LA NEIGE POUR LA PRÉPARATION DE L'EAU DOUCE
mais le commandant, gardant une respectueuse admiration pour le temple des kjoedbollers, m'a fait comprendre qu’il tenait à conserver cette cuisine vierge de toute autre destination...
Le 28 avril. — Depuis quelques jours, s’est glissé dans nos rangs un sourd mécontentement qui se manifeste en vivacité mal réprimée, dès qu’une contrariété ou une contradiction se place sur notre chemin. Une seule chose reste pourtant intacte, c’est l’empressement avec lequel on s’entr'aide pour le travail scientifique : chacun de nous se met en quatre, dès qu’il s’agit de rendre service à un camarade qui
doit recourir à ses soins.
Le re mar. — Grand jour pour X...,notre socialiste avancé du bord; il y va de sa petite manifestation et organise, à lui tout seul, sur la banquise, un imposant défilé, dans lequel il remplit tous les rôles. Il est d’ailleurs très intéressant X...; il dit, avec beaucoup d’esprit, « son fait » à la classe dirigeante : d’après lui, point n’est besoin de chefs pour diriger la société, les hommes et les femmes devraient jouir d’une parfaite égalité! Pas très compliquée, sa politique générale!
Il convient de remarquer ici que, selon l’usage de bord et en vertu du grand principe de la liberté de conscience, aucune question poli: tique ou religieuse ne fut jamais agitée entre nous. L’un ou l’autre pouvait émettre une opinion en toute liberté, mais il ne recevait ni approbation, ni contradiction. X... put donc manifester à son aise et, comme il insistait sur l'importance de ce jour de fête à son point de vue à lui, on lui accorda même une faveur quelconque.
Mais ce qui fera connaître complètement la doctrine socialiste de notre ami, c’est le petit incident suivant, qui se passa un peu plus tard. X..., un beau jour, fut attaché à la machine en qualité de graisseur. Le second mécanicien, Van Rysselberghe, étant devenu malade, le graisseur dut, pendant un quart, faire fonction de mécanicien, et on lui adjoignit, en sous-ordre, le chauffeur Koren. Or, on vit se passer ce fait inouï : X..., devenu maître à son tour, fit peser, sur son subordonné, un véritable joug. Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu’il vint me demander une punition sévère pour Koren, qui ne déployait pas assez d’activité : « Est-ce que ce gaillard ne se mêle pas de me répliquer, clamait-il, et de discuter mes ordres! Sans obéissance au chef de service, il n’y a rien à faire! » Je ne sais si X... fut converti par ce fameux essai. Dans tous les cas, je souhaite aux ouvriers de n'avoir jamais affaire à un maître aussi despote.
Le 2 mai. — Est-ce l'effet des théories séditieuses de X...? Sont-ce mes mauvais instincts qui se font jour? Je suis aujourd'hui d'humeur belliqueuse. Après le diner, j'ai un long entretien avec de Gerlache : je lui expose que tous les hommes d'équipage témoignent du mécon-
tentement au sujet de la nourriture; qu'ils ont raison et que ce serait
mauvaise politique que de lasser leur patience. Je déplore que, malgré mes fonctions de commandant en second, je n’aie jamais été mis au courant de la quantité de vivres qui se trouve à bord, et je lui pose ce dilemme : ou bien les vivres font défaut, et j’ai le droit de le savoir; ou bien les vivres sont abondants, et les rations doivent être augmentées.
Cette déclaration produit sur de Gerlache un véritable coup de foudre ! « Certes, nous avons des vivres, mais que dira la « presse » lorsque, plus tard, elle parlera de nous! Ne nous accusera-t-elle pas d’avoir abusé de la situation pour faire trop bonne chere? »
J'avoue tout simplement que je me moque pas mal d’une presse — surtout celle de l'Antarctique ! — qui serait aussi mesquine et que je suis d’avis de donner une ration suffisante, sans nous occuper des canards des régions tempérées!
Après un assez long entretien, nous nous séparons et, ainsi qu'il convient à la suite de l’examen d’une question épineuse, sans avoir rien décidé! Mais le lendemain, au diner, de Gerlache exhibaïit une longue liste de menus, dressés avec un soin extrême et indiquant des rations qui, cette fois, donnaient pleine satisfaction à nos estomacs fatigués.
Dimanche 8 mai. — Te temps est superbe. Repos général pour l'équipage, car aucun travail urgent ne doit étreerécute,
Sur, Ad cbapquise, Cook achève de monter la mâture d’un traineau à voiles. Le véhicule est superbe au repos : la brigantine et le foc, taillés dans la toile de plusieurs draps de lit, sont de
vaste envergure. Les
Photographie du Dr Cook.
LEVARAINEAUMDE "COUR
draps sont de rechange à bord, car de Gerlache et moi, nous sommes les seuls qui en fassions encore usage.
Le traîneau est terminé, une douce brise gonfle les voiles : c’est joli au possible, mais... rien n'avance ! Le vent est trop faible, ce sera
pour plus tard; en attendant, pour juger de l'effet, poussons le traîneau.
Photographie du Ir Coo.
TLC ASIE