PANORAMAS ET JARDINS
Pour qui monte au col de Sfa, par le chemin des diligences surannées, vers l'heure du couchant, le
soleil théâtral prend coquettement des poses en mourant, la rutilante bouée flotte, puis s'enfonce avec lenteur dans un océan d'or.
^^ Biskt\i
La route zigzague dans les flancs de la montagne, des caravanes de chameaux, de mulets et de bourricots la gravissent avec lenteur, gagnant El Outaïa, la riche plaine des temps romains. Le site est dénudé, çà et là des carcasses blanches de bêtes de somme, marquent de signes désolés les versants caillouteux.
L'aspect des roches témoigne des cataclysmes anciens, des dunes moutonnent les collines, et l'on dirait d'une mer aux vagues solidifiées par quelque magie (i). Sur la crête, le génie militaire avait placé jadis un poste de télégraphie sémaphorique, cabane où des générations de troupiers gravèrent leurs noms. Les vents font rage dans ce refuge, glacés par les cimes des Aurès, ou, surchauftes par les courants sahariens, les énervants siroccos. Sur l'autre versant, la route fuit dans les orges qui font là-bas comme un lac de verdure où flottent de rares bordjs (-) blancs.
Plus loin, vers le nord, à l'horizon bleuté, on voit les monts qui sont une infranchissable barrière aux nuages et aux frimas du septentrion, gardiens fidèles de l'azur immarcescible.
Cj Les environs offrent de grandes ciiriositcs aux minéralogistes; on y trouve, outre d'excellent gypse, de la pierre à chaux, toute la série des grès vers Chetma, du kaolin dans les Ziban, de Talbâtrc vers El Outaïa, du cinabre et même une pierre presque précieuse : la calcédoine.
(-) Sorte de ferme fortifiée.
Biski\7
Vers le sud, le désert apparait vraiment selon la
métaphore des premiers guides, comme la peau d'une
panthère
colossale,
dont les ta-
chetures seraient les oasis. En descendant, à mi-colline, parmi les vagues vertes des ksour, les moutonnements des cimes innombrables, des minarets surgissent; le dôme énorme du Dar-Diaf, le Royal- Hotel, caravansérail dont l'orgueil s'exalte en un belvédère pavoisé, et plus loin les humbles tours quadrangulaires des mosquées.
L'oued marque au bord de Toasis un immense sillon, une grève de galets et de sables, de ternes végétations, où paissent le jour des bêtes isolées, où la nuit hurlent les chiens errants et les fauves. Triste grève d'où la mer serait partie pour jamais, laissant la désolation d'un vaste lit abandonné.
Depuis l'éminence de Raz-el-Ma, une source mur-
Royal- Hôtel.
4G Biskra
mure à Técart et se cherche un lit, sur le bord de la grande rivière ; elle glisse timide et gazouillante sous de discrètes verdures et ce ruisselet qui clairdit à peine par place est la scguia, frêle artère qui porte en elle la fertilité des ksour.
Deux ou trois jours Tan, le torrent se précipite des hauteurs de FAurès, et emplit Timmense plage, l'oued roule quelques heures chaque printemps, avec un
bruit de mascaret, les eaux des grands monts, vers | l'avide désert qui les boit.
Au bord même de la rivière s'élève une muraille éclatante, percée de Jours semblables aux arches d'un grand et incxpliquable pont, cest le
château Landon ('), enclos de merveilles^ où chaque passant vient s'égarer durant une heure impérissable au fond du souvenir.
Un rideau de superbes palmiers et la murmurante segiiia y conduisent. Les allées sont larges; les Arabes, gardiens muets, y circulent à pas ouatés et la lumière se joue parmi les formes vertes qui s'élancent et s'enlacent dans la plus capricante fantaisie. Il y a quelque chose d'apeurant dans le mystère de ces ombrages et plusieurs y rêvèrent de l'allée fatale qui conduisit Akedysséril au temple de Siva. La lumière enfin se tait et la rêverie plane libre par l'ombre et le silence.
Il y a là tous les palmiers : le royal, celui de Java, les soixante-douze espèces cataloguées et peut-être d'autres encore; des figuiers de Barbarie, d'Inde et des pagodes, des bananiers, des lataniers, des cocotiers aux régimes mort-nés, des cactus, des youccas du Brésil, de la Caroline et du Texas, des bordures graciles de bambous, et des éclaircies de pelouses, et des arceaux avec pour fond, l'infini du désert, le bleu du ciel, ou les perspectives grises de l'oasis d'El Alia.
Décor de féerie en vérité, où la sagesse d'un Yankee
(') M. le comte Landon de Longeville, un savant et un homme de goût, sut faire, à Biskra, par de patients efforts et au prix d\ine fortune, une collection botanique célèbre dans le monde entier.
Biskra
devient folie, où ses yeux atiendent au tournant de chaque sentier une princesse de Shéhérazade indiquant quelque Sésame ignorée, pour un trésor de recueillement, pour le palais du meilleur sommeil.
Un kiosque otfre des divans bas au promeneur; les lianes mauves des bougainvilliers en décorent les baies mauresques et retombent çà et là en rameaux tendus pour la cueillaison. De la terrasse haute qui borne le jardin de féerie, l'œil découvre les troublantes perspectives du Pays de la soif et, passé la rivière, désolée, les proches verdures d'El Alia, oasis jumelle que l'on veut croire pleine aussi de rares frondaisons. Plus près, au milieu même du lit de pierre, le marabout de Sidi Zerzour — Monseigneur Sansonnet, patron de Biskra —
5o Biski-a
dresse son éblouissante koubba (ij. Selon la légende qui déclare que jamais le flot ne prévaudra contre ses pierres, pourtant disjointes, le marabout se maintient immuable, insensible aux morsures du soleil ardent, tel un stvlite vêtu de roches et défiant l'éternité.
(') On nomme ainsi la coupole ronde et blanchie à la chaux qui domine parfois les mosquées et les tombeaux musulmans.