TAVERNES
Le prophète s'abstint, dit-on, de café mais aujourd'hui, quelques nomades des douars extrêmes et d'inappréciable pauvreté, ignorent seuls la douceur de humer en de fines tasses à fleurs le kaouah parfumé, tout en soufflant de gros nuages bleutés d'un chébli blond. Les heureux habitants des A*50Z/r voisins de Biskra fument et boivent le café, ce qu'ils appellent orgueilleusemcnx faire caïd.
Chaque village a ses tavernes étroites ou vastes, nues ou ornées, suivant la richesse du ksar, suivant le nombre de ses clients. Vers l'heure où le soleil se cache derrière les palmes, on voit les habitués s'acheminer avec lenteur vers la case du kaouaciji.
La salle est grande, un coin en est réservé à l'attirail du cafetier; dans les plus riches de ces tavernes, un artiste a peint des fresques naïves sur le crépi de la muraille, des tapis recouvrent le divan de terre qui fait le tour, des nattes sont sur le sol. Un jeune éphèbe en tunique ou veste blanche, coiffé de la chéchia, prépare, près du fourneau bien primitif, la liqueur brune dans les petites cafetières tronconiques. Il sait
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quels seront ses hôtes et les salue d'un mot rapide, sans détourner la tête, sans interrompre sa besogne.
lei, nulle musique, aucune bateleuse. La fête se tient ailleurs, et ceux du village ont mieux encore, dans cette salle commune, un cercle qu'un café'. Ils viennent en silence et se rangent à leur place accoutumée, qui sur les nattes, qui sur les divans, roulant des cigarettes, préparant les boîtes de fer où ils serrent le fin tabac; et fumant, et restant, ils attendent sans impatience ceux qui tardent.
Ils viennent seuls ou par groupe, et ils entrent chez le kaouadji comme ils entrent dans la mosquée. A portée de leurs mains, ils ont la tasse où le café fume, leurs paroles sont rares, perdues dans la fumée bleue et ponctuent seulement les rêves ternes où ils s'abîment. Le démon du Jeu les tente parfois, et c'est à coups de cartes grasses, venues d'Espagne, qu'ils se disputent un maigre pécule de billon. Autour des joueurs, les fumeurs font cercle, suivent et apprécient la chance, tranchent un débat, apaisent une dispute qui parfois éclate, imprévue, violente, laissant les adversaires furieux et se défiant d'un regard aigu.
Mahomet déplora cette perversité chez son peuple, il édicta des peines contre les pécheurs endurcis. Il proscrivit le jeu dit des /lèches, par lequel, au moyen de sept inégales baguettes, le sort partageait à vingt ou
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trente musulmans, les membres d'un chevreau. Les joueurs ne pouvaient apporter leur témoignage en justice. Seuls, les échecs trouvèrent grâce devant le législateur qui considéra que le calcul étant la hase de ce jeu, il ne pouvait devenir pour les croyants sujet de discordes et d'immoralité. Toutefois, les figures de bétes, interdites par la sainte loi, ne devaient pas ■ exister parmi les pièces de l'échiquier.
Les croyants s'attardent, en dépit de la règle, à leurs jeux aimés. A l'heure du kouss-kouss, ils regagnent leurs logis, seuls les vagabonds demeurent assoupis sur les nattes et trouvent un gîte chez l'hospitalier kaouadji, pour deux sous — prix de la tasse même ^ l'hôte les garde sous son toit durant toute une nuit.
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Le café maure est une boutique où chacun s'assied, l'Arabe oublie le roiimi à ses côtés il n'en craint pas la profanation. Mais son logis est semblable à son cœur et garde ses mystères. Les portes de ces cabanes de toube sont basses, plusieurs ont dit pour que le front du visiteur s'incline dès le seuil, plus encore, croyonsnous, pour ne rien livrer h Tœil indiscret de l'étranger.
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Nulles ouvertures ne trahissent l'intérieur, et par des jours en meurtrières, des chiens kabyles montrent leurs crocs menaçants. Le ksar semble désert, mais une vie quasi souterraine y persiste; ainsi le visiteur errant par les sentiers du Moghreb croit à de fausses solitudes.
Toute curiosité importune ces patriarches, réfugiés en l'intimité précieuse du gynécée, les politesses du langage bannissent toute question sur la vie familiale. Tout regard est inquisitorial et vole quelque chose de caché qu'ils aimeront moins, pollue le visage de leurs femmes. Ils fuient l'étranger ou le subissent, et leurs livres disent : « Toi et ton frère contre ton cousin, toi et ton cousin contre l'étranger. »
Il est dit encore : « Femme sans pudeur est comme manger sans sel », et ils cachent leurs épouses, non pas seulement pour se garantir des possibles trahisons, mais afin de garder pour eux seuls la volupté de contempler leurs formes, pour les dérober même à Temprise fatale de l'œil d'autrui, qui peut retenir l'expression d'un visage, la joliesse d'un geste.
Chez les grands, de moindre vertu, peu à peu la tradition s'abolit ; on dîne chez l'agha, selon la mode européenne, et Peffort d'être semblable au vainqueur, triomphe des vieilles répugnances. La loi, d'ailleurs, est de préceptes fragiles, comme un tilet aux mailles lâches et faciles à distendre.
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Dans le sud extrême, hormis le toubib, qu'introduit la peur de mourir, nul ne viole le secret de la maison. A Biskra, mille contacts dévièrent ces rigidités des
croyants, et la faveur est auj^/Liivi iiui commune, de visiter les logis indigènes. Guillaumet conta la peine qu'il eut à peindre telles Aicha, Fathma et autres femmes de cheikhs pourtant dévoués, les orientalistes sont aujourd'hui plus heureux.
Si l'on pénètre chez quelque villageois, un peu
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tn'toiirni (*), les chiens hérissés aboient, les enfants et les femmes fuient, et c'est dans toute la maison un terrible émoi, que la politesse du maitrc ne peut dissimuler. Ces intérieurs cachent aux regards les plus misérables taudis, et la simplicité antique dédaigne ici le confort des roiimis. Les pièces sont vastes chez les riches, et donnent sur une cour centrale où, dans de grands vestibules, tièdes et habilement aérés, Acsgiierbas, outres en peau de chèvre, balancent sur des trépieds de bois une eau qui suinte et rafraîchit. Ces alcarazas oscillants conservent à la famille une boisson froide, mais empuantie de goudron. De rares tapis et des nattes d'alfa forment tout rameublemcnt.
Chez quelques riches, l'horreur d'un mobilier d'acajou s'étale, et les murs s'adornent de formules du Koran — préceptes tirés de quelques surates.
La famille, d'abord en fuite, revient pourtant sur un signe du père et les enfants curieux s'approchent, sournois et méfiants. Les femmes à la démarche gracieusement hésitante, lèvent vers les intrus leurs grands yeux étonnés, dont un cercle de koheul fait vraiment des yeux de gazelles. Tous bientôt, fixent espièglement l'étranger, mais un mouvement seul les décontenance
(«) Mot de sabir signihaat celui qui adopte dans une certaine limite les coutumes européennes {retourné).
et les maîtresses de céans, glissent leurs doigts que l'angoisse rend gourds, dans les laines qu'elles tissent, ou bien elles broient mollement dans les vastes plats de frêne, dus à l'industrie kabyle, les fines granules du kousskouss. Toutes ces femmes, quand elles sont jeunes, ont des timidités et une gaucherie d'enfantelets ; de rares privilégiés virent, dit-on, dans de somptueux harems des filles d'une rare beauté!... La décrépitude des vieilles est lamentable; la loi musulmane qui met en doute l'existence de l'àme féminine, est cruelle et ne voit dans la femme que Tobjet soumis et l'esclave fidèle ; quand la beauté n'est plus, reste une triste ilote qui se traîne jusqu'à la mort, horrible et résignée.
L'Arabe qui se méfie de l'étranger, redoute son voisin; il se garde contre les faiblesses de ses femme s -enfants^ pourtant les drames sont fréquents, les amants audacieux, les maris impitoyables...