‹ Au pays des palmesChapitre 6 sur 34 · UN PEUPLE DE MARCHANDS · texte numérisé non relu

UN PEUPLE DE MARCHANDS

Le petit commerce indigène se tient auprès. Le long des colonnades s'ouvrent des tavernes de kahouadjis, des restaurants où ceux qui ont deux sous se régalent. Ces auberges lâchent des souffles de ragoûts au safran, et ceux qui n'ont pas un liard viennent, près des seuils, humer discrètement les lourds fumets des cuisines qu'ils ne pourront goûter.

Ces portes basses, comme des gueules, crachent chacune sur la place leur haleine où mille parfums se coordonnent. Dans ce confluent de toutes odeurs, çà et là, les boutiques des M'zabites jettent une puissante effluve lentement diluée ; les habitués différencient : fadeurs des savons, des suifs, des cuirs; violences des vernis, des couleurs, des toiles neuves et des épices... Tous les mercantis du M'zab sont là: les Abdallah ben Kabouch, les Mohammed ben Bakouch, les riches sur la fin de leur carrière, les nouveaux venus qui longtemps encore attendront ici la fortune...

Le juif détient Tor, mais le M^zabite les riches costumes, et c'est un monopole contre lequel nulle con-

Biskra

il,

currence ne prévaut. Le juif est joaillier, argentier, le M'zabite est drapier, et tous deux sont de vils marchands que TAra^e méprise, lui qui jamais n'inclina

sa fierté jusqu'au

'!''■ ' Ceux-là sont des passagers, dans la cité de Sidi Zerzour (*).

Vers quelque ville sacréede leur lointaine pen^rt/'o/e, ils ont laissé parents , amis et aussi les femmes

qui, pensives, regardent des ter- J^, ; j rasses de Ghar-

daïa la ligne bleutée où ils disparurent, pour ne revenir que riches et honorés parmi les leurs...

Honnis, chasses, ils firent ce qui répugnait à l'orgueil de leurs frères triomphants; ils vécurent méprisés et se vengèrent de l'inéluctable déchéance, par l'intime

{') Monseigneur Sansonnet, patron de Biskra.

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satisfaction du lucre. Ils acquirent des richesses et, venus misérables, repartirent joyeux et chargés d'or vers les demeures qu'on leur avait gardées derrière les enceintes gigantesques de Beni-Isguen ou d'El-Ateuf.

L'hostilité les entoure, ils le savent et sont .méfiants. Si l'heure de la mosquée les oblige à sortir pour prier, on voit à leur col pendre la lourde clef du coifre où ils amassent pour le jour béni du retour!

Les têtes émergent au milieu des marchandises amoncelées. La gravité sereine des patriarches qui d'abord surprend, le cède vite sur leurs visages aux masques laids de la cupidité. On veut voir dans ces échoppes la postérité des riches de Phénicie et de Carthage qui savaient tisser le byssus et le lin, teindre de pourpre les simarres et les tuniques et qui gardaient en leur demeure sicles d'argent et sekhels d'or. Ils se tiennent accroupis dans un trou ménagé entre leurs comptoirs et leurs étoffes nuancées de mille couleurs: cotonnades, soies, toiles, draps et percales; le M'zabite d'ailleurs vend tout : épicier, mercier, sellier; mais il a surtout la gandourah ('), le haïk, le caftan, celui du cheikh et celui du berger. Il suit la voie droite rigidement, et sa face de bronze clair, encadrée de barbe noire et frisée, révèle peu de sentiments tumultueux. L'œil vif suppute avec

(*) Sorte de robe arabe ; chemise sans manches.

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calme ce que vaudra la convoitise de tel caïd que retient une veste soutachée et dont Toeil est rivé à l'arabesque d'or... ou bien le regard est absent, et ils poursuivent vers le Sud désolé (i) leur songe splénétique.

Les petites industries font florès autour du marché: des forgerons qui battent le fer sur de minces enclumes, des barbiers, à l'enseigne d'un polyèdre de chicots, avec en langue arabe ces mots : Ici l'on rase, Ici l'on saigne. Chaque merlan est en effet quelque peu toubib {-), après avoir isolé sur le crâne du bon musulman la mèche du prophète — guettoucha p), — il applique des ventouses sur les nuques et soulage ses clients d'un sang noir et vicié.

(1) Les M'Zabites sont tenus pour des schismatiques Ibadites de la tribu des Khoreidjites, sortis de l'obéissance au dire des musulmans orthodoxes, vers Tan ion, à la suite de Fclection d'un khalife. Persécutés, ils se réfugièrent sur les plateaux arides dans le désert et créèrent, par de prodigieux efforts, au mileu d'une affreuse contrée, les cinq villes saintes du M'zab : Ghardaïa, Melika, Bcni-Isguen, Bou-Noura et El-Ateuf. Les uns les croient de purs sémites, les autres d'origine carthaginoise, ils s'enrichissent par le commerce, mais il est défendu à leurs femmes de quitter le M'zab et ils ne franchiront pas, portés par des roumis, le pont El-Araf, qui est une lame de rasoir, sur laquelle on passe pour gagner l'éden promis au croyant.

(2) Médecin, en langue arabe.

(3) C'est cette mèche par laquelle les élus seront saisis et précipités dans le paradis, ce qui explique la peur affreuse qu'ont les arabes d'avoir la tête tranchée et leur prédilection à infliger à leurs ennemis la mort par décapitation.

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Un thdleb (' , accroupi devant une table basse qui nous serait un tabouret, écoute, calame en main, ce que lui crie un grand diable aux gestes désordonnés; pensif d^abord, il trace bientôt activement sur sa feuille blanche de capricantes lignes, de la droite à la gauche, puis il lit avec force, tandis qu'à leur tour, recueillis, les illettrés récoutent, l'œil fixe, l'oreille tendue.

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