LE MARCHÉ
« Ceux qui vont sur les pirogues et ceux qui montent les chameaux viennent aux portes de Tombouciou se tendre la main » ! ') ; à Biskra, la voie de fer atteint les caravanes. La ville des mercantis s'éveille de bonne heure, quand à peine l'aurore rosée dilue les traces violettes que laisse la nuit vers l'horizon; un vagissement d'abord, puis une rumeur, puis le grand tumulte de la foire. Ici, les chroniqueurs émus s'arrêtent pour glaner quelques bribes précieuses d'exotisme, le photographe braque ses lunettes et chacun veut ravir à l'âme arabe l'un des secrets qu'elle nous cèle. Si le Gaudissart du journal colporte que l'endroit est d'une surprenante originalité, il a dit vrai.
:') Tombouctou la Mystérieuse, de Félix Dubois.
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Il y a sur la place, bordée de maisons à colonnades, toutes les races dûment échantillonnées de Sem et de Cham, vaquant, discutant, se querellant en d'âpres dia-
lectes. Des noirs, par les hasards du servage, sont venus de Ghadamès, d'Ouargla, du Tchad inexploré; leurs prunelles noires ont reflété des lointains mystérieux, dont ils content volontiers les merveilles... Arabes, Turcs, Berbères, tous sont là, ceux de Sidi-Okba et
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ceux de Kahenna,Ia prophétesse ( ' . Les Kabyles au front bombé gardent une attitude métiante, paysans cupides et malins, fixant la marchandise et fixant le marchand, certains que tout négoce est une tromperie.
Des juifs aux visages blêmes et huileux, en vestes courtes et culottes bouffantes, circulent, comprenant toutes les langues et surprenant le secret de toutes les transactions. Ils attendent patiemment la minute de la fructueuse entremise, comparses nécessaires desgensde la foire, qui vont à eux fort à regret, rœil torve, soupçonneux.
La foule des emburnoussés grouille ; les groupes se forment, se disjoignent, se rejoignent, et Ton vend ici toat ce qui peut être vendu. C'est une foire, un comptoir, un bazar, un étal, une bourse. Tout est là pour le ventre de l'Arabe, son luxe, son plaisir. On cuit le méchoui \-) pour le riche, la friture de sauterelles pour le mendiant... Toutes les victuailles sont là, les fourrages, les graines, les litières, la merga (-^j odorante et le i^oudron dont les chameliers — ces calfats du
(•) Rappelons que le conquérant turc Sidi-Okba, atteint par la célèbre guerrière Kabyle Danna Kahenna, fut défait et tué à 2G kilomètres de Biskra à l'endroit qui porte son nom et où l'on voit son tombeau.
(-) Jeune mouton cuit entier à la broche.
(■') Sauce avec laquelle les arabes assaisonnent le kouss-kouss.
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désen — protègent le vaisseau de la mer de sable. Dans une construction carrée qui veut être une halle... les piments rouges, les dattes collées comme des figues et les
dattes sèches pour les chameaux ; toutes les viandes et tous les ■ débris, au '::^^^-^i milieu des mouches qui essaiment et bourdonnent... Puis voici les babouches de peau de dromadaire pour le commun, les bottes de Jilali (*) pour les dandys, le khoheul, le henneh, les bracelets et tout Tornement des femmes, jusqu"'à la pâte jaune qu'elles mastiquent, durant la longueur des siestes, en attendant le sommeil.
Dans de proches /b«ioz;cA-.s' i-), on vend et on achète des bêtes de somme : les bourricots aux jambes frêles, résignés mais vaillants, les dromadaires qui se plaignent
(') Peau de gazelle tannée de couleur rou^e ou jaune. (-) Ecuries et remises, d'ordinaire à ciel ouvert.
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sous la charge et dont les fils du Prophète ont traduit le gargouillement : « O maître, mets des coussins sur mon dos, pour que point ne me blesse. » Et autour des bétes les gens de la foire, soucieux, examinent, palpent, maquignonnent. Des odeurs suffocantes planent, et des nuages de poussière s'élèvent et s'abaissent, des effluves passent : relent des viandes, exhalaisons des cambouis, pestilences des hommes et des bêtes en sueur.
11 est venu du monde des ksour voisins et des oasis les plus lointaines des Ziban (i) et de l'oued Rirh. Ils sont partis avant le jour, ils ont voyagé au galop de leurs chevaux ou au trot menu des petits àncs, excitant sans cesse leurs montures et fort impatients de l'arrivée, criant tantôt : Rrrr... tantôt : Balek (-) selon que la route était libre ou que les piétons l'encombraient.
Pour une heure, au marché quotidien, l'Arabe abandonne son ordinaire placidité; il est démonstratif et loquace, il sent qu'il a un combat à livrer, un ennemi à vaincre ; il joute, sachant toutes les finasseries de l'échange, le malin jeu de l'achat, les subtiles flagorneries de la vente. Le goût du lucre le conduit et c'est
(') On nomme Ziban la réunion des Zab Guebli, Zab Daharaoui et Zab Chergui, groupes d'oasis situées au sud de Biskra et au nord de l'oued Djedi et des Chotts.
{-) Attention ! Prenez garde !
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sans doute le prétexte, mais l'agitation du marché le capte — tels des paysans normands, beaucerons, nivernais, courent à toutes les foires à dix lieues à la ronde, et s'attardent dans la dispute et le bruit, comme à leur tâche.
Chaque matin, au centre de Biskra se tient une bourse avec ses agents de change, ses coulissiers, ses malins et ses gogos, et l'on y agiote et l'on y boursicote avec frénésie, durant de mirifiques séances. Non loin du temple nauséeux qui s'élève au centre, il y a des pieds humides auxquels échoient les minimes transactions, les valeurs dépréciées : éventails, balais, ouranes et lézards empaillés, une poignée d'orge, une brassée d'alfa, quatre brindilles de lek.
On demeure là, jusqu'au milieu du jour, en des parlotes et des conciliabules. Le marché devient un meeting ou mieux une réunion de meetings distincts. Ils discutent des affaires publiques, ceux de Bab-el-Darb rencontrent leurs cousins de M'cid ou de Cora. Ils s'entretiennent calmes à présent et dignes, comme des personnages de l'antique Hellade, en un dérisoire agora.
L'odeur suffocante s'atténue et, seul, subsiste, triomphant, ce parfum de musc, de bois de cèdre et de pastilles du sérail qui évoque en tout endroit l'Orient, comme l'encens, la cathédrale, les orgues et l'ostensoir d'or!