. L T. — Le 27 mai, à Corbeny, un officier allemand, en me menaçant, m'a pris de force un manteau en: caoutchouc d'une valeur de 100 francs.

« Sous-lieutenant B..., du 137^ R. L — Le 27 mai, mon portefeuille a été pris par un officier d'état-major allemand aux Creutes de Laniscourt. Il contenait un bon de la Défense Nationale, n^ 006588, et 150 francs. Trois réclamations adressées à l'autorité allemande le 7 juin, les 6 et 19 août 1918, sont restées sans réponse.

« Lieutenant V... Edmond, du 118® R. L — Blessé le 27 mai 1918, au Chemin des Dames (Ailles), on m'a transporté à l'ambulance de Notre-Dame-de-Liesse (école), 011 j'ai été complètement dépouillé de mes vêtements et volé de mon portefeuille contenant une somme de 250 francs. A mon départ de l'hôpital de Notre-Dame-de-Liesse pour l'hôpital de Rastatt, où je fus conduit, je n'avais en ma possession qu'une chemise, don d'un civil de Notre-Dame-de-Liesse. A la sortie de l'hôpital de Rastatt, j'ai dû me procurer des effets à mes frais. Toutes mes réclamations sont restées vaines.

« Lieutenant Le D..., du 93® R. L

« P Prisonnier le 27 mai 1918, à 7 heures du soir, sur la

route Pargny-Filain-Vailly, on m'a pris : un caoutchouc, un rasoir de sûi'eté, une trousse.

« 2^ Transporté au camp de prisonniers d'Osnabriick, on m'a confisqué le 4 août 1918, à la suite d'une fouille : a) un rasoir ordinaii'e que la cantine de la Kommandantur de Rastatt m'avait vendu; h) une pièce de cinq francs à l'effigie de Louis XIV. Aucun de ces objets ne m'a été rendu.

« Lieutenant D..., du 21® R. L — Le jour de ma capture, 28 mai 1918, entre 11 heures et midi, à Breuil, sur la voie ferrée, près de la station, un soldat se jeta sur moi pour me dévaliser. Comme je résistai, il appela des camarades, et trois soldats allemands m'entourèrent, deux me mettant en joue et un troisième m'appuyant un poignard de tranchée sur l'abdomen. Ils purent ainsi me voler : une paire de leggins, une montre-bracelet, un cjouteau de poche, un porte-carte verni noir. Ayant rejoint le détachement de prisonniers formé par les hommes de ma compagnie, ces derniers me rendirent compte qu'ils avaient subi le même traitement. Il manquait en effet, à la plupart d'entre eux, leurs bandes molletières, leurs leggins et, surtout, leurs montres.

« Le 23 juin 1918, je fus embarqué avec un convoi de prisonniers, à Hirson, pour Rastatt. Arrivé à Ziver-Briicken, l'officier allemand nous fit descendre et nous ordonna de laisser nos bagages dans le train. On nous conduisit dans une baraque pour manger. A mon retour, je m'aperçus qu'on m'avait pris ma trousse de toilette en cuir d'une valeur de 80 francs. D'autres officiers avaient été volés comme moi. Nous fîmes une réclamation à l'officier allemand. H nous dit qu'il ferait une enquête. Je n'ai plus eu aucun écho de cette affaire, qui, sans doute, fut enterrée à la minute même où on nous promettait de l'ouvrir.

« Lieutenant M..., du 203® R. A. — Capturé le 27 mai, un sous-officier allemand me vola : une paire de leggins

et un caoutchouc. Ce sous-officier appartenait au 35^ régiment d'infanterie.

« Commandant Ch..., du 64® R. I. — Réclamation pour une escroquerie au change, relatée plus haut, pratiquée à l'hôpital de Gemersheim.

« Capitaine D..., du 64® R. 1. — Capturé le 27 mai 1918, sur le Chemin des Dames, les soldats allemands m'ont volé une montre d'une valeur de 50 francs.

« Sous-lieutenant de G..., 219® R. I. — J'ai remis le 1®^ septembre, à la Kommandantur, une demande de délégation de solde, en faveur de mon père.

« Un mois après, le 30 septembre, on me l'a fait refaire sous prétexte qu'elle n'était pas conforme au modèle prescrit. Je la rectifiai aussitôt et je la rendis.

« Près d'un mois après, le 25 octobre, on me la rendait encore pour remplacer le mot : je certifie par je défends, contrairement à ce qui m'avait été dit le 30 septembre. J'exécutai le changement et je rapportai aussitôt la demande à la Kommandantur. J'ignore si elle est partie. »

(Elle n'était pas partie, car on devait la rendre au souslieutenant de G..., le 17 novembre, en lui disant qu'on jugeait inutile, maintenant, de transmettre une pièce qui arriverait après nous en France. Une quinzaine de demandes, semblables à celle du sous-lieutenant de G..., avaient été adressées en même temps que la sienne, arrêtées de parti pris, et finalement rendues parce que « cela ne valait plus la peine » ! Parmi ces demandes, quelques-unes avaient été adressées de Rastatt dès le 20 juillet, c'est-à-dire quatre mois avant.)

« Lieutenant D..., du 219® R. L, et capitaine L..., du 118® R. I, réclamant parce qu'on leur refuse de les réunir à lem'S frères prisonniers dans d'autres camps, et qu'on leur a refusé même, pendant longtemps, la permission de leur écrire. »

Parmi toutes ces réclamations, poiu* vol d'argent ou

d'effets, nous avons négligé, en principe, les nombreux vols commis par les soldats au détriment des officiers français, pour ne reproduire ici que les actes de brigandage imputables aux officiers allemands.

Tous ces faits ont été portés, ainsi que d'autres faits dont il sera parlé plus loin, à la connaissance du gouvernement ' français, dans un document spécial, pour obtenir les réparations personnelles auxquelles ils donnent droit, et, surtout, pour peser de toutes les sanctions qu'ils comportent sur le châtiment global de l'Allemagne, le seul qui nous intéresse.

Cette visite, comme à Blenhorst, amènera quelques changements de surface. On nous rend nos promenades hebdomadaires qu'on n'ose plus nous supprimer, même quand il pleut, et nos caisses à biscuits nous sont restituées.

Comme par hasard, le général retrouve une note du ministère qui reconnaît que ces caisses nous appartiennent : la même, sans doute, qui avait été subitement retrouvée à Blenhorst trois mois auparavant, émanant de la même source. On ne vole pas plus bêtement.

A l'égard de ces caisses, je prescris au Comité de secours d'exiger des comptes pour leur restitution. Une commission composée de deux ou trois officiers est nommée pour en faire le recensement. Il en manque 57. Nous réclamons par suite à la Kommandantur une somme de 270 marks, qu'elle ne nous payera jamais, du reste. Ceci met la petite caisse à 4 marks et la grande à 6 marks. J'estime que le général ayant émis la prétention de nous faire payer 4 marks des caisses qui nous appartenaient, il ne paraît pas excessif de lui faire payer 6 marks des caisses qui ne lui appartiennent pas.

Le 31 octobre, je reçus la visite du capitaine P..., dn 365^ R. I., et du capitaine G..., du 252^ R. L, qui vinrent me demander l'autorisation de s'évader, avec deux autres camarades : le lieutenant C..., du 163^ R. L, et le lieutenant L..., du 327^ R. I. L'évasion était pom* le soir.

Je les connaissais personnellement tous les quatre. Cela faisait une bonne équipe : un fabricant de broderies, un industriel en soieries, un officier de carrière et un professeur de l'enseignement primaire.

« Tout est prêt, me dit le capitaine P... Le grenier, où les Allemands enferment les effets confisqués, nous offre un magasin d'accessoii'es amplement fourni pour nous camoufler. J'y ai retrouvé le costume de ma dernière évasion ; plus un costume civil, bleu marine, que m'avait envoyé de France un camarade évadé. Couvert de brisques, de galons, de boutons d'uniforme, ce costume m'a été confisqué, parce que le tailleur avait eu l'imprudence de mettre dans une poche les boutons civils destinés à remplacer les boutons militaires. Il me manque encore deux manteaux. Je vous demande donc l'autorisation de prendre dans le grenier deux imperméables kaki, sans avertir leurs propriétaires, afin qu'ils puissent donner leur parole d'honneur de n'avoir pas sciemment favorisé notre évasion. Si nous sommes pris^ leurs manteaux leur seront rendus ; si nous perdons ou si nous abîmons ces effets, voici les noms des possesseurs, nous les indemniserons après la guerre.

— Comment pourrez-vous pénétrer dans le grenier qui est fermé par une très solide porte?

— J'ai fabriqué une clef. J'y suis allé, déjà, avant-hier, pour faire un inventaire. J'y retournerai ce soir pour prendre les effets.

— C'est fort bien ! Je souhaite à chacun bonne chance et une étoile pour le conduhe. »

J'inscrivis sur un carnet les noms des propriétaires des imperméables et je serrai affectueusement les maùis de ces braves gens !

Quand ils furent partis, je pensais à la scène des chiens féroces, dramatisée par le général Klosterfeld, aux sentinelles qui devaient nous tuer dans la zone neutre, et à tout cet épouvantail inutilement agité devant nous ! Il faut ,

d'autres moyens pour arrêter des officiers français qui rêvent de liberté et qui ont le secret espoir de défendre encore leur patrie.

L'appel eut lieu le soir, comme d'habitude, à 8 heures.

Vers 9 h. 30, le lieutenant-colonel D... vint me prévenir que l'affaire avait réussi. Une demi-heure plus tard, le capitaine D..., du 252^ R. L, me rendit compte que tous avait été remis en place, les traces d'évasion effacées, let accessoires remontés au grenier, la porte de celui-ci refermée.

Voici comment s'était déroulée l'opération :

Le capitaine P..., dans sa première visite au grenier, découvrant dans un coin quatre grandes perches de 6 mètres, en avait aussitôt pressenti l'emploi.

La caserne, notre prison, présentait à ses deux ailes des paviltons en saillie qui n'étaient plus distants de l'enceinte barbelée extérieure que de 8 à 9 mètres environ. En sortant par une fenêtre, on pourrait donc atteindre cette deuxième enceinte à l'aide de quatre perches brelées ensemble deux à deux, pour former un pont aérien.

L'enceinte extérieure était coupée, de place en place, par des piliers carrés et massifs dont la partie supérieure affleurait au-dessus des fenêtres du deuxième étage. Le pont, lancé par une d'elles, irait chercher un des piliers et, de là, il était facile de sauter sur le sol, très fortement en contre-haut à l'extérieur.

Transportées dans les chambres, les perches furent rapidement ficelées et le tablier du pont fabriqué avec des planches de caisses à biscuits.

Le lancement devait se faire après l'appel du soir, au moment du relèvement de l'une des deux sentinelles qui gardaient des faces différentes du camp, se rejoignant, parfois, au coin du pavillon.

On avait remarqué qu'une des sentinelles, à la même heure, allait elle-même au corps de garde se faire relever

chaque jour. On pratiquerait Févasion sur la face gardée par cette sentinelle, dans la minute où elle s'absentait.

Le pont volant, poussé par une fenêtre du deuxième étage, devait être soutenu et guidé, sur son avant, à Taide de fils de fer, par le capitaine D... et quelques officiers de la fenêtre du troisième qui surplombait celle du lancement.

Tout avait été si bien réglé que l'opération fut exécutée en moins d'une minute.

A ce moment, quatre voyageurs corrects, leur valise à la main, franchirent successivement la frêle passerelle, qui fut aussitôt retirée, et disparurent dans la nuit.

Pendant que ces faits se déroulaient, on s'occupait, ailleurs, des sentinelles.

Sur une face, l'électricité éteinte, on avait simulé un accident dans une chambre d'où partaient des appels à l'adresse du soldat allemand qui criait : « Couchez-vous I couchez- vous I »

Sur la face de l'évasion, pour empêcher le retour de la sentinelle relevante, un camarade, dans une chambre vivement éclairée, chantait à pleine voix, accompagné par un violon, un lied allemand, qui aurait pu être l'Adieu !

Les évadés, une fois hors du camp, devaient se séparer par deux, pour aller prendie, à Osnabriick, le train pour Aix-la-Chapelle. Il était convenu que si les sentinelles ne donnaient pas l'alarme, on éteindrait la lumière dans toutes les chambres de cette partie du bâtiment ; et que si l'alarme était, au contraire, donnée, on étemdi'ait et on rallumerait, comme en langage Morse.

Deux évadés criu^ent, à tort, que l'affake était éventée. Ils ne jugèrent pas prudent d'aller s'embaïquer à la gai'e d'Osnabiiick, marchèrent toute la nuit et finalement furent repris dans une petite station où ils demandèrent leurs billets.

Les deux autres, au contraii'e, paitirent d' Osnabriick en seconde classe et réussirent à gagner la Hollande, où

nous retrouverons leurs traces, chez le général B..., lors de notre rapatriement.

Le lendemain de ce jour, nous descendîmes à Fappel avec le sourire. L'officier de service fut bientôt fixé, et le générai arriva, nerveux. Il nous fit dire, par l'interprète, que nous allions rester en place dans la cour pendant qu'on fouillerait le camp. Peu après, cependant, le général déclara que si nous voulions affirmer que nos camarades étaient déjà partis, ces recherches n'auraient pas lieu et que les oJÉciers ne seraient pas maintenus dans la cour. Nous répondîmes que nous ne savions rien, pour obliger les Allemands à des recherches inutiles et tâcher de gagner du temps.

L'opération commence. Des équipes de sous-officiers et d'interprètes se répandent dans les étages, les chambres, les W.-C. Après une hem'e de recherches, les premiers envoyés reviennent, comme les courriers de Cléopâtre, porteurs de mauvaises nouvelles. On n'a rien trouvé. On ne sait rien. L'iionie se peint sur nos visages. Que faisaient les chiens féroces? Seront-ils punis?

On nous renvoie. Le piquant de l'affaire est qu'on ne sait pas, et qu'on ne devait pas savoir, comment, ni par quels moyens, avait été réalisée cette opération élégante, qui n'avait pas laissé de trace. Le général fait renforcer d'une barre de fer diverses portes. Précautions inutiles pour des gens qui s'en vont par les fenêtres. Pendant trois jours, on examine, on cherche, on fouille tout, sans découvrk l'énigme.

Le quatrième jour, on se décide à employer les grands moyens. C'est le 4 novembre. Nous recevons Tordre de descendre à l'appel une demi-heure plus tôt. Chacun comprend qu'il va y avoir une fouille extraordinaire et prend ses précautions en conséquence. Je cache, dans la cour, une boussole qui me restait encore.

Cette époque du 4 novembre, et toutes les avances de

nos armées victorieuses qu'elle évoque, toutes les platitudes que faisaient les Allemands battus pour obtenir mi armistice, en acceptant la bordée d'outrages américains qui avaient précédé leur demande, et la stupidité de cette fouille à un moment où ils auraient dû avoir d'autres soucis que de rattraper quatre prisonniers, tout cela doit aider à comprendre l'état d'esprit- dans lequel nous nous trouvions tous, et explique ce qui va suivre.

Vers 8 heures, la cour du corps de garde est encombrée d'une foule nombreuse. La garde est sortie. Une. dizaine d'officiers, de visages inconnus, causent entre eux avec autant d'animation que peuvent en avoir des Allemands. De nombreux: civils se tiennent là, également. Ce sont des argousins professionnels. Tout ce monde vient de Hanovre faire chez nous une descente de police.

A 8 h. 30, nous sommes rangés dans la cour. Le général fait son entrée suivi de ce triste cortège et de la garde. Les armes sont chargées ostensiblement devant nous. Le général est provocant !

C'en est trop ! Des huées partent de tous côtés ! — Nach Paris! — « Allemagne capout ! » Le général écume ! il bafouille quelques mots inintelligibles ! H a perdu son tonnerre ! Ë fait prendre des noms. Les officiers de Hanovre et les argousins sont stupéfaits de cette manifestation, mais aucun n'en comprend le sens ! Aucun n'en saisit la cause ! Aucun ne voit que c'est cet étalage inutile de la force brutale en présence de gens désarmés, pour une opération basse, inopportune et stupide, qui nous écœure et nous fait jeter notre dégoût à la face de ce général qui représente à cette heure si bien l'Allemagne avec son injustice, sa courte vue et sa grossièreté !

Après cet incident, on a arrêté quelques officiers. La fouille commence. Elle a lieu successivement par chambre. H y a, pour cela, deux ou trois équipes par étage. On nous parque dans la salle de réunion de l'étage correspondant,

puis, tour à tour, on appelle les officiers de chaque chambre pom* assister aux violences qui vont s'exercer sur nos pro- ^àsions, sur nos effets, et sur nous-mêmes. On nous ordonne de nous déshabiller pour explorer nos vêtements et nos dessous, pendant que d'autres prospecteurs défont les lits, sondent les matelas, l'oreiller, fouillent les bottes, les sou liers, les tiroks, l'armoire aux provisions où tout est sorti, jeté en vrac sur le lit, brisé, examiné, transpercé : le chocolat, les biscuits, les potages, le &ucre en poudre et le café, le riz, les pâtes, tout est inspecté, brouillé, mêlé, c'est écœurant ! Les cahiers y passent ensuite, les papiers, les livres, les lettres de famille. Tout est violé, sali, déshonoré ! Enfin le poêle, dont on vide les cendres dans la chambre, la caisse de charbon, que l'on retourne sur le plancher où elle répand sa poussière et son mâchefer !

Quand c'est fini, on s'appelle, d'une chambre à l'autre, pour faire jouir son voisin du spectacle d'une dévastation dont la vue, comme cataclysme, dépasse tout ce qu'on a déjà rencontré ! Ces gens-là sont vraiment des maîtres. Mais on s'aperçoit vite qu'on n'a rien à montrer qui soit supérieur au voisin.

Diverses scènes ont lieu. On ne peut les rapporter toutes. Chez le commandant Ch... du 6# K I, c'est un argousin qui opère. « — Je vous défends de me toucher ! — Pourquoi? — Parce que je suis un officier et vous un policier. — Je suis officier de réserve. — Eh bien ! allez vous mettre en tenue ! » — L'argousin va chercher un officier pour l'aider.

Chez moi, un capitaine, un lieutenant et deux sousofficiers, ont tout passé à tabac comme chez un souslieutenant. On m'a confisqué deux rasoirs et une bouteille d'eau dentifrice.

De cette brutale opération, il ne ressortit rien. On avait pris quelques objets, aucun de ceux qu'on cherchait, — qui étaient les vêtements civils. On monta au grenier. Tout était en place. Parmi tant d'effets confisqués il était diffi-

cile de voir s'il manquait quatre vêtements. On ne sut pas mieux découvrir comment les enceintes avaient été franchies, — et toute cette clique revint à Hanovre bredouille.

Cependant, dans cette journée, plusieurs officiers avaient été mis en prison. Le lieutenant G..., du 137^ R. L, et le sous-lieutenant Ch..., du 146® K L, y avaient été jetés d'une façon particulièrement brutale et inhumaine, placés dans des cellules repoussantes de saleté et froides, sans pouvoir obtenir l'autorisation d'aller prendre ou de fahe venir leurs manteaux. Us devaient rester là cinq jours, alors qu'aucun motif de punition n'avait encore été formulé contre eux. Le cinquième jour, le lieutenant G... put me faire parvenir une lettre par laquelle il m'exposait son cas et me demandait assistance.

« J'étais, — me disait-il, — au commencement de la fouille, parqué, avec des camarades, dans la salle de réunion n° 2 et assis près de la fenêtre ouverte qui donne dans la cour. J'entends crier : Nach Paris! Je souris; le soldat allemand qui nous gardait somit ; l'officier allemand qui est dans la cour, près de la fenêtre ouverte, ne dit rien. Puis arrivent des soldats allemands en colonne par quatre, et j'entends dire près de moi : « Voilà le Stosstrup ! » Le soldat sourit encore, mais l'officier lui intime Pordie de fermer la fenêtre. Une demi-heure après, l'officier allemand nous appelle tous deux, moi et le sous-lieutenant Ch... qui avait dit : « Voilà le Stosstrup )) et nous sommes brutalement poussés dans des cellules infectes et sales, où nous sommes depuis cinq jours, moi pour avoir souri et Ch... pour m'avoir fait sourire. »

Le commandant de L... devant aller voir le général le lendemain matin, je lui dis d'obtenir de lui que ces officiers soient relâchés ou qu'il prononce contre eux une punition motivée.

Le général, le lendemain, lui répond qu'ils sont en prévention de cour martiale, pour avoir injurié mi officier.

Le commandant de L... proteste et afîirme que ce n'est point exact. « Mais, reprend le général doucereux, j'espère bien qu'ils auront une ordonnance de non-lieu ! » Alors pourquoi les avoir déférés devant une cour martiale?

Le lendemain, nous causons de cette affaire, avant l'appel, avec de L... et avec le lieutenant-colonel D... du 62® R. L Ce dernier conseille de faire état, auprès du général, de la surexcitation des officiers en raison de ces punitions injustifiées. — « On peut le tenter, lui dis-je. » — Le commandant de L... voit le général, à 10 heures, lui parle de l'effervescence des prisonniers et lui dit : « Je crains que la corde ne casse si vous ne relâchez pas le lieutenant G... et le sous-lieutenant Ch... — Je ne puis le faire, car ils sont passibles de cour martiale. Tout ce que je pourrai vous accorder est de les faire sortir lundi, après huit jours de détention.

— Je regrette, mais je crains que lundi il ne soit trop tard !

— Vous n'allez pas me menacer ! — Non, monsieur le général, je vous avertis simplement. »

On se quitte. Une demi-heure après, le général fait dire que l'ordre de relâcher G... et Ch... vient précisément d'arriver.

Nous allons à leur rencontre pour les féliciter joyeusement.

LA SOCIÉTÉ DES ANCIENS PRISONNIERS d'OSNABRÛCK

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