DU NID DE CORBEAU
paraissait beaucoup plus friable et était composée le plus souvent de nappes peu étendues. Parfois encore, nous longions de vastes champs. Une chose nous était surtout défavorable, c'était la direction longitudinale des clairières, qui, étant presque toujours perpendiculaires aux vents des derniers jours, étaient orientées de l’Est vers l'Ouest. Nous devions donc traverser ces clairières dans leur largeur seulement.
Ce soir, nous sommes arrêtés non loin d’un superbe iceberg tabulaire et, comme nous avons aperçu des manchots, nous mettons un canot à la mer pour une partie de chasse. Nous sommes cinq : Racovitza, Amundsen, Mélaerts, Van Mirlo et moi. Nous rentrons avec du butin, tous très satisfaits à l’idée de cette chair fraîche qui nous reposera des conserves.
À peine sommes-nous à bord, que la brise se lève et le ciel s’obscurcit. Nous sommes secoués par une violente tempête, analogue à celle qui a favorisé, il y a un an, notre entrée dans la banquise.
3ien que les glaces nous enlacent à nouveau, nous ne voyons là aucun mauvais présage. De plus, comme j'ai une faim de loup et que je ne vois plus la nécessité de l’abstinence, je consomme, en une fois, non seulement les provisions économisées sur mes précédentes rations, en prévision des jours de misère noire, mais encore les rations de toute une semaine qui viennent d’être distribuées. Je suis tellement certain de la délivrance, que je fais même des générosités à mes compagnons de quart.
Le 3 mars. — Nous sommes toujours immobilisés au même endroit; la banquise demeure compacte, mais les nappes s’agitent dans tous les sens contre les flancs du navire, ce qui constitue pour nous un danger réel. Certaines plaques étant particulièrement inquiétantes, nous les avons morcelées avec des explosions de tonite et leurs fragments, ainsi groupés, nous fournissent un matelas, contre lequel s’amortit la pression.
Nous sommes toujours à la ration, car il se pourrait fort bien que
nous ne fussions pas dégagés cette annte. Combien je regrette d’avoir
consommé si rapidement mes vivres de réserve! C’est une amère leçon pour mon imprévoyance.
D'un autre côté, comme le pétrole va faire défaut et que déjà les jours deviennent courts, il est temps de s'occuper de la question « éclairage ». La recherche d’un procédé brillant et économique est mise au CONCOUTrS.
Cook fait valoir le système des Esquimaux : un réservoir rempli de morceaux de graisse de phoque dans lesquels on pique plusieurs mèches, Ce luminaire donne peu de clarté, empoisonne l’air par une odeur nauséabonde et occasionne une véritable pluie de noir de fumée. Mais, à part cela, c’est très bon! Cook, très fier de sa nouvelle lampe, la tient allumée, même le jour !
Les deux mécaniciens ont enfanté, chacun, des procédés assez compliqués. La lanterne de Van Rysselberghe est grosse comme une maison et loge une flamme microscopique et vacillante,
Décidément Racovitza a le pompon! Encouragé par le succès, il fonde avec Arctowski une véritable huilerie, où l’ancienne machine: hache-viande {prise à l'insu de Michotte) est utilisée pour découper la graisse de phoque. Son laboratoire fournit les étamines, celui d’Arctowski les filtres. En deux ou trois jours, ils ont une usine modèle.
Mais l’ingénieux Van Mirlo parvient à leur damer le pion en fabriquant, dans de vieilles boîtes à conserves et sans grand’peine, une huile très peu inférieure à celle du laboratoire.
Cook, moins préoccupé par les malades, cherche un nouvel aliment pour son activité : il déclare qu’il est nécessaire de construire un canot en peau de phoque. Comme il ne parvient pas à nous émouvoir en faveur de son projet, il annonce solennellement que son canot a un but scientifique : favoriser les lointaines excursions, de manière à étudier sur une plus vaste échelle les différentes formations des glaces.
Cet argument ne lui fournit pas plus d’adeptes, mais comme il a prononcé le mot « scientifique », il devient impossible de ne pas l’'approuver, Cook est donc mis en possession de peaux de phoque et
de vieilles planches, et, ce matériel ne lui suffisant pas, il rôde dans
tous les coins, dans toutes les chambres même, à l'affût d’un morceau de bois. Si on le laissait faire, il scierait, pour son fameux canot, la table, la bibliothèque et les armoires du carré.
Le 6 mars. — Depuis quelques jours, nous ne sommes plus seuls, Des manchots de la Terre Adélie ont élu domicile auprès de nous. Au
Photographie du Dr Cook.