‹ Au pays des manchotsChapitre 52 sur 90 · LE LIEUTENANT MÉLAERTS, LE CHEF MÉCANICIEN SOMERS ET L'ÉQUIPAGT · texte numérisé non relu

LE LIEUTENANT MÉLAERTS, LE CHEF MÉCANICIEN SOMERS ET L'ÉQUIPAGT

VAN RYSSELBERGHE LDOLLEFSEN VAN MIRLO KOREN MÉLAERTS DUFOUR JOHANSEN SOMERS MICHOTTE

KNUDSEN

car, tous les cent pas, nous stoppons pour reprendre haleine, Arrivés là, nous jetons les yeux autour de nous.

Le ciel, vers le Sud, est d’un beau bleu pâle; vers le Nord, il est voilé d’une brume gris-perle, Au zénith, s’allongent des cirrus duveteux.

La banquise est radieusement blanche et un mirage y produit les effets d'optique les plus extraordinaires : certains icebergs, qui en réalité sont très loin, semblent planer en l’air au-dessus de l'horizon: d’autres donnent une double image : l’une réelle, tandis que la seconde, virtuelle, reproduit l’iceberg renversé; un autre iceberg présente aussi l’image renversée, mais à quelque vingt mètres au-dessus de Pimage réelle. L’œil doit s’habituer peu à peu à ces phénomènes déconcertants.

Tout à coup, l’un de nous s’écrie : « Le voilà! c’est le soleil! »

Et avidement nous contemplons de tous nos yeux le petit rectangle de feu qui se montre à l’horizon. Il s'élève peu à peu et au-dessous parait un second rectangle, absolument rouge, qui se transforme en piédouche. A midi, les trois quarts d’un beau soleil d’or embrasent la banquise : les hummocks, dont les sommets sont rosés, allongent des ombres qui n’en finissent plus, tandis que dans le lointain la Belgica se dresse, toute petite, mais toute fière d’avoir échappé à l'hiver antarctique !

À midi quarante, le soleil avait déjà disparu, mais nous rentrions à bord le cœur content et l’âme en fête,

Le 27 juillet. — Amundsen, Cook et moi avons eu, ce matin, un sérieux entretien. Notre état de santé étant satisfaisant et la saison propice, il nous semble que le moment est venu d’entreprendre, vers le Sud, sur la banquise, l'expédition que de Gerlache m'a proposée, il y a quelques semaines.

Nous nous réjouissons à l'idée de ce changement de milieu et nous décidons que, sans tarder, nous ferons un stage d’entraînement.

En conséquence, nous commençons les préparatifs d’une expédition

préliminaire. de Gerlache nous approuve fortement et pousse l’ama-

bilité jusqu’à nous prier d'indiquer les vivres que nous voulons emporter : la cambuse nous est ouverte toute grande!

Cette générosité nous émerveille et, sur-le-champ, nous dressons une liste de tous les aliments que nous préférons. Comme nous SUPPO»= sons que notre absence sera courte, nous prenons plutôt l’agréable que l’utile : du beurre, des fruits conservés, du chocolat et autres petites friandises!

Notre enthousiasme croît à mesure que le moment du départ approche; cela devient une véritable parodie du voyage de la Belgica : nous annonçons avec emphase que nous ferons des découvertes géographiques « épatantes » et des observations scientifiques « inattendues »! Notre joie ne tarde pas à gagner tout le monde, étatmajor et équipage.

Le 29 juillet. — Depuis deux jours, c’est une véritable fièvre à bord: on ne travaille plus que pour « les grands explorateurs » : on achève la tente, on monte les lits-sacs en poil de renne; on embpile les vivres dans des caisses, on remplit des bidons d’alcool; on hisse la voile du grand traineau de Cook; on nettoie nos fusils... car nous partons armés comme Tartarin de Tarascon!

Dimanche 30 juillet. — Dès 8 heures du matin, le traineau est chargé, surchargé même; il disparaît totalement sous les énormes ballots que nous entassons avec peine. Il n’y a pas de vent, mais c’est égal : nous déployons la voile!

À 9 h. 45, tout est prêt, nous faisons des adieux pathétiques à nos compagnons, qui nous ovationnent comme au départ de la Belgica!

Alors, avec solennité, j'attache au cou du D' Cook la croix de Commandeur de l'Ordre des Kjoedbollers, tandis que j'épingle sur la poitrine d'Amundsen la croix d’Officier du même ordre. Ces deux bijoux ont été ciselés par Van Rysselberghe : ils consistent en un placard brillant — fond d’une boîte de conserve! — de 10 centimètres de diamètre environ, dont la face porte un manchot royal avec cette inscription : Rapidité!! Privations!! et le revers : Expédition scientifique

sur la banquise, — 30 juillet 1808.

À 10 heures 30, nous appareillons : Amundsen et moi sommes attelcs à la bricole et montés sur des skis; Cook est chaussé de ses raquettes canadiennes et dirige le traîneau. Le commandant nous accompagne un bout de chemin, puis il nous quitte, en nous répétant encore Îles signaux à faire de part et d'autre, en cas d'alarme. Une dernière poignée de main et nous repartons allègrement, en ayant soin de relever, de temps à autre, la Belgica au compas, afin de nous orienter le mieux possible. Allègrement n’est pas exact, c'est misérablement que nous traînons nos cent vingt kilogrammes de charge, sur une couche de neige peu résistante, tombée la nuit précédente.

De temps à autre, nous nous arrêtons pour reprendre haleine. Nous pouvons alors admirer la banquise, superbement éclairée par un délicieux soleil, Le témps est sec et froid.

Vers midi, nous nous trouvons devant un immense lac gelé. Un effet de mirage nous montre la banquise à une distance énorme. Au Nord-Est du lac. s’ébattent des balénoptères, d'innombrables phoques et quelques manchots.

Comme la glace devient trop fragile, nous regagnons la lisière du lac et arrivons dans une région bouleversée par les pressions. Le traineau y glisse mieux, la neige étant très dure, mais il garde difficilement l’équilibre, à cause des inégalités de la glace.

Vers 3 heures, nous parvenons à une grande crevasse, qui ne peut être contournée qu’à la condition de faire un énorme détour. Le soleil est d’ailleurs près de l'horizon, nos estomacs crient famine, nous nous décidons à camper.

Nous dressons la tente et Amundsen commence à préparer le repas. Quant à moi, je suis lamentable : l’un de mes pieds est à peu près gelé. Cook attribue cet état de choses à mes souliers trop étroits pour une température de 350 sous zéro. Il me frictionne avec une telle énergie que j'en crie de douleur; et mes cris lui font plaisir, car il en conclut que mon pied n’est pas insensible et, par conséquent, .non gelé complètement, auquel cas l’amputation eût été

nécessaire |...

Au bout de quelques minutes, tout danger a disparu, mais comme je grelotte encore, je me couche dans mon sac en peau de renne.

Amundsen et Cook font le ménage : d’abord de la soupe aux pois; puis, dans la même casserole, sans la nettoyer, ils rôtissent de la viande de manchot; enfin, et toujours dans le même récipient, ils préparent du chocolat!

Comme je suis un peu souffrant, vite on me sert la première tasse.

Püotographie de M. Lecointe.

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