‹ Au pays des manchotsChapitre 80 sur 90 · LE MOMENT DE LA MUE · texte numérisé non relu

LE MOMENT DE LA MUE

début, on en a tué un certain nombre, mais Racovitza, le seul qui sache les dépecer convenablement, a fini par se lasser de ce travail. Il a déclaré que les deux petits beefsteaks fournis par chaque manchot ne valent pas la peine qu’il se donne pour le dépeçage ; il estime donc que les phoques seuls doivent être exécutés. Et, pour achever de nous rallier à son idée, il déclare qu'il faut, au contraire, épargner les manchots qui se trouvent dans nos parages, car ils sont, à cette époque de ‘année, particulièrement intéressants à étudier.

C’est, en effet, le moment de la mue. Les manchots se réunissent

par groupes de 8 à 10; puis, cherchant un abri derrière les hummocks, ils demeurent à peu près immobiles, en proie à la fièvre. Insensiblement, la petite troupe grossit, mais non sans difficulté, car chaque fois qu'un nouveau venu se présente, ce sont des explosions de colère chez ceux qui sont déjà installés. Ils ouvrent le bec démesurément, en tendant le cou et agitent leurs petites ailes. Peu à peu, le calme renaît, on fait place aux nouveaux arrivés et ils demeurent tous là, tristes, enfiévrés, sans prendre de nourriture. Puis, leurs beaux pardessus tombent en miettes, comme mangés par les mites, tandis que, honteux, ils se cachent où ils peuvent.

Le & mars. — Notre position devient chaque jour plus critique. Depuis le 27 février déjà, Michotte, du nid de corbeau, a constaté à l'horizon une étroite ligne noire, en deçà de laquelle des points blancs montent et descendent. Nul doute ne subsiste donc à cet égard : c’est bien la lisière de la banquise et la houle de l’océan. Cette houle nous arrive maintenant en grandes ondes qui chassent les nappes de glace contre nos flancs et y accumulent une véritable « enceinte », tandis qu'à quelques milles de nombreux icebergs forment les « points d'appui » de notre « ligne avancée ».

Impossible d'exécuter encore des mesures de précision sur cette banquise instable et morcelée.

Les observations astronomiques assignent actuellement une dérive assez rapide qui nous porte vers l’'Ouest-Sud-Ouest, Notre première hypothèse va-t-elle se réaliser et serons-nous entraînés dans la mer de Ross?

Ün fait semble déjà certain : l’apparence de terre que signale Walker par 102 degrés de longitude Ouest et par 71 degrés de latitude australe est un mythe, car notre dérive nous fait passer à l’endroit même où cette terre était censée se trouver.

Le 10 mars. — J'ai eu un long entretien avec de Gerlache. J'avais terminé le tracé préliminaire du nouveau détroit, et il convenait de baptiser les parties de terre et de mer, afin d’en donner la description

dans nos rapports scientifiques.

Avec un tact tout particulier, de Gerlache désirait que nous fissions ensemble ce baptême, qu'il avait le droit de régler à sa fantaisie,

Je collaborai done comme conseil, ne désirant intervenir person= nellement que le moins possible,

Ce travail a été repris ensuite en présence de Racovitza, Cook, Arctoweki et Amundsen, C'était très intéressant. Il fallait éviter les oublis et s’efforcer de distribuer les noms des protecteurs de l'Expédition de manière à proportionner l’importance des parties de terre ou de mer reprék sentées à l'importance des services rendus avant notre départ d'Europe.

Certains noms subirent de tels déplacements, qu’en cet après-midi seulement ils voyagèrent d’ile en cap, de cap en détroit, de détroit en baie, de baie en montagne, etc. rie | C’est cette question de répartition propor- Phot, du Dr Cook honnelle qui nous avait empêchés de baptiser

NE les découvertes, au fur et à mesure qu’elles se présentaiente

Le 13 mars. — Il y aura demain un long mois que nous avons quitté notre champ d’hivernage et que nous sommes prisonniers à la lisière de la banquise, sans cesse roulés et agités par le tangage.

Du nid de corbeau, nous apercevons l’océan libre de glace et, supplice de Tantale, nous ne parvenons pas à l’atteindre,

Ce soir, les mouvements de la banquise sont extraordinaires; la houle et le vent poussent les icebergs dans tous les sens. Non loin de nous, un groupe serré semble vouloir nous aborder. Rien à faire devant cette menace de collision qui nous écraserait, que d’attendre

et d'espérer. Le mercure du baromètre marin monte et descend incessamment : c'est comme si le navire était brusquement enlevé, puis replongeait dans la mer. Les lames, sous la glace, atteignent-elles donc une telle hauteur?

Le 14 mars, 2 heures du matin. — Depuis hier à 11 heures du soir,

notre marche vers les icebergs s’est ralentie et la houle a diminué. A minuit, les glaces se sont disjointes, la détente a commencé. Mais lobscurité nous a empêchés d’en profiter.

Voici enfin le crépuscule. On hisse les voiles, on cale les soupapes de sûreté, afin de faire monter la pression à son maximum, et, de nouveau, le cylindre de basse pression est employé comme cylindre de haute pression; nos efforts sont surhumains. Peu à peu, nous nous dégageons de l’étreinte, nous avançons, la détente nous aide, les champs de glace se font de plus en plus mignons.Voici, enfin, le dernier, plus d'obstacles! Cette fois, c’est l'Océan sans entraves, c’est la Hbertel.:,

Page 1