‹ Au pays des manchotsChapitre 50 sur 90 · LES · texte numérisé non relu

LES

Ce même jour, de Gerlache me fait part d’un projet qu’il a formé.

Il me propose de partir en campagne, vers le Sud, dès le retour du soleil avec deux ou trois de nos compagnons, notamment Amundsen et Cook.

Ie raisonnement très logique fait par de Gerlache était le suivant :

La Belgica étant emprisonnée dans une banquise très vaste, dérive avec cette banquise dans toutes les directions. Or, comme les sondages renseignent d’une façon catégorique le plateau continental, nous pouvons être conduits à une distance relativement faible d'une terre, sans nous en apercevoir. Ne serait-il donc pas avantageux, lorsque le navire sera de nouveau entrainé vers le Sud, qu’un petit corps expéditionnaire fit route le plus rapidement possible de ce côté, en se déplaçant sur la banquise? Après une marche de quinze jours, on rejoindrait le navire.

de Gerlache me laissait toute latitude pour organiser cette marche, et je lui suis très reconnaissant de la confiance qu’il me témoigna en cette occasion. Mais s’il était aisé d'abandonner le navire pour courir vers le Sud, il n’en serait pas ainsi, probablement, lorsqu'il s'agirait de rejoindre la Belgica! ;

J'acceptai cependant sans hésitation et je fis part de ce projet à Cook et Amundsen, qui consentirent à se mettre en route, dès que les circonstances nous le permettraient. Toutefois, il fut arrêté que nous fcrions des essais préliminaires, afin de nous entraîner quelque peu, et de choisir, avec discernement, le matériel à emporter dans cette campagne.

Le 4 juillet étant le jour anniversaire de l'indépendance des États: Unis, nous profitons de cette occasion pour témoigner encore toute notre sympathie à Cook, et nous passons la soirée en discutant sur la politique internationale.

Cook est l'ennemi des armées de terre et de mer; il estime — et ses idées étaient alors celles de tous les Américains du Nord — que l'Europe se ruine par ses armements de plus en plus puissants. « Les

États-Unis, déclare notre ami, vont arranger tout cela en s’alliant avec

l'Espagne et, dès qu’ils auront pied sur le vieux continent, c'en sera fait des armées permanentes : il n’y aura plus que les États-Unis d'Europe alliés aux Etats-Unis d'Amérique! »

Et tandis que Cook nous faisait de semblables discours, les États- Unis écrasaient militairement l'Espagne; puis, au lieu d’entrer dans la voie de réduction des armements militaires, ils s’empressaient de voter un formidable crédit pour l'accroissement de leurs forces navales,

Il faut se trouver dans l’Antarctique pour croire à la réalisation d’une semblable utopie : l'extinction des haïines, la suppression des jalousies, l'indifférence de l’or, la paix universelle, quoi !... — avec ou sans Conférence internationale de La Haye!

Le Ô juillet. — Arctowski ne va pas bien du tout; son état s'aggrave sans que sa sérénité en soit cependant troublée, Ce matin, je me

promenais gravement : il m'aborde en riant et me demande où je

suis. — « Oh! très haut, très haut, au milieu des étoiles, dans la constellation des rêves ! — C’est le contraire pour moi, me dit-il, je

suis bien bas... presque au niveau de la mer ! » Il faisait allusion à son immersion finale, qu'il croyait prochaine.

Le Q juillet. — Depuis plusieurs jours, mes jambes me font souffrir, et je me demande avec anxiété si mon tour de maladie arrive. En prenant mon bain, je constate que mes chevilles sont toutes gonflées. J'appelle Cook, qui m'examine avec soin, et je vois, à sa figure contristée, que mon état l’inquiète. Au reste, ce soir nous sommes tous démoralisés : de Gerlache se plaint de douleur de tête et va se coucher aussitôt après le souper.

Le 10 juillet. — Quelle nuit je viens de passer! Pas une heure de sommeil ! Ma tête est lourde comme du plomb et mes tempes battent avec violence. Cook déclare que, coûte que coûte, je dois manger de la viande fraiche et propose à de Gerlache de me faire préparer un beefsteak de manchot.

Nous avions eu, jusqu’à ce jour, une si grande répugnance pour cette viande d’aspect noirâtre et coriace qu'aucun de nous n’avait pu

se résoudre à en manger.

Amundsen, qui se sent très faible, n'attend même pas l'heure du souper pour essayer ce nouveau régime et déguste, vers 5 heures, un filet cru de manchot.

Comme je suis de service à partir de minuit, je me couche à 8 heures du soir, mais sans parvenir à trouver le sommeil. Mes jambes enflent de plus en plus, et ma main gauche commence à suivre leur exemple.

De minuit à 4 heures du matin, j’assume mon quart et les observations météorologiques. J'espère, en me recouchant, que la fatigue m'apportera le sommeil dont j'ai si grand besoin. Il n’en est rien. Immobile sur mon lit, les yeux fixés au plafond, j'éprouve une sorte de torpeur. Vers le matin, je veux changer de position, et je constate avec épouvante que mes deux jambes et mon bras gauche sont paralysés. Que faire ? Crier serait occasionner une véritable panique à bord, et d’un autre côté dois-je demeurer ainsi seul, sans secours d'aucune sorte ?

Le 11 juillet.—Vers 6 heures du matin, je réussis à me traîner jusqu’à Cook. Il est visiblement inquiet ; il me donne une pilule (!) et m'aide à rentrer dans mon lit.

Je me sens si faible que je pense que la mort va venir! Par ma porte entrebaillée, un souffle de chaleur arrive du carré, et j'entends le bruit confus des premiers services du bord. J'appelle Amundsen : je lui explique où sont placés mes documents concernant l'expédition ; je lui montre une cassette dans laquelle se trouvent quelques souvenirs et les lettres que je destine aux miens ; je lui donne mes dernières recommandations. Le pauvre garçon, atterré, me regarde, m'écoute en silence, puis se retire en essayant de cacher son émotion.

Alors, l’esprit en repos, regardant par mon hublot le petit bout de ciel sombre qui se confond avec le sombre de la banquise, je me laisse ressaisir par la torpeur. Je pense encore, mais comme dans un rêve, et il me semble que la mort n’est pas chose terrible, puisque je m'en vais ainsi tout doucement, sans lutter et même presque sans

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