‹ Au pays des manchotsChapitre 49 sur 90 · PAS · texte numérisé non relu

PAS

CEPRPITERE SUR La mort de Danco.

Le 23 mai 1898. — Malgré le froid glacial qui a régné toute la journée, Tollefsen, Johansen, Amundsen et Cook ont installé une ligne télégraphique reliant mon nouvel observatoire au navire. Cette mesure était bien nécessaire, car les chronomètres se seraient détériorés complètement, si l’on avait continué à les transporter par ces grands froids. Grâce à ce nouveau système, les signaux horaires sont transmis -télégraphiquement dans ma chambre, où Dobrowolski se tient pendant les observations, Le petit télégraphe fonctionne à merveille.

Lé même soir, Danco, qui est un peu souffrant, et moi, nous sommes demeurés seuls au carré. Le commandant, Amundsen et Mélaerts sont dans leur chambre; Racovitza, Cook et Arctowski, dans le laboratoire.

A la pâle lueur d’une bougie, j'ai raccommodé mon veston qui tombait en ruines, tandis que Danco me lisait, à haute voix, quelques pages de l'ouvrage de Tissot : Au pays des Tsiganes ou la Hongrie inconnue.

Si nos anciens amis du régiment nous avaient vus ainsi, ils auraient trouvé la scène plaisante : j'avais l’air d’une jeune femme qui coud, près du foyer, sa première layette, pendant que Danco, le modele

des maris, légaye par une intéressante lecture.

Le 27 mai. — Comme nous étions au carré, de Gerlache et moi, le docteur vient nous dire que Danco est plus sérieusement atteint qu’il ne l’a cru tout d’abord : l'affection cardiaque fait des progrès effrayants et la faiblesse est extrême, étant donné le manque d’appétit. Le malade ne consent à prendre qu’un peu de lait condensé et des peptones de Liebig. Cook défend que Danco sorte du navire, de crainte d’une pneumonie.

Notre pauvre ami se désespère à cause de ses observations magné-

tiques. Alors, sans rien lui dire, je le remplace pour ce travail, me réjouissant à la pensée que, lorsqu'il sera guéri, je lui remettrai ses carnets complètement au courant,

Hélas ! le 29 mai, le mal empire. Danco me fait appeler le matin et me prie de faire ses observations, qu’il craint de ne pouvoir reprendre de longtemps. Je le rassure de mon mieux et lui promets de les lui communiquer chaque jour : il pourra même, si cela l’intéresse, faire les réductions. 11 accepte tout d’abord, mais il a trop présumé de ses forces : il doit renoncer à toute fatigue.

L’après-midi de ce même jour, Cook vient me rejoindre sur la banquise ; il a l’air si préoccupé que, pressentant un malheur, je l’interroge anxieusement. Il m'explique que la maladie fait chez Danco de tels ravages, que rien ne peut plus le sauver. À la suite d'une analyse minutieuse, il a constaté, comme nouvelle complication, une forte albuminurie. Je suis anéanti ! Je ne puis croire à la réalité, Je pensais bien que notre pauvre ami était gravement atteint, mais le perdre si vite, si vite, cela me semble impossible |

Le 2 juin. — Oh! le douloureux réveil! de Gerlache vient de me dire que le dénoûment fatal arrive à grands pas : il me demande de vouloir bien me charger de la cruelle mission d’avertir le mourant, L’avertir? le faut-il? Ce coup ne va-t-il pas hâter la fin? Et puis, Danco n’a aucun parent; toutes ses dispositions testamentaires sont réglées : mais avons-nous le droit de le laisser s’éteindre doucement, inconsciemment? De commun accord avec de Gerlache et le docteur, nous convenons d'attendre encore.

Le 5 juin. — Quel froid! 30 sous zéro, et pourtant je m’empresse d'aller observer au dehors, afin de quitter un moment le carré où notre pauvre ami souffre et gémit, étendu sur le canapé.

La banquise est superbe, éclairée par la lune qu'aucun nuage ne voile ; elle est hérissée de hummocks. Les silhouettes de quelques membres de l’équipage se détachent toutes noires sur le fond d’albâtre. Le commandant et Cook profitent de cette nuit sereine pour photo-

graphier la Belgica au clair de lune.

Le 4 juin. — Le temps est radieux; toute la matinée, nous nous dégourdissons les membres sur la glace, nous relayant auprès du malade. L’après-midi, le ciel se voile, une neige épaisse tombe lentement. Cook endosse ses vêtements de fourrure et, se couchant sur

la banquise, se laisse peu à peu ensevelir sous la neige.

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Photographie de MM. de Gerlache et Cook.

LA & BELGICA » AÜ CLAIR DE LUNE.

Vers la soirée, Danco est plus mal : la faiblesse est telle qu’il ne peut plus absorber qu’un peu de jus de citron. Le docteur ayant remarqué que l'oppression du malade augmente dans l’obscurité, deux bougies sont constamment allumées dans sa chambre. Et nous éprouvons la triste impression de veiller déjà dans une chambre mortuaire |

Pauvre Danco ! il nous est si reconnaissant du peu que nous pouvons faire pour lui! Une chose nous console : il ne voit pas venir la mort. Il parle du retour ; il veut être le premier à revoir la

terre : il ira la guetter dans le nid de corbeau !.….

Roue

Cette douce illusion est-elle sincère ? ou bien, par une exquise délicatesse de son âme généreuse, veut-il nous donner le change, afin de ne pas nous attrister davantage ?

Le dimanche 5 juin. — Notre malade est si mal que Cook lui fait, le matin, une injection de morphine. Vers 4 heures de l’après-midi, il se réveille ; il n'éprouve aucune douleur, mais sa respiration est haletante. Vers 5 heures, il est nécessaire de faire une nouvelle piqüre de morphine ; le dénoûment suprême arrive à grands pas !

Le soir, le souper n’est pas servi au carré, mais dans la cabine de de Gerlache. Vers 7 heures, le docteur vient nous prévenir que l’agonie a commencé,

Tous, nous nous rendons au carré. Danco est étendu sur le canapé; il balbutie avec peine quelques mots ; il ouvre, par moments, ses yeux tout grands, puis les referme lentement; un long râle sort de sa poitrine oppressée.

Le docteur me demande de parler au mourant, mais les mots ne viennent pas! C’est un ami dévoué, un frère qui est étendu là; j'ai le cœur serré comme dans un étau.…..

Que dire? De qui parler à ce pauvre enfant sans famille? Tout à coup, je me rappelle le culte qu'il professait pour son régiment, le 2me d'artillerie ; l’affection reconnaissante et vive que lui inspiraient deux de ses anciens professeurs, les frères Lagrange, ses sages conseillers après la mort de son père ; enfin le lieutenant d’artillerie Ienrion, son meilleur ami, presque un frère.

Comme dans un rêve, j'évoquai pour lui, un à un, tous ces noms aimés, et je sentais, à une légère pression de sa main, que ces souvenirs touchaient encore son cœur.

Tout à coup, le râle cesse : une dernière fois, Danco ouvre les yeux, puis les referme à jamais.

Il était 7 heures du soir, le 5 juin 18098.

Même jour, 9 heures du soir. — Cook, Amundsen et moi avons fait la toilette du mort. Il repose, calme et beau, dans les plis d’un drapeau national,

Les hommes de l’équipage, prévenus par le commandant, viennent, un à un, s’incliner devant le cadavre : la consternation, le regret se lit dans tous les yeux!

À la nuit, de Gerlache nous demande s’il n’y a pas lieu de faire embaumer le corps et de le déposer, dans un cercueil, sur la banquise, afin de le reprendre, le jour où nous serons délivrés, pour le faire enterrer au pays.

Cook, à qui incombera la tâche la plus pénible, s’abstient d'émettre son opinion; Racovitza et moi, nous insistons, avec énergie, pour qu'il n’en soit pas ainsi : si d’autres morts se succèdent, pourronsnous toujours conserver la dépouille ?

Danco sera donc immergé le mardi, 7 juin, après le délai légal. Le

commandant, Amundsen et moi veillerons le mort.

Il est minuit, c’est mon tour de veille. Une misérable bougie éclaire la chambre mortuaire, absolument glaciale, car, par mesure hygiénique, nous avons entr'ouvert un hublot. Le silence le plus complet règne autour de moi, et rien ne peut détourner ma pensée de ce cadavre couché là dans ce drapeau. Pourtant, je n’éprouve plus cette angoisse qui m'étreignait lors de son agonie : je sais qu'il jouit maintenant de l'éternel repos.

Lundi 6 juin. — Tout est sombre, tout est gris, le ciel se confond avec la banquise. Le silence n’est interrompu que par les craquements sourds de la mâture ou de la coque du navire. Tout travail est suspendu, excepté pour Johansen et Knudsen, qui cousent le funèbre sac dans lequel sera ensevelie la dépouille mortelle,

À 4 heures de l’après-midi, tout est prêt. Amundsen, Cook et moi faisons appel à toute notre énergie pour procéder à l'ensevelissement.

Au moment où nous achevons notre funèbre besogne, on frappe à la porte : Van Rysselberghe nous apporte quelques fleurs séchées, dernier souvenir de sa mère au moment du départ de Belgique. « I] avait promis de les garder toujours, mais il se sent dégagé de sa

promesse s’il les donne, comme suprème adieu, à celui qui nous a

MT

quittés. » Avec émotion, nous plaçons les fleurs et refermons le linceul. Puis, le corps est descendu sur la banquise et placé sur'un traîneau jusqu'au lendemain matin.

La nuit du 6 au 7 juin est rayonnante de beauté : lorsque, d'heure en heure, nous nous rendons sur la dunette pour les observations, nos regards ne peuvent se détacher de cette sombre civière qui est là, tout près du bord.

Le 7 juin, à 11 heures du matin, le froid est tel que les hommes ont toutes les peines du monde à hisser, dans les haubans, le drapeau belge cravaté de deuil. 35° sous zéro et avec une bise des plus violente.

Des matelots pratiquent dans la glace une ouverture pour l’immersion du corps, mais dès que les fragments de glace sont coupés, ceux-ci se congèlent et se réunissent à nouveau.

Le travail n'avance pas, on va même l’abandonner lorsque, brusquement, une détente se produit, rouvrant une ancienne crevasse. Aussitôt les hommes s’attellent au traineau funèbre, que nous suivons tous.

Arrivé à la crevasse, on attache les boulets à la partie inférieure du sac, mais au moment où Mélaerts veut les pousser vers l’ouverture, la glace se rompt sous son poids! Déjà une de ses jambes plonge dans l’eau glacée, lorsqu'on parvient à le ressaisir !

Tout le monde se découvre; le commandant s’avance pour parler, mais il est si profondément ému qu'aucun son ne parvient à sortir de son gosier contracté. Après quelques moments, il peut enfin prononcer les douloureux regrets et l’adieu éternel.

Alors, les boulets sont poussés dans la mer; sous cette traction, le cadavre se redresse brusquement, comme s'il reprenait vie! Tous, nous frémissons, saisis d’une mystérieuse horreur, tandis que lentement, très lentement, le sac se remplit d’eau, glisse, s'enfonce et disparait sous la banquise, qui, pour mieux garder sa proie, se referme.

Oh! cette banquise d’albâtre tant de fois rêvée par Danco! cette banquise qui lui sert de mausolée, dans son beau rêve, sans réveil

cette fois, et qu'il voit se poursuivre indéfiniment dans la mort!...

doi Le

Émile Danco naquit à Malines, le 27 novembre 1869. Il fit ses études à l’Institut Saint-Louis, à Bruxelles, puis, à l'âge de 17 ans, fut admis à l’École militaire, section des armes spéciales. En 1888, il fut admis en qualité d’élève sous-lieutenant à l’École d'application.

À l’âge de 19 ans, Danco avait encore le caractère d’un enfant, et

ce fait était dû à la sollicitude affectueuse,

mais étroite de son père, le lieutenantii colonel Danco.

Jamais Emile, bien que déjà officier,

ne pouvait sortir seul : dès qu’il quittait

{ Î l’École d’application, il devait rentrer / . chezlui en ligne droite, et ses promenades avaient lieu toujours sous ’œ 1 vigilant de son père.

En vain notre ami essaya-t-il de tirer

« la carotte », toujours des circonstances

fortuites le faisaient prendre en flagrant

délit! Découragé, il se résigna, et, à sa

seconde année de l’École d'application, RE M n’essaya même plus de jouir d’une liberté quelconque sans en avoir, au préalable, obtenu l’autorisation. Cette sévérité excessive, tout en l’empêchant de se préparer à la lutte pour la vie, eut cependant le résultat heureux de le faire travailler sérieusement : il sortit deuxième de la section d'artillerie.

En 1897, il fit son entrée au régiment de Malines et, peu de temps après, il eut la douleur de perdre son père qu’il adorait.

Émile Danco, dont la mère était morte lorsqu'il était au berceau, se trouva donc seul au monde, Il possédait une assez belle fortune, il jouissait de l’estime de ses chefs et de l'affection de tous ses camarades. Chose exceptionnelle, il n’avait pas un seul ennemi.

Malgré son vif attachement pour le 2me régiment d’artillerie, il fut pris soudain du violent désir de quitter la Belgique. À la suite de quelle

deate 249 (ER,

circonstance — peut-être romanesque — cette décision fut-elle prise? je l’ignore. Toujours est-il qu'il m'écrivit plusieurs fois, en France, m’exprimant son espoir de faire un stage dans la flotte française, comme de Borchgrave et moi.

Ses démarches furent malheureusement inutiles, le gouvernement belge ne voulant pas envoyer à l'étranger un troisième officier.

Sur ces entrefaites, de Gerlache venait de faire connaître son projet d'expédition au pôle Sud. Danco alla vers lui et, avec une insistance extraordinaire, le pria de l’admettre dans son état-major. Le brave garçon souscrivait par anticipation à toutes les exigences du service, à toutes les volontés du chef de l'expédition, et mettait même à sa disposition une somme de plusieurs milliers de francs. de Gerlache cependant hésitait : non qu’il doutât des capacités et du courage de Danco, non qu'il dédaignât l'argent mis à sa disposition et dont il avait le plus grand besoin, mais parce qu'il savait que Danco avait la poitrine très délicate. Enfin, en présence de l’insistance obstinée de notre ami, il finit par céder.

Mais alors se montra, dans l’armée, une vive opposition. Tous les chefs émirent un avis défavorable, et particulièrement l'inspecteur général de l'artillerie, le lieutenant-général de Cuyper, ancien ami du lieutenant-colonel Danco. Il déclara que laisser partir le fils serait l'envoyer à une mort certaine; que, de plus, ce serait priver l'expédition d'un membre ayant les mêmes capacités, mais une santé plus robuste pour résister au froid.

Danco, inébranlable, tenta une démarche auprès du Ministre de la Guerre; elle échoua. Désespéré, il s’adressa à l’Archevêque de Malines, qui voulut bien plaider sa cause à la Cour.

L'autorisation tant rêvée arriva enfin; Celui qui l'avait fait accorder admettait que « l’homme qui possède une réelle vocation et qui poursuit un but humanitaire ou scientifique a le droit de payer de sa vie la gloire de rendre service à la science et à ses semblables ».

Danco, triomphant, se mit aussitôt à l’œuvre,

Guidé par les frères Lagrange, il se prépara aux observations

magnétiques; sous la direction de M. Lancaster, il étudia le service météorologique dans lequel il devait seconder Arctowski.

Il alla en Autriche où il fit des mesures pendulaires sous la conduite du colonel von Sterneck ; il se rendit à Wilhelmshaven, où le Dr Borgen lui donna de précieux conseils sur les méthodes à employer en mer pour les observations magnétiques; enfin, il passa quelques jours en France, à l'Observatoire du parc Saint-Maur, pour voir déterminer les coefficients de température des aimants.

Il fallait encore s'entraîner physiquement. Dans ce but, il séjourna assez longtemps en Norvège, où il se fortifia, au grand air, dans les excursions à skis. Là aussi, avec le dévoûment, l’abnégation la plus complète, il aida de Gerlache qui faisait ses préparatifs de départ.

Danco fut l’ami le plus dévoué, le plus enthousiaste de l'expédition. A bord, il donna, en tout et toujours, l'exemple de la plus stricte discipline.

Comme travaux scientifiques, il a effectué une série de mesures pendulaires à Rio-de-Janeiro; il a déterminé les éléments magnétiques dans différentes stations du détroit de Gerlache; enfin, il venait de commencer une importante série d'observations magnétiques lorsque la mort l’enleva.

Le nom de Terre de Danco a été donné à la partie de terre resserrant, au Sud-Est, le détroit de Gerlache.

CÉRRPIRRE ERRX:

Interminable nuit : nos âmes et nos corps languissent.

Les jours de deuil, que nous venions de traverser, furent néfastes à la plupart d'entre nous. La dépression morale, jointe à l’anémie polaire, exerça de plus en plus ses ravages : nos forces diminuëèrent sensiblement, une sorte de lassitude s’empara de nos membres; nous exécutions encore nos travaux avec ponctualité, mais machinalement, sans goût. Si nos rapports communs restaient courtois, un mécontentement sourd, inconscient, n’en accueillait pas moins toutes les mesures d'ordre général. D'un autre côté, de Gerlache s’isolait davantage, se montrant sombre et taciturne.

Le 10 juin, la fête de Cook ramène momentanément la gaité parmi nous : chacun s’empresse de témoigner, d’une façon quelconque, sa reconnaissance à notre bon docteur.

Le soir, un petit festin nous rassemble. J’endosse mon habit et noue ma cravate blanche — devenue jaune. Cook ne veut pas être en reste de courtoisie et exhibe une queue de morue, qui sest, depuis des, mois, . tant soit peu défraichie.. à fond de cale.

À l’heure des toasts, je demande la parole pour lire au héros de la fête un petit discours en anglais, à la rédaction duquel j'ai consacré deux heures de traduction littérale.

J'en suis arrivé à produire ceci :

Docteur Cook,

I make fast the occasion from your anniversary in order to you

exprime all the sympathy who you suggest to me.

In proof from that friendship and because that great day, I take the engagement to mend one couple from your knit stokings (1).

Dixi CAMÉPCOINMRE.

Océan glacial antarctique, S. Y. Belgica, 10 juin 1898.

Cet anglais genre nègre met Cook à la torture : il lui faut bien dix minutes pour comprendre et je m’en sens profondément humilié.

De son côté, le docteur croit de son devoir de répondre en français, ct il bredouille une suite de mots qui n’en finit plus et que personne ne comprend. Tout s'arrange pourtant : Cook lève son verre en signe de remerciment, tandis que nous vidons le nôtre avec des hourras.

Afin de mieux accentuer ma satisfaction, je revêts un simple pardessus et vais observer la position astronomique.

Nous sommes par 71°02' de latitude Sud, et par 87018" de longitude Ouest de Greenwich. La température est de 20° sous zéro! Je rentre grelottant au carré, en me promettant bien de ne plus recommencer semblable extravagance.

Le 22 juin. — Nous voilà au solstice d’hiver : le pôle Sud est dans l'ombre jusqu’au cercle glacial antarctique. La moitié de notre longue nuit est achevée, mais nos journées les plus sombres vont se succéder : journées pendant} lesquelles midi et minuit se confondent, pour aïnsi dire. Pour nous distraire, nous ne manquons pas d’exploiter cette situation au détriment d’Arctowski qui, travaillant de 6 heures du soir à 6 heures du matin, doit nécessairement se coucher pendant le jour.

Un matin donc, qu'il dort depuis deux heures à peine, Racovitza

(1) Docteur Cook, Je saisis l'occasion de votre anniversaire pour vous exprimer toute la sympathie que vous m'inspirez. Comme preuve de mon amitié et à cause de ce grand jour,

je prends l'engagement de raccommoder une de vos paires de bas.

va le réveiller brusquement : « Vite debout, paresseux, vous avez oublié de venir aux repas, et voilà que vous oubliez de faire le service !»

Arctowski est tout étonné : il lui semble qu’il vient à peine de se coucher ! Et tout en se levant, il s'extasie sur le profond et reposant

sommeil qu’il a dû goûter pendant ces dernières douze heures !...

À mesure que la nuit devient plus profonde, les crevasses se ferment et les animaux se retirent vers le Nord. Parfois encore, nous apercevons un phoque ou quelques manchots de la Terre Adélie, rarement un manchot royal. Cette pénurie de gibier nous donne à réfléchir : que ferons-nous si notre fonds de réserve s'épuise ?.….

Par moments aussi, les pressions deviennent très violentes, secouant énergiquement le navire, qui se soulève et craque dans toute sa membrure, On les entend venir de loin comme un roulement d'artillerie de campagne au galop : les champs s’accostent, se heurtent, se morcellent, puis se tassent les uns sur les autres.

On se prépare activement à l'évacuation éventuelle de la Belgica, pour le cas où le navire serait écrasé. de Gerlache, Amundsen et plusieurs membres de l'équipage emplissent de vivres et de vêtements des caisses et des sacs, qui pourront être, à l’occasion, déposés sur la glace. Il est décidé aussi que, si nous devons nous séparer, nous formerons deux équipes. La première, commandée par de Gerlache, comprendra le lieutenant Amundsen, le Dr Cook, Van Mirlo et les quatre matelots norvégiens : Johansen, Knudsen, Tollefsen et Koren; ils disposeront du canot de tribord. La seconde, placée sous ma direction, réunira le personnel scientifique, Racovitza, Arctowski et Dobrowolski, ainsi que le lieutenant Mélaerts, les mécaniciens Somers et Van Rysselberghe, le cuisinier Michotte et le matelot Dufour.

Le 30 juin. — Depuis quelques jours, Arctowski est souffrant : le pouls est très faible. Le 26 juin, il a dû rester au lit presque toute la journée; le 28, il était fort nerveux; aujourd'hui, il est moins bien encore, Il se rend d’ailleurs parfaitement compte de sa situation, ce

qui ne provoque chez lui ni émotion, ni crainte,

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