UN ICEBERG DANS LA BANQUISE
Holà ! il se renverse : le centre de gravité et le centre de voilure étant situés très haut. Cook, piqué au jeu, le leste, afin d’abaisser le centre de gravité, puis recommence en vain de nombreux essais. Et pendant ce temps plaisanteries et quolibets vont leur train.
L’après-midi, nous nous rendons, nombreux, à un petit iceberg situé à deux milles environ du navire. Cet iceberg, soudé à la banquise, est de forme très gracieuse : on dirait un rocher de la jolie baie d’Along, dans le golfe de Tonkin. Une de ses faces présente une série de plans inclinés sur lesquels on peut monter à skis. Parvenu au sommet, on se laisse redescendre sur la pente rapide,
lorsqu'on a quelque habitude de ce genre de patins. Mais que de
chutes pour la plupart d’entre nous! Et puis, arrivés au bas de l’iceberg, nous devons redoubler de prudence : il y a, en contre-bas, un fossé profond de deux mètres. Lancé à grande vitesse, on franchit le fossé, si l’on maintient les skis bien horizontaux ; mais si la vitesse est moindre, la pointe des patins se fiche dans la berge, et l’on fait une formidable culbute.
Peu à peu, nous nous enhardissons à descendre par groupes de deux ou trois, en nous donnant la main. Hélas! l’un de nous, perdant l'équilibre, entraîne tous les camarades! C’est alors, dans un tourbillon de neige, un enchevêtrement de skis, de têtes, de bras et de jambes à n’en pas finir.
Pour augmenter l’ardeur des hommes de l’équipage auxquels cet exercice en plein air est des plus salutaire, nous organisons des courses de vitesse, sauts de fossé, d’'obstacle, et nous donnons en prix des bons de 25, 30, voire 50 francs, payables à la première escale.
Le soir, à bord, la gaîté est générale ; il y a du bonheur dans l’air
et des rayons de soleil dans notre âme !
Le ro mai est marqué par un accident regrettable. Pendant le sondage, le fil se rompt, entraînant dans l’abime une des bouteilles à échantillon d’eau, ainsi que le gros plomb de sonde, arrangé d’une façon spéciale pour rapporter des échantillons de grand fond. Notre pauvre ami Arctowski est profondément navré de cette perte, très importante pour lui, et en reste même un peu grincheux toute cette
journée-là.
Le 12 mai. — de Gerlache est mélancolique depuis quelques jours; c’est à peine s’il paraît au carré, en dehors des repas. Seul dans sa cabine, il remet au courant son journal de bord. Après le souper, nous restons ensemble quelques minutes sur le pont, puis il se retire de nouveau jusqu’au lendemain matin. Son état de santé n’est pas
bon : il éprouve constamment de violentes pressions dans les tempes.
Rien d'étonnant : il se ressent maintenant de l’activité surhumaine qu'il a déployée pendant les trois années précédentes pour mettre sur pied son expédition; sans compter les vexations que lui ont attirées des amis maladroits, les préoccupations et les ennuis que lui a créés l'équipage pendant la traversée de l'Atlantique.
Le 13 mai. — Jour néfaste! Le vent a soufflé avec violence; les champs de glace se sont rompus et une crevasse s'étant formée au pied de mon observatoire, la petite construction s’est écroulée comme un château de cartes. Amundsen et Cook m'ont prêté main-forte, de sorte qu’une partie de mon matériel a été sauvée.
Danco, très amusé de mes lamentations, m’a expliqué, par a + b, que j'avais mal choisi l'emplacement, que j'aurais dû faire comme lui et éviter de m’établir près d’une ancienne crevasse.
Comme, pour mieux appuyer sa théorie, il m’entrainait vers son observatoire, nous ne fûmes pas peu surpris de constater que ce dernier, semblable à une île flottante, s’écartait lentement de notre champ de glace.
Immédiatement, prenant ma revanche, je le compare à une cabane à canards, au milieu d’un étang; puis, par dix raisons plus mauvaises que bonnes, j'explique à mon camarade qu’il est seul responsable de cet accident, qu’on ne s’installe pas impunément sur un ancien hummock, ni près d’une ancienne lagune !
Le 17 mai. — Grande fête nationale pour les Norvégiens! Le poste est pavoisé aux couleurs belges et norvégiennes, et nos amis du Nord sont l’objet de toutes nos attentions.
Pourtant, un regret inconscient pèse sur nos esprits : le soleil se montre aujourd’hui pour la dernière fois! Il est déjà sous l’horizon, nous ne le voyons plus que par réfraction, et ses rayons mourants né nous en semblent que plus chers!
Voici midi vingt, et c’est déjà la nuit!
Adieu, soleil! Adieu pour seize cents heures, astre qui nous donne la chaleur et la vie! Que deviendrons-nous sans toi? Te reverrons-
nous jamais ?..