LA PLAINE
La plaine est déserte vers le milieu du Jour, des { bourricots à Taventure broutent le long des troncs de palmiers, les chameaux eux-mêmes s'affaissent et remuent avec bruit leurs énormes mandibules. Seuls, des nègres en turban, patouillent la terre et la paille et confectionnent les briquettes de toube. De rares Arabes, que pousse sans doute quelque urgence extrême, passent au trot de leurs petites montures, les Jambes ballantes ou posées dans les deux paniers immenses qu'ils vont remplir quelque part à la ville, ou dans un coin de l'oasis. On entend dans l'ombre d'un sentier : Rrrr!... sorte de vibration du gosier que toujours accompagne le bruit mou de la matraque sur le ventre de l'animal.
Les heures de séguia règlent pourtant d'indispensables labeurs. Les habitudes oasiennes accordent à chaque propriétaire, suivant ce qu'il possède, un temps d"irrigation dont il doit profiter. Chacun prend selon son droit telle part du ruisselet qu'il détourne
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en son chanip, et l'eau est parcimonieusement mesurée par la largeur d'un poing ferme {louk^a, à Biskra).
A l'heure où la séguia lui est abandonnée, celui qui possède des palmiers dans l'oasis, les visite et inonde la rigole qu'il a creusée à leur pied; c'est tout le travail que la Providence lui demande.
Sur le filet d'eau, des moulins sont disposés, les bêtes de somme y apportent tout le jour le grain, et repartent avec la farine dont on fera les gâteaux de graisse et de miel.
Çà et là des jardins de citronniers et d'orangers, dont les fleurs embaument.
La grande route blanche et poussiéreuse qui disparaît vers le désert de Saada, de Touggourt, de Wargla, laisse de chaque côté les ksour de Toasis, à gauche M'cid, à droite Bab-el-Darb, Raz-el-Guerria. D'un village à l'autre, les constructions ne diffèrent pas sensiblement, et cependant nulle monotonie n'atteint le promeneur dans l'ombre oasienne. Quelque chose d'encore inaperçu surgit à chaque détour, du haut de chaque minaret l'océan vert prend d'autres aspects, et chaque heure différente dispense d'autres lumières.
Ici c'est Sidi-Joudi, le sanctuaire de Raz-el-Guerria, là Sidi-Melek, le sanctuaire de M'cid ; non loin dans ce même ksar, le cyprès dont la tète dépasse les palmes les plus hautes.
Près le grand chemin du désert qui fait nettement deux parts de la Reine des Ziban, on peut voir sur un mamelon dénudé des restes bien informes, ou persistent pourtant de vagues silhouettes de forteresses movennageuses : murs de terre géants, percés çà et
là de meurtrières oblongues que le temps a obstruées de débris; des créneaux qu'il faut deviner, car les pluies en ravinèrent les échancrures maintenant démesurées. Cette vieille kasbah, vétusté et qui d'elle-même s'enterre et se démantèle, est toute l'image de la vieille gloire d'Islam qui, plus profondément tombée chaque jour, s'ensevelit (i).
(') Ce fut le 14 Mars 1844 'îue s'arrêtèrent au pied de la citadelle les bataillons du duc d'Aumale. Ahmed Bel Hadj commandait au nom d'Abd el Kader les troupes indigènes, il se retira et
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Dans ce coin, de rares événements troublent la quiétude de nécropole; pourtant, parmi les poussières de la vieille citadelle turque, on donne des réjouis-
sauces publiques et les bateleurs prennent la place des guerriers. La fête indigène promène sa gaîté sur le vieux trophée qui s'efface. Une foule y grouille ces jours de joie, des cris retentissent, des noubas grincent et les forains noirs exécutent des
évita ainsi l'assaut. On laissa seulement huit Français pour la garde du fort; pendant la nuit du 1 1 au 12 Mai, ils furent surpris et tués. On croit qu'une cantinière, du nom de Marie, excita les convoitises des indigènes et causa le massacre ; cette fille vécut longtemps depuis sous la tente de Bel Hadj, et lui donna plusieurs enfants. (Voir Fréchon, Algérie artistique et pittoresque.)
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tours. Ces paillasses ambulants jouent d'une cithare primitive, battent de la grosse caisse et se tortillent avec des mines passablement comiques. Les nègres soudanais, clowns et funambules du désert, colportent ainsi, de villages en villages, leurs bouffonneries et leurs musiques. Des enfants pépient dans cette foire et font le vacarme de cent mille cigales, on les divertit par de grotesques jeux, semblables aux petites sauvageries de nos campagnes, dites jeux de la poêle, courses en sac et autres facéties à grands succès.
Non loin, à Tentrée du ksar de Bab-el-Darb, une guinguette semblable aux pavillons banlieusards fut récemment érigée par quelque mercanti fort avisé. Là, le populaire biskri vient s'ébattre et bruire, les soirs dominicaux. Là, dans ce cottage hétéroclite, voisin du fort des Teurs et perdu dans les orges musulmanes, ils viennent de la ville se donner Fexquise illusion d'une partie de campagne, à rinstar de ces citadins qu'ils furent naguère, en quelque vague province, pourtant inoubliée !
A droite de la grand'route qui mène du vieux Biskra vers la ville, une vaste construction à colonnades dont la blancheur éblouit, porte en langue arabe, inscrit sur sa façade, le mot « Bit-Allah » — Maison de Dieu. Le cardinal Lavigerie — ce héros digne des anciens âges et qui fut trop grand pour un siècle de tristes guerres
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et de pauvres vertus — rêva, dit-on, d'établir là le quartier général d'un corps d'armée de conquête spirituelle. Les Frères armés du Sahara devaient unir la douceur évangélique des apôtres à la vaillance guerrière des croisés. Disparus les Frères armés! disparu le chrétien aux rêves grandioses I Dans ce cloître, caserne autrefois, des sœurs pales sous les bonnets blancs, circulent autour des malades, en l'Hôtel Dieu de Monseigneur le Cardinal.
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