LA FETE
Le crépuscule est court, précis, et dure juste ce qu'il faut sur une scène bien machinée pour un changement de décors ('). Il reste à peine la lueur d'un incendie lointain, le couchant tisonne ses dernières braises, puis c'est la nuii.
Dans la plaine, hors les murs de toube, des silhouettes se détachent en noir sur le ciel clair, les croyants lèvent leurs bras suppliants du côté de la ville du Prophète, et la prière, commencée tandis que le soleil faisait leurs ombres gigantesques, s'achève à la lueur des feux nocturnes. La ville repose, les mendigots s'étendent sur leurs burnous de mille pièces et leur sommeil est bon, car les sans-gîte sont ici bien traités par la belle étoile.
... Une musique vagit, un malhabile ménestrel fait grincer son archet sur une mauvaise corde, des flûtes
[^] On explique cette brièveté par rextrêine siccitc de l'air.
modulent un chant sur deux ou trois notes, puis on perçoit des sifflements de fifres, des ronflements de cornemuses, le fracas des tams-tams, des derboukas et des coups furieux de tambours de basque. Ce nY^st pas une guinguette où un artiste villageois s'est arrêté, ce n est plus un bal musette à frêle orchestre, c'est une ville en fête. La mélopée parfois est plaintive et parfois sauvage. Nos oreilles qui frémirent à d'autres musiques s'émeuvent peu, mais les Arabes croient entendre chez l'humble kaouadji les arpèges du merveilleux Asrafil, le chanteur paradisiaque.
En France où l'on a fait la part du vice, le quartier réservé garde la pudeur de l'étranger des promiscuités infâmes et si, par aventure, un passant s'y hasarde, la marque obscène l'avertit. Ici, le vice parait s'ignorera force d'inconscience et c'est comme un autre Eden avant le péché, où le mal et le bien sont peu définis, où la candeur d'un âge d'or s'est attardée.
La tradition a conservé au croyant de notre temps les villes de plaisir — les ballerines bariolées et parées comme des idoles barbares — par elles, quelque chose de la civilisation antique nous est rendu et de pieux rêveurs évoquèrent là le cynisme hautain de quelque cité dissolue des rivages du Nil.
La civilisation arabe ayant placé la femme à tel rang, devait lui assigner ce rôle, en marge de la famille, hors
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le harem et la tente. Il y avait place pour ces danscusse et pour ces prostituées dans les villes musulmanes. Et ceux qui cachent sous l'ampleur mystérieuse des voiles blancs les traits de leurs épouses, devaient considérer comme la femme de tous, celle dont le visage se montrait à tous les yeux. L'infériorité sexuelle en fit des bateleuses et des esclaves, et la servilité les soumit aux caprices masculins, avec, toutefois, la revanche du gain facile et de Timpôt prélevé sur les fureurs mâles.
La légende veut que les femmes des Ouled-Navl aient été chassées par leurs pères misérables. Elle apprend de chimériques retours, la tache accomplie, le douaire gagné « à la sueur du nombril ». La renommée dit encore que ces femmes que Ton négligeait de voiler dès Tàge nubile ne pouvaient aspirer au rang de fiancées...
Dès lors une autre carrière s'ouvrait, loin de la légitimité du gynécée; elles rachetaient une réprobation et gagnaient la vie, en offrant aux honimes la joie des spectacles qu'ils aimaient. Et ce fut vraiment chez ces grands amoureux le seul théâtre, ils y trouvèrent la comédie, la bouffonnerie et le drame, ils y cherchèrent toutes les passions en une seule, et la plus haute fantaisie qui les pût émouvoir. La danse finie, ces femmes, dont les simulacres amoureux ont amusé tout un peuple de fanatiques, restent pour lui des jouets. La caboti-
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iierie moderne tend à hausser ballerines et théâtreuses jusqu'à rhonnêteté; l'Arabe, logique, les déclasse et les aime à son gré. Au sortirdu café maure où ces artistes s'agitèrent, elles ne songent pas à se disputer et, tières seulement de l'opulence de leurs colliers, elles suivent selon l'Islam la route dévolue... Elles ont donc l'immoralité naturelle à la caste spéciale qu'elles constituent et il semble que ces bayadères vaillent par l'excès de leurs débauches, comme nos saintes par le paroxysme de leurs vertus. Elles n'ont ni honte ni vergogne, elles sont courtisanes tout simplement, et le mépris public ne frappe pas ceux qui les approchent.
Le métier de ces filles n'est point honni par d'austères censeurs, l'opprobre de la maison close à volets verts ne les atteint pas. Elles sont libres, joyeuses, riches et aimées quand elles sont jeunes et belles ; misérables, quand la laideur et la vieillesse précoce les frappent. Elles ont leur ville propre où la curiosité mène chaque soir étrangers et étrangères et jusqu'aux plus sévères ladies, bien que le guide W. Harris ait finement dit de ces gracieuses créatures : <i Their morality does not stand very h'gh. »
Elles sont comme les prêtresses d'un culte antique, cjuc l'on célèbre dans chaque bled^ par les rues pleines de musiques et de cris. Ce sont les mystères d'une bonne déesse, que pourtant l'imagination musulmane n'inventa pas.
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Tous viennent à la m'bita (i) pour la joie des yeux et beaucoup font une étape sur les tapis aux logis hospitaliers des hétaïres. Cheikhs et parias savent dilTérencier leurs raffinements et sentir, après la douceur du gynécée, d'autres gammes de pâmoisons, que leurs exceptionnels tempéraments d'amoureux devaient un jour avidement connaître. Les Grecs, eux aussi, ne savaient-ils pas varier leurs fêtes et chercher, loin des mères de leurs enfants, de tendres objets, pour leurs superbes lupercales. Des sages philosophèrent au chevet de Thaïs !