MESSIEURS
» Voilà que vient de jeter l'ancre dans les eaux du Guanabara la Belgica, qui porte à son bord des marins hardis qui vont s'aventurer sur des mers inconnues. Les voilà, devant vous, ces fils de l'Océan, qui s'arrêtent ici un moment à peine, pour partir vers le pôle antarctique! Un si grand événement ne pouvait pas nous être indifférent, et il nous était impossible de laisser passer devant nous. sans la solennelle consécration de notre hommage, ceux qui s’en vont ainsi par le chemin qui mène à la gloire.
» Salut, Argonautes téméraires, vous qui allez à la conquête d’un nouveau monde ! Que les mers vous soient propices; qu’elles ouvrent devant la proue de votre vaisseau la route sans traces, naguère encore vierge de l’assaut des quilles tranchantes !
» Que les souffles de l'océan viennent baiser les voiles qui bravent les tempêtes ; que les brises chantent, dans les cordages des
mâts, les strophes des hymnes que la civilisation envoie vers ‘les confins du monde ; que le drapeau qui, plein de regret s'éloigne de la patrie, tremble toujours sur des mers tranquilles, en offrant un calme éternel à ceux qui s’en vont du monde s’égarer dans l’immensité sans bornes de l'inconnu !
» Allez, nouveaux Colombs, allez traîner vos ancres sur les sables des mers antarctiques ; allez, par la carcasse de votre machine flottante, terrifier les monstrueux corps des cétacés de ces plages ; allez faire s'envoler de peur les essaims d'oiseaux, qui réveilleront les échos de ces mortes contrées, en voyant se lever à l’horizon toujours vide l'envergure des ailes immenses de ce monstre ailé qui vous amène d’un monde qu'ils ne rêvaient pas.
» Allez, intrépides marins, allez faire voir au pôle le roi de la création |
» Plongé dans les ténèbres, enveloppé dans les glaces éternelles, en recevant à peine de temps en temps un fugitif baiser des obliques rayons du soleil mourant, le pôle n'a pas encore contemplé l'homme, n'en a pas encore senti le poids, n’en a pas encore subi le pouvoir dominateur ; 1} éprouve seulement dans les trépidations de l'axe, qui y tourne, élernellement, l'agitation de la vie qui pullule bouillonnante à l'Équateur de la sphère. Rampent sur sa surface glacée, coupent son atmosphère brumeuse, nagent dans ses eaux froides, les tristes représentants suprêmes des époques, il y a déjà longtemps disparues dans les abîmes du passé. Monde des phoques et des ours blancs, pâturage des rennes, hantées à peine des oiseaux de la mer et des géantes baieines, les contrées des pôles ne connaissent pas encore le type supérieur de l’animalité, ce demi-dieu conquérant et invincible que l'évolution de la vie a fait enfin sortir de la chrysalide animale, couvée par les siècles !
» Allez, et retournez vainqueurs. Ce ne sont plus les chants des sirènes qui vous séduiront; ce n’est plus la trompette des Tritons qui vous sommera de ne pas aller plus loin ; ce n’est plus le trident de
Neptune qui fera noyer vos vaisseaux; ce n’est plus le géant
Adamastor qui vous barrera le chemin par une rebutante menace d'anéantissement. Non, les mers se sont dépeuplées de ces monstres rêvés par l'imagination de l’homme, effrayée devant l’immensité ; mais voilà que restent, comme des barrières infranchissables, pour veiller sur la blanche virginité du pôle, la rigueur invincible de l'hiver, la lame tranchante du froid glacial, les déserts et les montagnes de glace, les banquises, les avalanches et les tempêtes de neige, bien plus affreuses que le brûlant simoun des sablières du Sahara, soufflant impétueux au-dessus d’un monde sépulcral !
» Allez et revenez vainqueurs de ces mille obstacles, en rapportant au monde l’esquisse du paysage de ces mortes contrées, pour offrir l’image de ce qu’il deviendra plus tard, lorsque le cours des siècles aura glacé toute la planète,
» Maintenant vous voilà arrivés à la balise méridionale qui marque chaque année les bornes du parcours des radiations du soleil vers le Sud.
» Ici, c’est le solstice de l’astre-roi ; ici finit la zone torride, cette ‘chaudière immense où vient se chauffer la veine fluide du gulfstream qui va lécher de sa chaude lymphe les rebords des plages polaires. Ci-gît endormi, comme un gardien invincible, le géant de pierre dont le profil tranchant, fixant le ciel étoilé, pointe au soleil qui s’avance le cancer du zodiaque qui le fera revenir sur ses pas.
» Mais ne craignez point ; si le soleil est contraint de s'arrêter ici, vous autres, vous pouvez passer. Vaincu par l’homme, qui franchit les frontières qu'il devait garder, le géant reçut le châtiment de sa faute, et au dire du poète, la foudre en passant l’a foudroyé : l'aurore qui se lève ne le réveillera point!
» Le gardien des frontières méridionales de l'Afrique a été métamorphosé en dur rocher, noire falaise en laquelle s'est changé le monstre Adamastor de la légende. Le géant qui avait sous sa garde le pays brésilien, lui aussi, a été changé en bloc de granit ; et dans le sommeil éternel de la mort, veillé par la croix du Sud, il a laissé
Cabral franchir le seuil qu’il guettait et venir élever ici, dans la
contrée qu'il gardait, un entrepôt de la civilisation envahissante,
» Mais, Messieurs, pourquoi l’homme veut-il encore aller au delà de ces bornes lointaines qu’il réussit à conquérir ? Qu'est-ce qu’il cherche dans ces explorations polaires? Pourquoi s’égare-t-1l dans ces contrées inhospitalières, d’où la vie elle-mème semble fuir et sur lesquelles le silence règne seul ?
» C’est l’avidité de savoir ; c'est la découverte de la terre, il y a tant de siècles commencée, qu’il cherche ; c’est l’émiettement qu’il lui faut faire de toutes les pièces de ce vaisseau fantastique sur lequel nous sommes tous emportés, à travers l’espace, dans le tourbillon des mondes, vers l'infini, par des routes sans bornes, par des siècles sans fin |
» Si le pôle Nord a été l'objectif de nombreuses entreprises de conquête, au contraire son antipode a été bien moins exploré. Par cela même, il offre plus de mystères, il enferme plus de séductions et il attire plus fort la curiosité de l’homme, toujours insatiable et investigateur. Les noms de La Roche, Bouvet, Kerguelen, Marion et Crozet se trouvaient déjà inscrits parmi ceux des aventuriers de ces mers, lorsque, vers la fin du siècle dernier, le célèbre capitaine Cook s’avança hardiment vers le pôle; mais ce voyage, loin d’être plein d’espoir en l’avenir, au contraire plongea tous les marins dans
le découragement, car les dangers que l’on courait — dit-il dans sa
relation — en voulant explorer ces mers terribles sont tels, que personne, je pense, n’osera s’aventurer plus loin et que les terres situées au sud du 71° parallele resteront éternellement vierges. Après lui sont venues les vaines enquêtes de Bellingausen et les hardies explorations de Weddel et Brisbane, conduisant le Yane et le Beaufort.vers le 74° parallèle où personne n’était encore arrivé, en ouvrant le chemin par lequel bientôt Dumont d'Urville cinglait, portant l’As#rolabe et la Zélée jusqu’au bout franchissable de lOcéan polaire. Ce voyage remarquable, une des plus belles pages de l’histoire maritime, outre les terres nouvelles dont cette expédition enrichit la géographie,
recueillit une abondante moisson d'observations scientifiques et
ss Fo
fut l’avant-courrier des trois célèbres expéditions de James Ross, qui descendit jusqu'au 78° degré de latitude, réalisant ainsi encore plus largement ce que le capitaine Cook tenait pour impossible.
» Mais au delà? Quels secrets garde encore cet éternel suaire de glaces éternelles? Y a-til, vraiment, au pôle antarctique, un continent, comme on a supposé ? Dumont d’Urville ne le croit pas et James Ross non plus ; mais voici les nouveaux éclaireurs qui vont poursuivre leurs traces, et plût à Dieu que, plus heureux que leurs prédécesseurs, ils puissent descendre encore plus loin, pour lever le drapeau de leur patrie au delà du pavillon français et de celui de l'Angleterre, en donnant aux contrées antarctiques, ou peut-être à ce continent inconnu, leurs noms glorifiés !
» Mais, dira-t-on, à quoi bon tant de peine? Quel avantage portera à l'humanité le terrible combat contre tant d'obstacles ? S'il n'y a pas d'avantages matériels, les sciences en profiteront beaucoup; et, d’ailleurs, tout s’évanouit devant la volonté dominatrice de l’homme, qui rencontre des raisons suffisantes, pour ces luttes, dans l’indomptable impulsion de marcher résolu vers tout ce qu’il ignore. Ces voyages sont des écoles d’héroïsme. Dans les paroles de Charies Martin, ces héros de la paix élèvent le niveau intellectuel et moral d'une nation. Nul sentiment de regret ou de tristesse ne doit troubler les élans d’admiration et de respect qu’ils inspirent, Leur gloire est pure du sang et des douleurs de leurs semblables, et le génie de l'humanité n’a pas à gémir sur des triomphes dont la science et la morale recueilleront tous les fruits. Ce qui attire l’homme vers les hautes régions, dit encore Tschudi, c’est le sentiment de la puissance immense qui brille en lui et qui maintient son énergie devant les obstacles parfois terribles que la nature lui suscite; c’est la satisfaction de triompher, par l'effort persévérant d’une volonté intelligente, de l’âpre opposition de la matière; c’est l'ardent amour de l’éternelle science, le saint désir de découvrir les lois mystérieuses qui président à la vie universelle. C’est peut-être aussi la noble ambition du
seigneur de la terre qui, par un acte libre et hardi, veut graver en sa
conscience, sur la dernière cime conquise et devant l’immensité du monde qu'il contemple, le sceau de sa parenté avec l'infini !
» Allez, voyageurs ! Dans ses rêves fantastiques, l’imaginatif Jules Verne a posé sur le pôle Nord le fameux Hatteras ; et dans le Nautilus sous-marin, il a fait arriver jusqu’au 9o° degré de latitude méridionale le capitaine Nemo, pour planter sur le pôle antarctique son pavillon or et noir. Eh bien! Messieurs, les progrès de la science ont déjà réalisé le fantastique Nautilus et aujourd'hui les vaisseaux sous-marins ne sont plus des visions chimériques de l'imagination fantaisiste, Complétez maintenant la réalisation de la prophétie : allez arracher du pôle Sud ce pavillon noir d’une patrie qui n’existe pas et faites rester à sa place le drapeau d’un peuple qui vit à la lumière méridienne ; effacez dans ce poste de conquête le nom du capitaine Nemo, qui signifie Personne, et faites-y graver à sa place celui d’Adrien de Gerlache !
» Df ALFREDO NASCIMENTO. »
Cette éloquence imagée semblerait emphatique, peut-être même ridicule, dans nos contrées du Nord, Là-bas, sous ce soleil ardent qui électrise les cœurs, elle n’est que l'expression réelle de sentiments intenses. Pour moi, dès les premiers mots, mon Télémaque me revint en mémoire. Je m'imaginai entendre Mentor, dans le langage fleuri cher à l’ancienne Grèce, exhorter le jeune Télémaque à traverser tous les dangers, à braver tous les périls dans l'espoir de retrouver enfin son père Ulysse.
Ce discours du Dr Nascimento m'avait profondément ému par son éloquence! Cependant, lorsque l’orateur s'était écrié : « Monde des phoques et des ours blancs, pâturage des rennes, etc., » j'étais devenu inquiet, me rappelant ma promesse « des vingt peaux du premier ours que je tuerais dans l’Antarctique ».
Mais bientôt j'avais relevé la tête avec courage, convaincu du succès, car l’orateur officiel, faisant allusion à notre passage du tro-
pique du Capricorne, venait de révéler toute notre puissance : « Mais
ne craignez point; si le soleil est contraint de s'arrêter ici, vous autres, vous pouvez passer. »
Plusieurs discours, en portugais, tous aussi riches en expressions et en documents scientifiques, suivirent. Enfin de Gerlache prit la parole et termina son allocution en ces termes : « Eh bien! Messieurs, je désire consacrer le souvenir de notre séjour ici et, plus spécialement, celui de cette séance, en hissant le 28 octobre prochain, en même temps que le pavillon belge, celui de votre belle patrie. Ce jour-là, plus que les autres encore, nous songerons à vous tous et nous formerons des vœux ardents pour la prospérité de votre Institut, pour
la grandeur et la gloire des États-Unis du Brésil. »
Le lendemain, 29 octobre, l’ère des fêtes étant passée, on se remet au travail, On procède à l’embarquement du matériel du docteur: C’est tout un magasin! En homme pratique, Cook emporte tout ce qui peut lui être utile et... même davantage. Il a deux traîneaux, des skis, des raquettes, des fourrures, sans compter une importante, une sérieuse pharmacie, composée spécialement pour les régions polaires. Nous voyons arriver successivement quinze coffres, et des boîtes, et des paquets à n’en pas finir.
Pendant toute la durée de notre séjour à Rio, Danco passa de longues heures à l’Observatoire, où M. Cruls lui fit un excellent accueil, Le savant astronome m'aida également pour mes observations concernant le réglage des chronomètres et le calcul de la force directrice de notre compas-étalon,
Au début, l'équipage s'était comporté relativement bien, La coque extérieure du navire avait été repeinte, le poste aménagé, et l’on avait embarqué les approvisionnements que nous avait gracieusement
offerts la colonie belge de Rio.
Bientôt cependant des faits regrettables se produisirent. Le cuisinier L... entra en lutte ouverte avec tout l'équipage, qu'il insultait
constamment,
ee
Le 27 octobre, au moment où je rentre à bord, après la visite officielle au ministre des Affaires étrangères, le lieutenant Amundsen me prévient que le mécanicien D... est pris de boisson, qu'il a été peu respectueux, à plusieurs reprises, en s'adressant à un vice-amiral brésilien, en visite officielle à bord de la Belgica.
Je fais appeler D... pour lui reprocher sa conduite, mais il se fàche, élève la voix et refuse de sortir, lorsque je le renvoie au poste. Il insulte le lieutenant Amundsen, lui reprochant grossièrement sa nationalité norvégienne. Il cherche même à s'emparer des deux revolvers accrochés au râtelier d'armes. Cette scène se passe publiquement, devant de nombreux étrangers.
En attendant le retour du commandant, j'interdis tout travail à D...
Deux jours après, lorsque de Gerlache rentre de Pétropolis, D... est désespéré : il pleure, il supplie le commandant de le conserver à bord. L’équipage et Amundsen lui-même intercèdent pour le coupable. En présence de ce repentir et de la démarche du personnel, de Gerlache consent à oublier ce qui s’est passé.
Le 30 octobre, dès l'aube, nous nous apprêtons à quitter Riode-Janeiro. Tous nos instruments sont ramenés à bord, ainsi qu’une certaine quantité de vivres frais.
À midi, commence le défilé des visites,
Le ministre et le consul de Belgique, don Rego Barros (1), MM. Courty, Mertens, Monet, Ponthas, Pécher, Dard; M. Picard, Mne Picard, fille de l'éminent directeur de l'Observatoire de Paris, M. et Mie Cruls, sont à bord de la Belgica.
Successivement, le président de la République, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Marine nous envoient leurs
souhaits, par des missions spéciales.
(x) Don Rego Barros eut l'aimable attention, lors de notre départ, de me faire présent d'un coffret contenant la collection complète de tous les remèdes inventés
au Brésil.., contre le mal de mer!
À 2 heures précises, l'ancre est levée et nous passons lentement au milieu des navires de guerre, qui tous, indistinctement, anglais, allemands, américains, abaïissent les premiers leur pavillon devant la petite Belgica. C’est la force s’inclinant sans honte devant la faiblesse qui cherche à accomplir une action d’éclat !
Nous stoppons au fort de Santa Cruz, où un petit vapeur doit reprendre nos passagers. Le ministre de Belgique nous fait ses adieux. Puisse-t-il avoir compris combien nous avons été touchés de sa bonté, de sa délicatesse, de son amabilité de tous les instants! La Belgique a le droit d’être fière de son représentant à Rio-de-Janeiro. Nous avons d’ailleurs pu constater, par nous-mêmes, la respectueuse sympathie dont il est, là-bas, entouré, ainsi que la confiance que nos compatriotes lui témoignent.
Comme je pensais à toutes ces choses, le petit vapeur emportait nos amis. Et je vis, au loin, le ministre de Belgique, monté sur le gaillard d’arrière, où flottaient nos couleurs nationales. D’une main, il s’appuyait à la hampe du drapeau belge, qui, par moments, l’enveloppait de ses plis; de l’autre, il nous faisait encore des signes d'adieu !.…
Et la Belgica prit la pleine mer, roulant et tanguant sous la houle du Sud,
RRA RICIPR ES VAE
Dans l'Atlantique (suite).
Nous naviguons vers Montevideo, où de Gerlache désire acheter de la farine et certains objets d'équipement, Pendant ce trajet, nous faisons plus ample connaissance avec Cook,
Le docteur est jeune, trente ans au plus; la physionomie est ouverte, sympathique. Il ne parle que l'anglais et un peu, très peu, l’allemand. Dans l'état-major, de Gerlache et Mélaerts seuls, à cette époque, parlaient couramment l'anglais. Nos conversations avec Cook se ressentirent fortement de cette lacune. Chose étrange! le docteur et moi, ne nous comprenions que par signes et, cependant, nous devinmes très rapidement amis, De plus, un point de contact nous rapprocha encore : Cook souffrait aussi du mal de mer! Nous examinames ensemble la boîte de médicaments qui m'avait été donnée par M. Barros : j'en essayai quelques-uns, à différentes reprises, mais, ainsi que Cook me l'avait prédit, tous aggravérent ma situation.
Un après-midi, un incident qui se passa à bord nous intrigua beaucoup.
I] faisait un temps délicieux; la brise soufflait du Nord-Est; nous étions sous voiles et sous vapeur, Je me trouvais, avec de Gerlache, sur la passerelle, lorsque M, Somers vint nous annoncer qu'il serait très avantageux d'arrêter la machine; que la Belgica avancerait plus rapidement sous l'impulsion seule des voiles, attendu que l’hélice, qui ne tournait pas assez vite, retenait certainement le navire.
M. Somers insista tellement, que de Gerlache me pria de faire l'expérience suivante : la machine fut stoppée pendant un quart d'heure et, à l'aide du loch enregistreur, je notai le chemin parcouru pendant ce laps de temps. La machine fut alors remise en mouve-
ment et, à mon complet ébahissement, je constatai, en cffet, une
SO
vitesse bien inférieure dans la marche du navire! de Gerlache ayant reconnu que la preuve était concluante, la machine fut arrêtée, tandis que M. Somers put goûter, comme les autres, des douceurs du farniente. Je dois avouer que cette expérience me laissa tout rêveur! Comme M. Somers est et a toujours été un travailleur acharné, je ne pense pas lui faire tort en avouant que j'éprouvai, malgré moi, la conviction intime qu'il avait, ce jour-là, fait marcher la machine en arrière! En effet, jamais, dans la suite, même dans des circonstances analogues, nous ne retrouvâmes un résultat semblable. Je veux bien admettre cependant, pour résoudre cette énigme, que ce
soit moi qui ai mal lu le loch!
Jusqu’au 8 novembre, la brise fut bonne, mais à minuit le vent se leva du Sud et augmenta sans cesse.
Le 9, à 8 heures du matin, nous sommes à la hauteur de la Baïic de Castillo, que nous ne parvenons pas à doubler, malgré voiles et vapeur, de Gerlache décide alors de mouiller dans la baie, à Pabri de la mer. À 1 heure, nous laissons tomber l’ancre de tribord. Le soir, vers 7 heures, le pampero devient très violent : nous filons plus de chaîne et restons sous pression.
Le lendemain, profitant d’une accalmie, l'état-major se rend au phare, dont les gardiens se montrent le plus accueillants.
Le 10 novembre, à 5 heures du matin, nous reprenons le mer. Le lendemain, à 6 heures du soir, nous mouillons deux ancres dans la rade de Montevideo.
A 7h. 1/2, nouveau pampero. Au Sud-Ouest, le ciel est d'un rouge intense, donnant l'illusion d’un vaste incendie. Au-dessus, au zénith, des nuages gris de plomb apparaissent menaçants. Tout à coup, le vent force et une grêle à grains énormes s'abat sur la mer. Elle dure quelques minutes seulement et est suivie d’une pluie torrentielle; le vent persiste avec violence jusqu'à minuit, puis tout rentre dans le calme.
Le lendemain, je descends à terre, où je dois retrouver de Gerlache.
ER AGOUK