SOLE
CHEAP EIRE ROCNT.
Un voyage d’agrément sur la banquise.
Le 13 juillet 1898. — Je ne suis pas mort !... Le coma dans lequel j'ai été plongé hier n'a même pas duré fort longtemps. J'en suis sorti pour manger machinalement un petit filet de manchot et, quelques heures plus tard, je me suis éveillé beaucoup plus solide.
Ce même après-midi, une jolie surprise a achevé de me donner du cœur : de Gerlache a découvert, dans son magasin, un sac contenant une boîte avec cette inscription : « À ouvrir le jour de Noël. » Stupéfaction et curiosité générales devant ce mystérieux cadeau, oublié depuis sept mois. Le commandant y a trouvé, pour chacun de nous, deux petits paquets soigneusement ficelés. L’un renfermait un superbe porte-crayon en argent avec l’inscription : « Noël dans les Mers Antarctiques — Souvenir de L. O. (Léonie Osterrieth) » ; l’autre, une chaîne de montre, munie d’un cachet artistique aux armes de la ville d'Anvers et portant la devise : Audaces fortuna juvat, don du lieutenant-général et de Mme Wauvermans.
Cette trouvaille fit sur nous l’effet de la boîte de Pandore : on eût dit que lEspérance s’en était échappée et planait de nouveau sur nos âmes! Une joyeuse conversation s’ensuivit, sur le pays et les amis. Comme un grand enfant, je saisis tous les prétextes possibles pour faire usage de mon porte-crayon, et j'imaginai toute une série de lettres à cacheter, afin d’y apposer le sceau d'Anvers et la devise hardic.
Et aujourd’hui mon petit cœur ne bat presque plus la breloque!... Cook ne compte que quatre-vingt-dix-huit pulsations; il m’annonce avec joie qu'avant huit jours je serai complètement rétabli.
Pourtant, le brave Cook ne croyait pas encore beaucoup à ma
guérison, car ses tablettes portent, à la date du 14 juillet : « Lecointe
a perdu tout espoir de se relever; il a dicté ses dernières volontés. Son cas me paraît désespéré et je crains que ces pronostics défavorables n’attaquent fort le moral chez tous. »
Le 18 juillet. — Cela va de mieux en mieux. Je ne prends plus de pilules et j’ai recommencé à faire mes observations. Il n’en est pas de même pour tous, malheureusement : Cook vient de faire devant moi une analyse établissant que de Gerlache est sérieusement menacé; Knudsen a les jambes très enflées, surtout les chevilles ; Mélaerts compte cent cinquante pulsations à la minute ; Cook et Racovitza ne sont guère plus brillants.
Le 21 juillet. — Fête nationale en Belgique! Pour nous, pauvres exilés, grand jour d’espoir : demain, le soleil reparaît!
Le commandant accorde à l’équipage trois jours entiers de congé ct lui fait donner du champagne au dîner de midi. Tous sont dans une grande joie et légèrement aussi dans les vignes du Seigneur, étant donné que depuis des mois ils n'ont plus pris d'alcool.
Le 22 juillet. — Si le temps est clair, aujourd’hui, le soleil nous apparaîtra quelques instants par réfraction, vers midi, Aussi, dès 11 heures, regardons-nous anxieusement vers le Nord. Hélas ! rien : de gros nuages circulent et nous cachent l’astre tant désiré !
Le 23 juillet, à 10 heures du matin, nous nous éparpillons sur la banquise ; chacun a choisi, depuis plusieurs jours déjà, le point d'où il veut observer le lever du soleil.
de Gerlache, Amundsen, Cook et moi, nous nous dirigeons vers un petit iceberg, but habituel de nos promenades d'automne. La gaiîté cest sur tous les visages, il n’est plus question de la nervosité de ces derniers jours.
Oh! combien nous avons besoin de lumière et de chaleur ! L’anémie polaire a laissé sur nous des traces de profonds ravages : nos traits sont tirés, des rides les sillonnent ; notre teint est verdâtre, nos yeux ternes et sans vie; il n’a pas fallu plus de 1,600 heures de nuit ininterrompue pour faire de nous des vieillards (fig. 56).
Il nous faut près d'une heure pour atteindre le sommet de l’iceberg ;
Photographies du Dr:Cook,