LE, DOCTEUR
Lorsque nous nous rencontrons, nous sommes chacun accompagnés par un Européen habitant Montevideo, qui s'est mis gracieusement à notre disposition.
Mais avions-nous bien choisi notre société? Tandis que la personne qui m'accompagnait me disait: « M. de Gerlache devrait se méfier : celui qui lui sert de cicerone a une réputation épouvantable, il est capable de tout », le guide de de Gerlache l’engageait à me prévenir que la personne avec laquelle je me montrais en public ne jouissait d'aucune considération,
Qui fallait-il croire ? Tous les deux probablement, Cependant, comme, en campagne, on n'y regarde pas de si près ; comme l’intérêt de l'expédition nous astreignait à avoir des ménagements spéciaux pour bien des gens; comme nous n'avions pas le temps de faire des enquêtes sur la moralité de tous ceux que nous devions coudoyer ; de Gerlache et moi, après un court échange de renseignements, décidions de maintenir le slalu quo, quitte à ce que, l'après-midi, de Gerlache sorte avec la personne qui m'avait accompagné le matin et que je prenne pour compagnon de route celui qui avait d’abord été
le guide de de Gerlache.
Le 12 novembre, vers 11 heures du soir, nouvelle querelle dans Île poste. Le cuisinier L... se battait avec le matelot D,,. Peu à peu, la dispute devint générale.
Comme de Gerlache était à terre, je donnai l’ordre à l'équipage d'observer le silence le plus absolu et j'ajoutai que le lendemain matin, j'ouvrirais une enquête,
Le samedi 13, peu après le réveil, le maître d'équipage vint me prévenir que les matelots, rangés en bon ordre dans le poste, m'attendaient.
Je m'y rendis. À ma grande satisfaction, je trouvai chaque homme en tenue correcte, dans une attitude irréprochable.
L'un après l’autre, les matelots firent leur déposition, dont je
déduisis les faits suivants : 1° la bataille avait été amenée par les
provocations du cuisinier L...; 2° ce dernier insultait et injuriait journellement le personnel du poste; 3 il critiquait, en termes grossiers, les actes du commandant et de l'état-major; 4° il avait déclaré que, tôt ou tard, il se vengerait de l’expédition, dont le chef l’avait empêché, prétendait-:il, de devenir cuisinier du Roi!
J'enjoignis à LL... de faire ses paquets et j'envoyai un exprès à de Gerlache pour demander son renvoi.
Le commandant se mit aussitôt en campagne. Mais où trouver, dans cette région lorride, un cuisinier qui consentit à s’embarquer immédiatement pour une région glacée? de Gerlache ne put que s’adresser à un « marchand d'hommes » (1).
Il embarqua ainsi le Suédois Rose... en qualité de cuisinier; puis, il accorda le passage, jusqu'a Punta-Arenas, à un autre Suédois, Rosb.., qui s’engageait, en échange, à travailler à bord.
Notre séjour à Montevideo fut court. A noter, cependant, un superbe festin qui nous fut offert par notre aimable compatriote, M. Huysman, ainsi que notre visite aux immenses installations de M...
M... nous avoua qu’il avait éprouvé, à cause de nous, une certaine désillusion : on lui avait signalé notre arrivée intempestive dans la
baie de Castillo, et, aussitôt, croyant à la bonne aubaïine d’un navire
(1) Pour compléter un équipage, dans certains pays, on s'adresse à un «marchand d'hommes ». Le marchand d'hommes est un rôdeur de quais, qui encourage les matelots à déserter en leur faisant entrevoir des embarquements plus avantageux. Il leur avance de l’argent, les entraîne dans de mauvais lieux, puis les héperuess en leur faisant signer des reçus. Au bout de quelque temps, le marin endetté signe un engagement pour se libérer. Le marin ainsi engagé reçoit « comme avances » un chèque payable aprés le départ du navire. Le marchand d'hommes rachète de suite, à vil prix, ce chèque, dont personne d'autre ne veut, dans la crainte que l'homme ne s’'embarque pas Le marchand d'hommes prélève, en outre, une retenue égale à ses débours et fournit à sa victime un équipement déplorable pour un prix énorme. Le jour du départ, le marchand d'hommes enivre le marin et le conduit lui-même à bord, Puis le navire prend le large, entrainant le malheureux à l’autre
bout du monde.
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désemparé, il avait fait chauffer un de ses remorqueurs. M... a, en effet, la spécialité de renflouer les bâtiments échoués et a même gagné une fortune très considérable à ce métier, fortune qu'il ne
demandait pas mieux que d’accroitre encore, füût-ce même de l'épave de la Belgica!
Le dimanche, 14 novembre, à peine avons-nous repris la mer, que le nouveau cuisinier tombe sérieusement malade. Un des novices, Van Mirlo, se présente pour remplir ses fonctions; il est agréé par de Gerlache. Cependant, la bonne volonté ne suffit pas : deux jours plus tard, Van Mirlo fut remplacé par V... D..., qui, jusqu'alors, avait Été. voilier!
Du 15 au 26, la vie s’écoule calme; l’équipage prépare la mâture pour les mauvais jours.
Le 26, la brise fraichit, augmente, devient tempête, puis ouragan.
Le navire, mis à la cape, se comporte admirablement par une mer démontée. Nous sommes tous fiers de notre Belgica! Nous avons confiance dans l’avenir : nous comprenons que sa solidité est à l’abri de toute épreuve.
Le 27, nous reprenons la route du détroit de Magellan, dont la tempête nous avait écartés.
Le 28, un tube de la chaudière crève. On le répare d’une façon provisoire ; mais, ce moyen étant inefficace, les feux sont éteints. Afin de perdre le moins de temps possible, M. Somers, dont le réel dévouement mérite à cette occasion nos sincères éloges, s’introduit dans les
foyers encore brülants et, au risque de s’asphyxier, effectue la réparation.
Le 29 novembre, nous doublons le cap des Vierges et nous entrons dans le détroit de Magellan.
En dépit de ce qu’impriment les instructions nautiques, la traversée du détroit de Magellan ne présente aucune difficulté. Actuellement,
les vapeurs allemands et anglais y naviguent même en pleine nuit.
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Toutefois, il est évident que les navires qui ont de petites machines comme la nôtre doivent user de certaines précautions, afin de ne pas se laisser entrainer, sur les bancs de roche et de sable, par le courant, très violent en certains endroits.
Le 29, vers 4 heures du soir, le mécanicien D... quitte la machine où M. Somers doit aller prendre le quart. D... passe à côté du commandant et lui assure que la pression se maintient.
Dès que M. Somers est descendu, il constate qu’il n’y a plus d’eau dans le tube du niveau. Il prévient aussitôt de Gerlache, qui me dépêche dans la machine. J'observe que les foyers sont en pleine activité et que la quantité d’eau est si faible, qu’on ne la voit plus dans le niveau. La machine est immédiatement stoppée. Heureusement que les tubes de la chaudière ne sont pas surchauffés : M. Somers peut l'alimenter avec le petit cheval.
Pendant ce temps, Van Mirlo, aide-chauffeur depuis la veille, me déclare avoir prévenu, à diverses reprises, le mécanicien D... de ce qui se passait. Ce dernier, affolé, lui ordonnait de se taire, de pousser les fcux et de graisser la machine!... Un tel incident se passe de commentaires!
de Gerlache, convaincu par cette nouvelle expérience, décida que le mécanicien D... serait débarqué et rapatrié dès notre arrivée à
Punta-Arenas.
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Un fameux coup de balai.
Le rer décembre 1897, nous mouillions à Punta-Arenas,
Racovitza nous avait quittés à Rio-de-Janeiro, gagnant Punta- Arenas par un vapeur anglais, l’Oravia. Arrivé là un mois avant nous, il avait mis ce temps à profit pour faire d’intéressantes études sur la faune et la flore du Sud de la Patagonie. Au cours d’une de ces excursions, il fut le compagnon de voyage du D' Moreno, directeur du Musée de la Plata et arbitre argentin pour régler la question de frontitre entre le Chili et la République Argentine.
Le Dr Moreno, mis au courant de notre expédition, signala notre passage au gouvernement de la République Argentine, quinous invita, immédiatement, à prendre, dans son dépôt de charbon d’'Ushuwaïa, tout le combustible dont nous pouvions avoir besoin.
Cette gracieuse attention changea notre route; de Gerlache adopta le programme suivant : embarquer à Punta-Arenas les 100 tonnes de charbon que nous avions fait venir de Belgique; y compléter nos approvisionnements en eau, vivres, vêtements; faire route sur Ushuwaïa, d’où nous emporterions le plus de charbon possible.
Mais à Punta-Arenas survinrent de nouveaux embarras domestiques (1).
Samedi 4 décembre. — S... et W... sont fortement pris de boisson; ils font du scandale à bord, en s’injuriant eten se provoquant. J’interviens, on se tait; puis, deux minutes après, la querelle reprend de plus belle.
Dimanche 5. — S... s'est oublié au point de frapper un novice. À nn rente Dord, Drisde boisson!” et... découchent,
Lundi 6. — Le commandant fait prier W..., qui se trouvait à terre
avec un canot, de transporter à bord deux caisses de vêtements
(1) Les incidents qui suivent sont copiés, tels quels, dans mon journal de bord.
destinés à l’équibage. W... refuse de faire le transport ; il fait répondre qu'il n’est pas un débardeur.
Mardi 7. — Le commandant et le lieutenant Amundsen rapportent eux-mêmes, à bord, un rouleau de toile destinée aux vêtements de l'équipage. W... marche allègrement à côté d’eux sans les aider !
Jeudi 9. — V... D... demande de l’argent au commandant et se prépare à se rendre à terre sans autorisation.
Étant donné que des avances considérables ont déjà été faites à l'équipage et que ces avances n’ont pas été prévues dans les fonds emportés de Montevideo, de Gerlache refuse. V... D..., furieux, apporte son livret, demande son compte et accuse catégoriquement le commandant de partialité envers les Norvégiens. de Gerlache cède et donne l'argent devant cette menace de départ.
Le mémetour WC CHrenthordée
Le même jour encore, W... et J..., qui avaient été envoyés à terre pour me reprendre, ainsi que des instruments d'observation, abandonnent le canot avec son armement et courent les estaminets.
J'attends, pendant une heure, le retour des marins ; puis, je prie Arctowski et Cook de se mettre aux avirons pour rentrer à bord,
Le canot est aussitôt renvoyé à terre pour y conduire les permissionnaires et pour reprendre W... et J... Aucun de ces deux derniers ne revient. Le :canot, à 9 h. 1/2, est encore renvoyé à terre : aucun des permissionnaires ne rentre.
Le soir, à 11 h. 1/2, le commandant rencontre X..., W...et D... et leur donne l'ordre de rentrer à bord ; il leur promet même de payer le canot qui les transportera. Aucun d’eux n’obéit.
Vendredi 10. — La Belgica est amarrée à la Martha, sur laquelle se trouve le combustible à embarquer. La mer est forte, les chaînes menacent de se rompre, les amarres se brisent plusieurs fois, et... la moitié à peine du personnel est à bord.
A 6h. 30 du matin, j'envoie un canot à terre pour chercher les retardataires. V... D... répond qu’il ne veut pas encore rentrer.
À 8 heures, envoi d’un nouveau canot. V.., D... déclare qu'il ne
CPS
rene dd o heures, W... et]. refusent-derevenar, Le canot ne HAMÈNE TUE Sr EU.
Aro. 50 0: rentre à bord, gagne le’poste etse couche! Je:me rends auprès de lui; il me déclare qu'il n’est pas malade, mais fatigué de la nuit.
Sur ces entrefaites, de Gerlache était rentré, et en prévision des désordres qui pourraient se produire, il s’était aussitôt rendu à bord de la canonnière chilienne Magallanes. Tà il convient avec le commandant en second de ce navire de guerre qu’un détachement de six hommes sera envoyé à bord de la Belgica « comme moyen d’intimidation » dans le cas où nous hisserions le pavillon B (pavillon rouge) du Code international.
Pendant que de Gerlache est à bord de la Magallanes, D... s’est levé et demande à débarquer. Je le fais aussitôt conduire à terre.
En quittant la Magallanes, de Gerlache se rend à terre... à la recherche de son équipage.
Pendant ce temps, D. ..etV... D. rentrent à bord, dans un canot qu'ils ont loué et, comme ils n’ont plus d'argent, c’est l’expédition qui paye. Ne doutant pas qu'ils vont être renvoyés, ils font leur sac, y mettent des vêtements qui appartiennent à l'expédition et veulent partir. Je m'y oppose formellement.
À 7 h. 30 du soir, de Gerlache et Amundsen rentrent à bord. Le commandant congédie V... D..., qui se montre très insolent à son égard et veut emporter son sac avec les vêtements qui ne lui appartiennent pas.
de Gerlache me fait un signe : je hisse la flamme rouge au grand mât. Mais l'obscurité empêche le timonier de service sur la Magallanes de distinguer notre signal.
de Gerlache se rend à bord de la Magallanes et demande l'envoi d'une garde à bord de la Belgica. Le commandant en second du navire chilien répond que cette garde ne peut être fournie que sur un réquisitoire adressé, par le gouverneur, au capitaine du port.
de Gerlache et le médecin de la Magallanes se rendent à terre à la
recherche du capitaine du port et du gouverneur,
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Sur ces entrefaites, W... rentre à bord. Il est encore pris de boisson. Pour empêcher que sa conduite n’influe d’une façon néfaste sur le moral des rares hommes qui font leur devoir, je lui défends l’accès du poste et je monte la garde près de lui, sur la dunette. J'avais mis un revolver dans ma poche et j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier homme qui broncherait.
Le lieutenant Amundsen, craignant que je ne sois acculé à cette extrémité, s’installe sur la passerelle, prêt à me prêter main-forte.
De 9 1/2 heures à minuit, la situation reste aussi pénible. C’est épouvantable de se dire que, d’un moment à l’autre, une circonstance fortuite, un rien peut vous obliger à devenir meurtrier! J'étais cependant très calme : ma conscience me représentait nettement que j'avais le droit de frapper, pour éviter un malheur plus grand... Tous ceux qui sont au courant des choses de la mer me comprendront et m'approuveront.
À minuit, de Gerlache rentre à bord dans un canot appartenant à la direction des mouvements du port. Il est accompagné du second officier de police de Punta-Arenas, du médecin de la Magallanes et d'un détachement de six hommes armés de fusils, que le gouverneur envoie à bord.
L’officier de police monte, sabre au clair. Il estime qu’il convient de ne pas attendre le lendemain pour débarquer V... D... et W... En conséquence, V... D... reçoit l’ordre de se lever. 11 s’habille rapidement, met d’une façon ostensible un revolver dans sa poche et se rend chez de Gerlache. Je le suis, en surveillant tous ses mouvements. V... D... renouvelle ses insultes grossières envers le chef de l’expédition, puis il rentre au. poste, rend lestelfets* qui appartiennent-à la Belgica et fait son sac. Il exhibe au commandant un registre qu’il a l'intention de faire publier et dans lequel il déclare avoir inscrit, jour par jour, ce qui s’est passé à bord.
Les deux matelots font leurs adieux à leurs anciens camarades. W..., pris d'un mouvement de repentir, quitte le poste en disant :
« Faites honneur à la patrie, mes amis, ne faites pas comme moi! »
V... D... et W... passent devant de Gerlache, qui, en signe de pardon, leur donne la main et... une livre sterling.
À 1 1/4 heure du matin, le calme est rétabli.
Le lendemain, samedi 11 décembre, le grand coup de balai est donné.
Le mécanicien D...,qui nous causait des inquiétudes depuis l’incident de la chaudière, est devenu inutile, sinon dangereux. Toutefois, il convient de dire qu’il n'a pas pris part aux incidents du jour précédent, ni à ceux de la nuit. D... est donc débarqué, mais dans des conditions absolument avantageuses pour lui.
Le Suédois Rose... est débarqué également pour cause de maladie.
Le matelot suédois Rosb... nous quitte, comme il avait été convenu à Montevideo. Les matelots belges W..., V... D... et D... sont licenciés. Les matelots norvégiens T... et [... reçoivent une semonce paternelle. Enfin, il est recommandé à S... et à X... de ne plus
manquer le canot!
Nous voilà de nouveau sans cuisinier à bord! Michotte accepte les insignes du cordon bleu. Le brave garçon se dévoue pour le salut public et s'en tire avec honneur, comme nous aurons occasion de le voir par la suite.
Mais que de vides à bord ! Quel fameux coup de balai !
Peut-être était-11 dangereux de s’aventurer dans l'Antarctique avec si peu de bras. Inutile pourtant de chercher, à Punta-Arenas, un complément d'équipage. D'ailleurs, mieux vaut un petit nombre d'hommes sûrs, qu’un nombreux personnel composé d'individus louches, dont l’insubordination nous met dans un péril continuel.
L'’équipage ainsi réduit comprend :
Johan Koren (Norvégien), 18 ans à peine, novice;
Auguste Wiencke (Norvégien), 20 ans, novice ;
Van Mirlo (Belge), 20 ans, novice, attaché à la machine ;
Dufour (Belge), 21 ans, novice ;
Knudsen (Norvégien), 21 ans, matelot ;
Johansen (Norvégien), 25 ans, matelot :
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Michotte (Belge), 31 ans, maitre d’hôtel ;
Tollefsen (Norvégien), 33 ans, maître d'équipage.
En résumé, un maïtre d'équipage, deux matelots et quatre novices (1) ! Qu'importe ? Audaces fortuna juvat!
.… I n’y a d’ailleurs pas moyen de choisir une autre devise !
(1) Nous ne comprenons évidemment pas le maître d'hôtel dans le personnel
marin.
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CÉRPIFRE EX
Vers Ushuwaïa.
Le 13 décembre, vers la soirée, comme nous embarquions des quartiers de viande fraîche que nous avait gracieusement efforts la mission catholique de Punta-Arenas, un Français établi dans la localité, M. Alexis Panté, nous apporta en grande pompe une petite cage dans laquelle se trouvaient deux pigeons voyageurs de premier choix.
Un manuscrit traitant de la colombophilie accompagnait l’envoi,
ainsi que cette note, dont je respecte le style et l'orthographe :
« Les deux champions, qui ont fournie le plus long parcour dans le détroit de Magellan, sont offert en essais aux explorateurs du Bataux Belgica,
Par Alexis Panté forgeron francé à Punta-Arenas lequelle est bien reconnaissant si ces mesieurs veulent bien avoir la bonté de lui faire savoir le résultat de
leur périllieuse exploration, »
Ceux qui connaissent l’attachement passionné de tout colombophile pour ses pigeons peuvent seuls apprécier la valeur de ce présent, dont nous fümes très touchés. Malheureusement, nous avions «d'autres chats à fouctter » et les pauvres pigeons furent souvent médiocrement soignés. Nous ne nous doutions guère, alors, que, grâce à eux, nos familles seraient, un jour, plus ou moins rassurées sur notre sort (1).
Le 14 décembre 1897, à 1 heure du matin, nous quittons Punta-
(1) Nous ne savons ce qu'il advint de nos pigeons ; mais, plus tard, des individus firent croire qu'ils étaient rentrés au colombier. La presse américaine s’empara de
la nouvelle et répandit dans le monde entier le bruit que tout allait bien pour
nous.
Arenas et naviguons quelque temps de conserve avec la canonnière chilienne le Toro.
Lorsque nous nous séparons, le Toro embouque dans le Forward Reach, tandis que nous pénétrons dans le Magdalen Sound.
Bientôt une brume épaisse vient entraver notre marche et nous cherchons refuge dans le Aavre Hope, ravissante petite baie de l'Ile Clarence. Cette baie est emmurée comme un ford par des montagnes escarpées faisant partie d’une chaine importante, que domine le mont Vernal. Des rafales violentes, mais de courte durée, descendent constamment de ces hauteurs.
La brume se dissipa vers 3 heures, mais nous ne reprimes pas la mer ce jour-là, étant donné que nous n’aurions pu atteindre, avant la nuit, le dépôt de charbon argentin. Or, par suite des difficultés de la navigation dans les canaux du Sud, il est de nécessité, pour un navire comme le nôtre, de mouiller dans une baie pendant les heures les plus obscures de la nuit,
Pour concilier notre désir d’exploration dans les canaux de la Terre de Feu, qui sont peu connus, avec le court laps de temps dont nous pouvions disposer, il fut décidé que nous ne ferions qu’un petit nombre d’escales, mais que nous les prolongerions de manière à y prendre quelques observations, ainsi que des échantillons de la faune et de la flore.
Notre arrêt dans le Havre Hope fut fixé à quarante-huit heures, à la demande du géologue et du naturaliste de l’expédition.
Le 16 décembre, nous appareiïllons dès l’aube, par un temps gris et maussade. Les cimes des hautes montagnes étant encore cachées dans la brume, nous ne pouvons distinguer que le pied du Sarmiento.
A midi, comme nous nous engageons dans le Cochburn Channel, la houle se forme, monte rapidement et, lorsque nous approchons des
roches Tussac (1), la brise souffle avec violence.
(1) Il nous a semblé que ces roches devraient être placées à deux ou trois milles
au Sud de la position indiquée sur la carte de l'Amirauté. Nous avons eu encore la