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EUGÈNE CARRIÈRE ET LE SALON D^AUTOMNE

faitement inexact malheureusement — le Salon d'Automne ne possédait aucun droit, aucun titre pour solliciter la jouissance du % monument, puisque nous n'étions qu'une j u société de marchands », Le ministre pou- j vait nous étrangler sans phrases avec une | pièce officielle de ce genre ; il devina l'intention et nous garda sous son toit, malgré le refus de la commission souveraine.

Le péril n'en restait pas moins grave. Paraissait-il admissible qu'un débutant dont les commencements sont si difficiles aurait l'héroïsme de renoncer aux tentations d'une exposition printanière, dans le prestigieux décor des Champs-Elysées, à une époque où Paris devient le rendez-vous de la richesse et de l'élégance du monde entier, pour préférer les aléas de famine d'un clan passablement bohème s'instaliant on ne sait où — car nos lendemains n'étaient nullement assurés, — dans les brumes, les brouillards, les pluies, le froid du mélancolique automne ? La lutte du puceron contre l'éléphant devenait simplement ridicule et, cette fois encore, le pot

de terre ne résisterait pas au choc du pot de fer. J

Pour en revenir au premier cyclone, à l'at- ' taque brusquée de Carolus Duran, ce fut avec une philosophique résignation que j'encaissai les démissions et les retraites plus ou moins tarabiscotées, plus ou moins gênées qui me tombèrent sur la tête par paquets. Un soir, je reçus la visite de Carrière. Croyant deviner la cause de sa démarche, je lui dis en lui tendant la main : — « Je sais pourquoi vous ve nez, cher ami, mais il était inutile de vous déranger, vous n'aviez qu'à m'adresser votre démission par écrit. »

La figure de mon interlocuteur, cette figure admirable, à la fois puissante et douce, énergique et railleuse, s'éclaira d'un sourire d'enfant.

— Ma démission? interrogea-t-il,de quelle démission parlez-vous? Je viens vous annoncer que j'ai fixé mon choix. Puisque Carolus , Duran nous traite en larbins qu'on com- | mande à coups de botte et qu'il rapetisse l'Art au bas niveau d'une maison de com-

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merce qui craint la concurrence d'une boutique rivale, eh bien, je lâche la Nalionale et je m'installe au Salon d'Automne... Hein?... Quoi?... C'est trop naturel, n'est-ce pas? (Il \ prononçait esse pas et coupait constamment i ses phrases de cette interrogation.) Et j'es- ^ père que vous n'avez pas douté de moi ? Maintenant nous allons nous atteler à la besogne, et batailler ferme puisqu'ils le veulent.

La décision imprévue du maître tomba comme un pavé dans la mare aux grenouilles. Léser, molester, écraser, désespérer, affamer de pauvres diables dépourvus de prestige et de relations, cela ne présentait aucun inconvénient,mais s'attaquer à un des protagonistes de l'Ecole Moderne, à un des membres les plus en vue du Comité directeur, à un de ceux dont la notoriété constituait un des attraits de la Nationale^ la tentative devenait hasardeuse, périlleuse même et exigeait mûres réflexions. Après m'avoir copieusement et généreusement injurié devant une délégation qui avait tenté d'implorer sa clémence et qui tremblait

I devant la prestance olympienne de l'auguste I membre de l'institut, Garolus Duran retira son malencontreux ukase. Le Salon d'Automne était sauvé, grâce, en grande partie, au courage et à l'élévation d'âme de l'homme auquel nous avons gardé une gratitude émue. Eugène Carrière était une sorte de phénomène dans l'ordre psychologique, un être ^ d'exception qui bouleversait les raisonnef ments les plus rationnels, et qui semblait se \ complaire à vivre au rebours du bon sens. Il l ne parlait évidemment pas la même langue l que la plupart de ses contemporains, dont il I ne partageait ni les goûts, ni les besoins, ni les appétits, ni les passions, ni les principes, de sorte qu'il s'isola, se replia sur lui-même, et cela sans chercher le moins du monde à prendre une attitude t^riginale ni à se singulariser en quoi que ce soit.

Dix ou douze ans auparavant, dans le Phare de la Loire, feuille de chou nantaise où l'on publiait en rechignant mes correspondances parisiennes dont les tendances exaspéraient la majorité des lecteurs, j'avais dé-

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crit avec enthousiasme la toile d'un inconnu, la Première communion, qui m'avait paru l'œuvre la plus émouvante et la plus personnelle des Salons de cette époque déjà lointaine. Carrière, qui en était l'auteur, se. montra surpris d'une bienveillance à laquelle il n'était guère habitué ; il m'écrivit un mot de remerciement dont les termes m'allèrent au cœur. De ce jour commencèrent des relations affectueuses que la mort seule put briser.

Carrière était de taille moyenne ; il avait le teint clair des Alsaciens, les mains plébéiennes, le cou court, les épaules carrées, ia poitrine développée ; généralement vêtu d'une i redingote usagée, d'un gilet trop large et ^ d'un pantalon marqué aux genoux, il eût passé inaperçu, si sa tête aux cheveux blonds '; rétifs et touffus n'avait retenu l'attention, ; une tête massive comme celle d'un lion, une i

tête qu'illuminaient des yeux clairs et perçants et que terminait un menton énergique, une tête dont les traits fins contrastaient avec la carrure du corps, une tête dont la bouche, tantôt amère, tantôt rieuse, modifiait

constamment l'expression. Dans la foule, sa face se parait de clarté et laissait dans l'ombre les figures voisines.

Une sympathie réciproque me permit d'entrer rapidement dans l'intimité douloureuse de mon nouvel ami. Marié jeune, il avait eu six enfants dont l'un était mort à l'hôpital, car les parents, trop pauvres pour lui donner les soins médicaux indispensables, avaient dû se séparer du cher petit. Acceptée avec une dignité farouche, la gêne n'en demeura pas moins atrocement pénible et l'avenir ne souriait guère à ce rêveur qui s'obstinait dans une formule d'art un peu absconse et absolument fermée à la foule et à la critique.

Je fus assez heureux pourtant, un beau jour, pour inculquer mon admiration à un brave homme pas bête, gros fabricant de parfumerie à Pantin, qui consentit à commander son portrait et celui de sa femme à Carrière.

Lors de ces temps préhistoriques, il n'existait pas de moyen de locomotion, sauf le chemin de fer à la gare du Nord, entre Paris et

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Pantin. L'artiste, qui habitait la chaussée du Maine, était donc obligé de faire à pied le | voyage long, fatigant et fastidieux que lui imposait l'éloignement de cette maussade banlieue, car ses ressources ne lui permettaient pas de s'offrir une voiture. Je n'entendis jamais une plainte ni une parole de rancœur sortir de sa bouche, car il planait au-dessus des mesquineries, des souffrances, des privations matérielles, et, sans récriminer, sans même s'étonner, il acceptait l'existence telle qu'elle s'offrait, se sentant assez fort pour braver ses trahisons et ses coups. Le bonheur était en lui, il ne le cherchait pas au dehors, il ne l'acceptait pas du monde extérieur qui lui demeurait indifférent. Ses affections, il les concentrait sur l'Art et sur sa femme et ses enfants qui lui servaient de modèles, toujours les mêmes et toujours différents, êtres chers dont il observait avec passion les gestes, les attitudes, les expressions et dont son génie magnifiait la vision. Je n'ai jamais surpris cet homme si désintéressé manifester la moindre jalousie pour

\ la situation brillante de confrères indignes î pourtant de lui nettoyer sa palette. Il ne manifestait aucune envie, aucune ambition, et il s'étonnait seulement de voir des hommes de réelle valeur accepter les plus désagréables sujétions, les plus humiliantes démarches, les plus fastidieuses besognes, les plus honteuses faillites de conscience, soit pour solliciter un bout de ruban rouge ou une commande, soit pour soutenir le train de vie luxueux auquel ils étaient habitués. Pourquoi accepter pareil esclavage quand on possède un autre idéal que celui d'un banquier ou d'un commerçant, quand on domine de son intelligence les fantoches habillés à la dernière mode qui étalent leurs bas instincts et leur sottise dans un faste tapageur comme celui d'un Chauchard ? Sa mise négligée, ses convictions sociales, son ironie mordante avaient creusé un fossé entre lui et la majorité de ses collègues de la Nationale^ habitués de cercles et de salons mondains, mais radicalement dénués de talent, qui, pendant l'affaire Dreyfus, lui manifestèrent de la façon

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la plus grossière, avec cette muflerie spéciale des gens dits bien élevés, leur réprobation pour son attitude courageuse qui l'avait poussé à dessiner raffiche de V Aurore.

Quand on allait voir Carrière à son atelier, à son jour de réception, il prenait dans l'armoire un litre entamé et il versait un gros vin rouge dans des verres dépourvus d'élégance et posés à même la table. Dans cette façon un peu fruste de recevoir ses amis, il |. ^ n'aurait fallu chercher aucun décorum à l'en- | | vers, aucune intention plébéienne, comme 1 chez Jules Vallès, par exemple, aucune idée | préconçue, aucune ostentation démocratique. Non, il agissait avec sa simplicité coutumière et prenait ce qu'il avait sous la main, et voilà tout. Cette vulgaire piquette n'empêchait d'ailleurs pas la conversation de se tenir à un niveau toujours noble, toujours élevé, et d'une distinction autrement raffinée que dans les thés prétentieux et les réceptions mondaines où l'on entend généralement débiter les pires imbécillités et les potins les plus ineptes.

Grâce à la sympathie agissante de Roger

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Marx, de M"'^ Ménard-Dorian, d'Elie Faure, d'Olivier Sainsère, de Jean Dolent, de Paul Gallimard auquel je l'avais présenté et de quelques amateurs avisés, la situation matérielle de l'artiste s'était modifiée lentement, mais d'une façon assez appréciable. Ce n'était certes pas l'opulence, car le taux des rares achats, surtout ceux de l'Etat, qu'on daignait lui faire, ne rivalisait guère avec les grosses sommes réservées à Jules Lefèvre, à Ferrier, à Détaille, à Dagnan-Bouveret ou à Cormon. Un jour pourtant, un des plus importants marchands de tableaux de Paris vint proposer à celui dont le nom commençait à percer victorieusement, et dans des termes délicats et flatteurs, de signer un traité annuel de cent mille francs. A cette époque, l'artiste ressentait les premières atteintes du mal implacable qui devait l'emporter après deux années de torture. Ce traité, c'était la fin de la lutte cauteleuse et déprimante contre les mille soucis de l'existence, c'était l'interruption d'un angoissant cauchemar, c'était l'avenir assuré pour sa famille si, comme il en

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avait la crainte, et presque la certitude, la mort devait bientôt forcer la porte de sa maison.

Carrière refusa.

Quand j'appris cette décision inattendue et vraiment stupéfiante, je ne pus retenir un mouvement d'impatience.

— Vous me désapprouvez ? me questionna en riant mon ami, et en balafrant ses phrases de ses habituels esse pas qui hachaient la conversation d'une si curieuse façon. Oui... Evidemment, cela paraît tout à fait... loufoque. Pour ficher cent mille francs par la fenêtre quand on a tiré le diable par la queue toute son existence, il faut être piqué. Seulement... attendez, ne nous emballons pas... voila, nous avons tenu un conseil de famille, ma femme et moi; nous avons retourné la question sous toutes ses faces, nous avons réfléchi, et, ma foi, notre parti a été pris assez vite. Hein ? c'est rigolo. Vous savez, je ne suis ni croyant, ni religieux, mais je me souviens du Pater dont une phrase m'est revenue brusquement à la mémoire : « Déli-

vrez-nous de la tentation ». Et ces sacrés mots m'entraient dans le cœur, me serraient à la gorge, sonnaient à mes oreilles en fanfare obsédante et me tenaillaient la conscience comme un remords : « Délivrez-nous de la tentation ». Oui, nous avons souffert, nous avons connu la gêne et la pauvreté, mais nous avons fini par nous habituer à ces compagnons indésirables et presqu'à les aimer. Avec eux, nous avons gravi la côte tant bien que mal, en braves gens, sans commettre ni ^ vilenies, ni bassesses. La route, parfois bien rocailleuse, que nous avons suivie ne présente pour nous ni secrets, ni embûches, ni imprévus, tandis que la fortune?... Allons-nous faire bon ménage avec cette nouvelle venue dont nous ignorons les usages? Ne va-t-elle pas bouleverser nos habitudes, éteindre nos /enthousiasmes, transformer notre mentalité, I empoisonner nos jours, nous rendre rapaces, % méfiants, vaniteux, cruels et égoïstes? Est-on jamais sûr de soi? Et puis... et puis, je devine si bien ce qui arriverait : passant de temps en temps au magasin, quand je constaterais

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que mes toiles s'accumulent sans se vendre, — car le public n'aime guère ma peinture — quand je reconnaîtrais que mon marchand a conclu en définitive un marché détestable pour lui, je questionnerais, je me renseignerais, et lorsque, sous des réticences polies et aimables, j'apprendrais que mes tableaux graves, tristes même, imprégnés d'un certain mystère, et résumant dans des tons austères toutes les gammes de la peinture, ne possèdent pas les qualités capables d'aguicher le client, ne me laisserais-je pas aller, par veulerie ou par conscience, à réchauffer mes gris d'une note vive et rieuse, comme dans les chromos de Dubuffe?Et je crois, ma [ parole, que j'aurais agrémenté mes figures d'un nœud bleu par-ci, d'un bouquet rose * par-là, d'une mièvrerie, d'une pitrerie, d'un rA mensonge. Et, de ce train-là, cher ami, je ' ^ me serais très vite déshonoré. Ma foi, je préfère manger de la vache enragée, c'est une viande moins coriace qu'on ne le suppose.

Que répondre? La gorge serrée et les yeux humides, je gardai le silence, avec une en-

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vie folle de plier le genou devant cet être extraordinaire qui ne s'est jamais douté de ^ l'émotion qu'il m'a causée ce jour-là, car il était persuadé d'agir le plus naturellement du monde.

En y réfléchissant, je n'aurais pas dû j m'étonner d'un refus qui m'avait tout d'abord ■ fortement agacé. Dans cette circonstance, le maître se montrait logique avec lui-même et gardait rigide la droite ligne de conduite dont il ne s'était jamais départi. Et je me souviens d'un fait arrivé quelques années auparavant et où il s'était montré tout aussi intransigeant. Mon cousin Schnerb dont le fils Jacques, peintre du plus brillant avenir, fut tué près de Soissons pendant cette immonde et stupide guerre, adorait Carrière, m'avisa, en dînant chez des amis, que sur ses pressants conseils, la femme d'un de ses collègues du Conseil d'Etat, s'était décidée à demander son portrait à l'auteur des lithographies de Verlaine et de Concourt dont la presse avait parlé cette fois avec faveur. Le prix proposé était élevé, et la commande,

faite dans un milieu riche et snob, devait vraisemblablement en amener d'autres. Ravi d'apporter une bonne nouvelle, je me rendis, la bouche enfarinée, chez Carrière, qui me "^ reçut avec sa cordialité coutumière, m'écouta froidement et m'avoua qu'il ne se sentait pas du tout disposé à exécuter le portrait d'une femme élégante. Par un fâcheux hasard, il était justement en train d'étudier des chevaux, et il ne voyait pas la possibilité d'interrompre, sans transition, ses observations journalières pour se lancer dans un genre de travail si différent de ses préoccupations esthétiques actuelles ; non, vraiment, il ne i ferait rien de bien.

N'acceptant pas une argutie aussi subtile, j'essayai de le convaincre, mais en vain, et je ne pus tout au moins lui faire dire à quoi allaient lui servir ses études de chevaux, ce qui m'intriguait fort, car je me rappelais que, avant de se mettre au Théâtre de Belleville^ il avait été passer quelques semaines au bord de la mer, désireux de s'assimiler le mouvement rythmique des vagues qui ressemblait

tant, affirmait -il, à l'arabesque des foules.

Des préoccupations de ce genre l'absor- ^ baient trop pour qu'il attachât une impor- ■ tance quelconque aux choses matérielles et ' pour qu'il désirât un luxe qui ne lui présentait aucun attrait, et cependant ses heures étaient comptées et il eût été trop naturel qu'il pensât au bien-être de lui et des siens. Les craintes que nous ressentions pour notre ami ne tardèrent pas, hélas ! à se chanc ger en certitude : Carrière était atteint d'un |î cancer de la gorge. Une première opération apporta un sursis de quelques mois au mar- i tyre auquel nous assistions désespérés; une seconde intervention chirurgicale ne parvint qu'à prolonger l'agonie du malheureux, mais en le rayant, en quelque sorte, du monde des vivants, car il ne pouvait plus parler et il ne respirait que par une canule d'argent enfoncée dans le cou. Jusqu'au dernier moment, il conserva une sérénité planante. Quand je montais chez lui, il me répondait par écrit, s'exprimant avec une tranquillité déconcertante, mêlant à cette pénible conversation

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des réflexions philosophiques, des appréciations artistiques, des observations toujours originales, des railleries dont la causticité amenait parfois un sourire sur sa pauvre figure ravagée par la souffrance.

Dans une de mes visites, je trouvai un jour deux jeunes Roumaines près de lui. Sur sa demande, une d'elles s'assit au piano et l'autre se mit à exécuter une danse nationale, une danse lente, grave, hiératique, d'un caractère admirable. La danseuse, dont ce n'était nullement la profession et qui, avec son costume de ville, conservait une sorte de grâce pudique et réservée délicieuse, évoluait dans une modeste salle à manger dont la suspension avait été relevée au plafond, car la pièce était basse, une salle à manger banale, froide, presque pauvre, et, de son lit de douleur, le maître, par la porte laissée exprès ouverte, regardait les yeux fixes, illuminés, et, ne pouvant parler, exprimait son émotion par des mouvements de main plus expressifs que des phrases. Le crépuscule tombait, et, le cœur oppressé d'une tristesse

infinie, cette jeune fille en noir dont l'écharpe de deuil nous frôlait parfois le visage en tournant, symbolisait l'Intruse qui s'était cauteleusement glissée dans l'appartement de notre ami et lui faisait signe de la suivre. La femme et les enfants de Carrière se tenaient debout, immobiles et silencieux, respectant une des dernières joies que l'art, dans un élan de pitié suprême, apportait au mourant.

Mon ami ne se faisait aucune illusion sur son état; il se savait perdu et, stoïque, il attendait la mort sans effroi et sans espérance vaine.

Le jour de l'an qui précéda la fin de cette vie si noble, j'allai embrasser Carrière en débitant quelques souhaits de circonstance et en masquant assez gauchement mon chagrin sous des démonstrations rassurantes qui sonnaient atrocement faux. L'agonisant m'écouta sans m'interrompre, mais, quand j'eus terminé mon niais boniment, sur le bloc-notes qu'il gardait près de lui, il dessina un cercueil et me tendit le lugubre croquis en me serrant la main.

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