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EUGÈNE CARRIÈRE ET LE SALON D'AUTOMNE

Depuis longtemps, j'étais obsédé par l'idée de grouper des artistes modernes qui arrivaient si péniblement à se faire connaître et auxquels les Salons annuels, aussi bien la Société la Nationale que la Société des Artistes Français, témoignaient une hargneuse malveillance et manifestaient le désir détenir ces gêneurs à l'écart. Les intentions même les meilleures ne suscitent certes ni le génie, ni le talent, mais, en offrant aux inconnus les moyens de se manifester librement, sur un pied relativement égal avec les arrivés, on peut abréger le stage si long, si humiliant, si douloureux, imposé avec tant de dureté aux novateurs.

Je pensais avec amertume aux avanies, au

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mépris, aux incompréhensions, aux dénis de justice dont avaient souffert les hommes qui, seuls, avaient compté dans le passé, qui seuls dirigeaient le mouvement contemporain et qui seuls, représenteront l'Art Français devant la postérité. J'évoquais les noms de Millet, de Sisley, de Courbet, de Daumier, de Meyrion, de Fantin-Latour, dePuvisde Chavannes, de Manet, de Pissaro, de Claude Monnet, de Renoir, de Whistler, de Cézanne, deRodin,de Degas, de Gauguin, de Carrière, refusés par les jurys, chassés comme des ])arias, affamés, méprisés de l'Etat, ridiculisés par la critique, bafoués par la foule, traînés dans la boue par leurs pairs, et je ne pouvais maîtriser un sentiment de colère et d'indignation devant pareilles iniquités. En couronnant d'épines les plus nobles maîtres dont les tombes sont plus tard recouvertes de lauriers, le public, qui se montre incapable d'un jugement personnel, qui se laisse aller à ses bas instincts et qui n'hésitera jamais entre Tire-au-Flanc et Les Corbeaux^ le public subit généralement l'in-

fluence des gens de métier, des compétences qu'il juge capables de l'instruire et de le guider. Quand le vent a tourné, quand, par la simple logique des choses, les vaincus d'hier sont devenus les triomphateurs d'aujourd'hui, il ne faudrait pas chercher des équivoques hypocrites, mentir et fuir les responsabilités encourues. Précisons. Les jurys des Salons sont exclusivement composés d'artistes qui I figurent également, en écrasante majorité, l dans le Conseil supérieur des Beaux-Arts, la 1 Commission des Achats de l'Etat et le Co- I mité consultatif des Musées nationaux. Le bourgeois qui a bon dos, n'est donc pour rien, absolument pour rien, dans les infamies ou les âneries commises par ceux qui, il y a quelques années, incarnaient l'art officiel, et, tyranniquement, interdisaient l'entrée du Sandum sandorum aux profanes. Par une amusante ironie, ce sont, au contraire, de méprisables amateurs, tels que Théodore Duret, Antonin Proust, F'aure, Octave Mirbeau, Olivier Sainsère, Paul Gallimard et l'éditeur Charpentier ou des marchands de

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tableaux comme Durand-Ruel, Tanguy et Lebarc de Bouteville qui ont vu juste et qui ont acclamé les précurseurs auxquels les artistes refusaient haineusement toute valeur. Il n'y a pas là des appréciations sujettes à discussion, ce sont des faits. Qui ne connaît le mot historique de Gérome, président du Jury international à l'Exposition universelle de 1878, qui s'écria, en voyant les envois des impressionnistes : « Passons, Messieurs, passons, de pareilles toiles sont la honte de l'Art français. )^ En soirée, chez Roger Ballu, l'inspecteur des Beaux-Arts qui affirma, dans un rapport officiel que fAge de pierre de Rodin était un moulage sur nature sans intérêt esthétique, un certain Boulanger, vague peintre qui s'était spécialisé dans des sujets dont l'archaïsme se panachait de pornographie, me déclara, en m'écrasant de sa supériorité académique : « Votre Millet? Mais je le refuserais encore, s'il avait le toupet d'envoyer ses croûtes au Salon. » Peut-être alin d'atténuer la sévérité d'un aussi implacable jugement, ce bonhomme s'humanisa, quelques instants plus

tard, en murmurant avec condescendance : « Mon Dieu, Puvis de Chavannes possède parfois des idées, je le reconnais, mais il est dépourvu des plus élémentaires notions du dessin. C'est pitoyable. Puisque vous le connaissez, dites-lui que, pour lui être agréable, i je lui adresserais volontiers un de mes élèl ves qui retaperait ses compositions et remet- I trait d'aplomb ses figures. » Dufayel, luimême, n'aurait pas été aussi loin.

Il y a une vingtaine d'années, les Amis du Luxembourg achetèrent pour un morceau de pain un caractéristique portrait d'homme de Toulouse-Lautrec, et l'offrirent à l'Etat. Pressenti, le Comité consultatif des Musées rejeta notre cadeau avec un mépris indigné. Autrefois, n'avait-il pas refusé une toile de Turner, I acquise pour le Louvre par un groupe d'ama- I teurs, parce qu'une telle peinture aurait « une \ influence détestable sur la jeunesse ». L'Olympia de Manet, dont nous avions tenu à empêcher l'exode en Amérique en la payant, quelques amis et moi, de nos maigres deniers, dormirait vraisemblablement encore

SOUS une couche de poussière vénérable si Clemenceau, lors de son premier passage au ministère, n'avait fait accrocher au Louvre ce chef-d'œuvre, sans se préoccuper des protestations et des criailleries d'êtres pour qui f la beauté, comme l'a dit Baudelaire, est une insulte personnelle.

Et saurait-on oublier l'histoire lamentable , du legs Caillebotte ? A l'ouverture du testament qui dotait la France d'une collection inestimable, l'Institut se fâcha tout rouge etf mit en demeure la direction des Beaux-Arts ] de ne pas accepter ces « barbouillages ».No- i tez que, légalement, les cacatoès du Pont des ^ f Arts n'avaient pas le droit d'intervenir dans ' ' ■ la question, mais, sûrs de l'impunité, ils osent tout et imposent partout et toujours leur volonté.

Roujon, qui soupirait après l'habit vert, ne résista pas à cette injonction, et il aurait volontiers capitulé si Bénédite et Lafenestre n'étaient intervenus énergiquement et, après des luttes épiques, n'avaient obtenu une transaction. Vous entendez bien? Une « transac-

tion w, une transaction qui arrachait à notre patrimoine des œuvres hors pair et qui frustrait la France de quatreàcinq millions; transaction scandaleusement arbitraire et dont l'unique raison était d'obéir aux ordres d'un corps constitué qu'on n'aurait nullement dû consulter. Sur les 67 œuvres léguées si généreusement à l'Etat par Caillebotte, on en retint 40 et on en rendit bénévolement 27 aux héritiers naturels. Et par compensation, on inondait nos musées d'horreurs indescriptibles achetées au poids de l'or et dont on n'aura même pas la ressource de faire des torchons, puisque la toile est à jamais détériorée par la peinture dont elle est enduite.

Je néglige les deux cents aquarelles timidement offertes par Jonking et repoussées avec des pincettes par le Comité Consultatif qui collectionne les gaffes avec une fastuosité excessive. Pourquoi avons-nous versé dernièrem.ent 700.000 francs pour le Sardanapale, quand il eût été si facile de l'avoir autrefois pour 30.000 francs? Et la Remise des Chevreuils et r Atelier de Courbet ? Il faudrait

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un volume pour inventorier les innombrables \ grossièretés, les bévues colossales commises î par ceux-là mêmes qui s'arrogent le monopole du goût et dont l'influence a été néfaste, sur l'enseignement artistique et sur l'opinion de la foule.

En ressassant ainsi les preuves évidentes de l'incapacité ou de la faiblesse des pouvoirs publics et de l'incompréhension des artistes officiels, je m'étais demandé s'il ne serait pas possible de contre-balancer un aussi monstrueux monopole en permettant à l'art indépendant de se produire dans un bâtiment de l'Etat qui prendrait enfin le rôle strictement neutre auquel il devrait être équitablement astreint, ainsi, d'ailleurs, que l'a déclaré avec tant de netteté et de courage M. Léon, le directeur actuel des Beaux-Arts, dans un banquet du Syndicat de la Presse artistique.

Je m'ouvris de ce projet à D'Espagnat, le peintre si vivant et si personnel dont le talent était alors fort peu connu. Il m'approuva chaudement et, un matin, je me rendis rue de Valois pour solliciter la galerie des Ma-

chines qu'on n'avait pas eu encore le vandalisme sadique de jeter à la ferraille. J'avais renoué des rapports, si ce n'est cordiaux, du moins corrects, avec Roujon, car j'avais voulu oublier les attaques violentes dont il avait honoré l'apparition de r Atelier Chantorel. II m'écouta avec la plus parfaite mauvaise humeur. Très rouge, dissimulant mal son impatience, il me déclara sèchement qu'il y avait déjà trop de deux salons à Paris et qu'il s'opposerait formellement à l'organisation d'un nouveau groupement. Il haussa les épaules en entendant les noms des jeunes que je mettais en avant; puis comprenant mon intention d'accorder, dans mon projet, une place prépondérante aux Arts décoratifs, si maladroitement traités en parents pauvres, il m'affirma, avec un sourire méphistophélique, qu'une fresque de Raphaël était quand } même plus belle qu'un « balai à pot de cham- \ bre ». Devant une affirmation aussi péremptoire et qu'il me sembla difficile de réfuter, l'entretien en resta là et j'abandonnai mes songes creux.

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Je les croyais à jamais enfouis dans la fosse commune, quand, deux ou trois ans plus tard, je reçus la visite d'Yvanohé Rambosson, collaborateur au Mercure de France. Il m'exposa les grandes lignes d'une organisation vivante, moderne, fort ingénieuse, qui me rappela un peu la tentative si heureuse d'Antoine pour l'Art dramatique, et, très aimablement, il me pria de prendre la présidence du nouveau Salon qu'il venait de mettre au monde. J'acceptai, persuadé d'ailleurs que nous n'aboutirions pas. Les batailles que je prévoyais m'attiraient seulement, et je me lançai dans l'inconnu.

On organisa des réunions à l'entresol d'un petit café de la place Blanche ; on dressa des listes de sociétaires ; on se groupa tant bien que mai ; on amalgama à la diable des éléments assez hétérogènes ; on enrôla toutes les bonnes volontés les plus disparates ; on recruta au petit bonheur les mécontents, les A ambitieux, les naïfs, les roublards, les timi- | des, les exaltés, les sincères et les arrivis- | tes. De ce bizarre mélange dont je ne décou-

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vris les nuances que plus tard, au contact journalier, se détachent surtout Georges Desvallières, âme ardente d'apôtre et de soldat, caractère loyal et généreux qu'il est impossible de ne pas aimer à la première rencontre ; Abel Truchet, mort près du front, quelques moisavant l'armistice, ami délicieux qui s'efforçait de dissimuler sa sensibilité et sa délicatesse sous une verve gamine et une gouaille spirituelle; Camille Lefèvre, toujours prêt à se dévouer; Charles Plumet, qui nous apporta sans compter son initiative, ses relations, son temps, son intelligence et son cœur ; Chigot, plein d'enthousiasme et de bonne humeur; d'autres encore qui formèrent le premier noyau de notre état-major.

Grâce à des miracles de ténacité, d'abnégation et d'adresse, car l'équipage, au départ, manquait de cohésion et de discipline, le Sa- Ion d'Automne fut fondé. Fondé en principe, et sur le papier car nous n'avions ni local, ni public, ni capitaux. Que décider, que tenter, par où commencer, à quelle porte frapper ? Nos connaissances administratives étaient

médiocres et nous manquions radicalement de sens pratique. Mais on ne s'imagine pas la force qui émane d'une croyance profonde, d'un idéal précis et de la volonté de faire triompher des convictions passionnées. Sans cela !...

Rambosson, qui était attaché comme con- i f servateur-adjoint au Petit-Palais, entretenait J [ des relations avec le Conseil municipal, et il se risqua à solliciter de nos édiles qui ne prévoyaient guère dans quel guêpier on les fourrait, l'hospitalité des sous-sols sombres et humides de l'édifice, sous-sols dont il était impossible de tirer le moindre parti et qui ne paraissaient habitables que pour les souris, les rats et les araignées. Ce monument, construit par un prix de Rome, avait pour but unique d'exhiber une façade dépourvue de personnalité et de caractère, véritable page 1 1 de calligraphie, sans imagination et dénuée || de la préoccupation d'un usage pratique quel- ? ^ conque, suivant l'axiome d'un professeur à ) l'Ecole des Beaux-Arts affirmant que l'Art ; disparaît dès que l'utilitarisme commence.

Et l'argent pour mettre la machine en mouvement ? Sauvage, l'architecte de la maison à gradins de la rue Vavin, un des bien rares immeubles vraiment modernes qu'on ait élevés à Paris, alla bravement trouver un de ses clients, Jansen, le tapissier de la rue Royale qui, sans hésiter, dans un geste fastueux rappelant ceux des fermiers généraux du xviii^ siècle, consentit à devenir notre bailleur de fonds et notre administrateur général, posant, comme unique condition, que nous le laisserions maître de dépenser largement ce qu'il faudrait, le Salon d'Automne, affirmat-il, devant avoir des débuts mondains, brillants et sensationnels.

■, A l'instar de Ruy-Blas, nous marchions I vivants dans notre rêve étoile. Restait à résoudre la partie la plus importante, la partie essentielle du programme : assez nonchalants, réactionnaires de tempérament, les artistes allaient-ils répondre à notre appel et collaborer à nos efforts? D'autre part, le public est méfiant et routinier. Lui qui était habitué aux Salons du Printemps, quel accueil réser-

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verait-il à cette tentative inattendue bousculant les usages ancestraux ? Pour l'obliger à entrer en contact avec notre jeune troupe, les Vuillard, les Bonnard, les Marquet, les Roussel, Jes Valloton, les D'Espagnat, les Guérin, les Dufrénoy, les Laprade, les Dethomas et quelques autres débutants dont nous connaissions le talent, mais qui manquaient de notoriété, il fallait l'amorcer adroitement par des noms illustres ou tout au moins familiers qui tiendraient, en quelque façon, les grandes vedettes sur notre affiche. Après beaucoup d'hésitation, aggravée par ma timidité imbécile et mon horreur du métier de quémandeur, je me chargeai d'aller recruter un personnel terriblement difficile à manier. Quel supplice I Je commençai ma tournée par les amis et les relations personnelles qui, la plupart, me reçurent à bras ouverts et louèrent chaudement notre originale initiative. Rodin, entre autres, me couvrit de fleurs et déclara que notre projet allait révolutionner le monde artistique, mais — il y avait un mais — ne sachant pas si nous réussirions et peu dési-

reuxde recevoir leséclaboussures d'un insuccès fatalement retentissant, il préféra attendre, voir comment nous conduirions notre barque, et, prudemment, il s'enrôla dans la phalange seulement quand Marcel, qui avait remplacé Roujon rue de Valois, nous installa au Grand-Palais, malgré les vociférations enragées de nos puissants et nombreux ennemis, quand, en un mot, la bataille fut gagnée.

Par une ironie du sort et en application du système des compensations d'Azaïs, le succès inespéré et inattendu que nous remportâmes à nos débuts, nous attira bien l'adhésion tant désirée de l'auteur génial des Bourgeois de Calais, dont nous fîmes un de nos présidents d'honneur, mais cette réussite imprévue faillit consommer notre perte.

En effet, les gros bonnets qui avaient consenti à nous accorder leur bienveillant appui, quand ils pensaient que le Salon d'Automne garderait les modestes proportions d'une exposition de cercle, de société privée ou d'amateurs sans importance, ressentirent une amère surprise en constatant que

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nos recettes avaient été superbes, que la presse s'était montrée extrêmement élogieuse, que le voisinage des jeunes ne leur avait pas été toujours favorable et que nous avions pris une attitude fort agressive en organisant une rétrospective de Gauguin et de Cézanne. Fallait-il donc compter avec nous? Ce n'était pas de jeu, nous trichions et nous allions voir comment les pontifes comprenaient l'aide aux nouveaux venus.

Alors président de la Nationale^ Carolus Duran convoqua d'urgence son Comité et, sans barguigner, lança l'anathème contre les hérétiques -.défense d'exposer au Salon d'Automne sous peine d'excommunication majeure, hors de l'Eglise pas de salut, tout sociétaire convaincu d'avoir fait admettre chez nous une de ses œuvres serait immédiatement révoqué. Pareille sentence équivalait à la peine de mort. Comment, en effet, une infime société comme la nôtre, débile et sans appui, pourrait-elle lutter contre les deux puissants salons officiels? Car nous nous attendions à voir les Artistes Français imiter

l'exemple de la Nalionle^ de ce groupement qui, autrefois, avait bruyamment arboré le drapeau rouge et s'était séparé de ses pairs au nom des principes sacrés de l'indépendance et de la liberté intellectuelles. Cette appréhension était vaine, je m'empresse de le reconnaître, car les Arlisles Français^ — indifférence, dédain ou pudeur ? — ne s'occupèrent pas de nous. Cette attitude ne dura d'ailleurs pas longtemps. L'année suivante, une délégation de l'institut, le chapeau en bataille et le parapluie au poing, alla trouver le Sous-Secrétaire d'Etat des Beaux-Arts, pour le sommer de nous retirer le Grand- , Palais. Le choc fut violent, mais Marcel tint f bon et se refusa à obéir à cet ultimatum. L'attaque se renouvela sous une autre forme, par un mouvement tournant assez adroit. Le Secrétaire de la Commission chargée d'examiner les demandes de concessions adressées au ministre, l'architecte Pascal, déposa un \ rapport où il déclarait, sans sourciller, que l'Etat réservant le Grand-Palais aux manifestations purement artistiques — ce qui est par-

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