‹ Au pays des palmesChapitre 15 sur 34 · VIEUX TEURS ET JEUNES BISKRIS · texte numérisé non relu

VIEUX TEURS ET JEUNES BISKRIS

Un tunnel se présente; — une maison s'est bâtie sur le chemin ; dans Tombre, sous ce pont, quelques indolents fument en devisant, accroupis sur un tronc de palmier, ou à même le sol. Leurs paroles sont rares et ils les espacent d'un temps de rêve, les complètent d'un regard ou d'un sourire.

Ce sont les vieillards de la djetnmaa {^)\ ils ont les figures farouches des anciens teursQiàts, barbes incultes où les fils d'argent l'emportent. Graves, ils veulent ignorer l'étranger qui les frôle, et qui souille de son pied

\^, Assemblée de notables, sorte de Conseil municipal.

Bisk/\T

la cendre de leurs chemins. S'ils le regardent, leur expression est indéfinissable, et la haine, le dégoût, la menace s'y révèlent tour à tour. Ces débris, dont les pères furent les vaillants de la défaite, parlent à l'écart, comme tels vieux légionnaires réformés, de la gloire disparue d'Islam, et peut-être aussi de la fatalité des lendemains!

Plus tard encore, dans le jour, les enfants s'éveillent, quittent comme des oiselets les coins de natte où ils reposaient, ils s'ébattent par la rue, ils surgissent de toutes les portes, emplissant l'oasis décris. Il yen a tout un vol. — • Ces petits sont loquaces, étourdissants , vifs.

Ils grandissent dans les champs de l'oasis, librement, comme les chardons et les asphodèles; leurs pères indolents ne dirigent point leurs premiers pas, ne se penchent point pour entendre leur* premiers balbutiements. Si quelque malheur les frappe

56 Biskra

tandis qu'ils jouent et vagabondent, la famille les ensevelit et dit avec un sourire où la résignation quiète remporte sur Tamertume :

— Mektoub R'bbi : C'était écrit !

Leurs loques de couleurs vives éclatent au soleil, comme le plumage des petites bestioles des îles; les écharpes qui enserrent leurs corps menus sont rouges, jaunes, amarante, cerise; ils sont coiffés de foulards multicolores ou de chéchia; quelques-uns sont enveloppés de burnous et semblent des Arabes de Lilliput, dont les capuces battent les talons. Tout cela se sauve, pousse des cris aigus, criant, excitant la fureur des chiens qui se hérissent. Derrière une porte, par un mince interstice, ils montrent un œil et une menotte salie, puis, bientôt apprivoisés, ils reviennent en bande, familiers^ et pareils aux cigales importunes, ils n'ont plus qu'un cri dont ils persécutent le promeneur :

— Sordi? macache sordi?... sordi barca ? (un sou? ne donneras-tu pas un sou? un sou seulement?)

Si l'aubaine est lente à tomber, les gosses insistent, si le roumi prévenu leur répond la phrase ironique et traditionnelle : « Passe demain, Allah te donnera! » ils s'irritent; sur l'air universel des lampions, ils chantent, — Un-sor-di, Un-sor-di !

Alors leur acharnement devient un plaisir et ils jouent à avoir un sou, ou peut-être seulement à causer, sous

sç

58 Bisk}\i

prétexte d'un sou, le plus insupportable agacement chez le voyageur qui traverse leurs folles petites joies d'enfant.

Sans doute, dans leur logique puérile, ils considèrent la pièce du roumi comme leur dû, droit prélevé sur le passage et que le faste de Tétranger doit oublier en la menotte du mesquine matchachou. Aussi courent-ils à perte d'haleine derrière les voitures, dans le nuage de poussière qu'elles soulèvent sur la route oasienne. Ils sentent qu'un petit sou leur est pris; la voiture les vole, ils la poursuivent. Et souvent, dépités, ils s'arrêtent net, et les bras au ciel, la voix exaspérée, ils lui jettent une longue huée !

Le plus leste de la bande propose parfois hardiment <( la course »; il crie avec assurance, sachant bier l'attrait du spectacle qu'il propose :

— M'sieur, sordi, la course !

Ce qui signifie laconiquement qu'un sou étant jeté au loin sur le chemin, le plaisir du charitable Monsieur sera de voir se ruer vers la pièce la petite troupe tout entière. Elle grouillera un moment dans la poudre, puis, après une courte lutte, le plus adroit ou le plus fort aura triomphé, la main haute, serrant le billon et le mettant hors de, l'atteinte des petits, attachés rageusement en grappe, le long du bras qui les frustre.

Ils préfèrent la course, qui donne l'aubaine au plus

Biskra 5q

agile, après un concours presque légal, au hasard, qui fait tomber en n'importe quelle main le sou que Jette le passant. Ceux qui turent trop loin, ceux qui tendirent à contretemps leurs petits bras, tous les mécontents s'unissent bientôt et recommencent avec entrain la musique que l'espoir avait un instant interrompue. Ceux qui n'ont rien eu se plaignent, et c'est justice. Alors, seul, l'énergique o Rôôô..! balek ! » les disperse, encore faut-il parfois que le geste affirme la menace.

Il n'y a dans ces bandes bigarrées et bruvantes de petits enfants aucun adolescent; des petites filles, pas de fillettes. La précocité de la race fait qu'en un .jour l'enfant, sans apparente transition, devient l'adulte, et la gamine, la femme.

La joliesse de ces petits êtres étonne, et nulle race au monde peut-être, n'offre à l'œil de plus captivantes rondes de marmots. Il y a des chevelures de jais dont les boucles courent et auréolent des tètes fines et jolies que le soleil peut seulement dorer; il y a des chevelures que les^e?z«e/î5ont faites d'un blond de safran, et toujours des yeux larges, éclatants, profonds où Ton voit jusqu'à l'âme mutine. Et avec cela des poses, des coquetteries, des déhanchements devinés de courtisanes, les sourires équivoques d'une innocence frêle que l'on veut croire déjà presciente, — « de la graine d'amour qui vient d'éclore. »

Page 1