‹ Au pays du souvenirChapitre 5 sur 7 · EUGÈNE GARRIÈ-RE ET LE SALON D AUTOMNE · texte numérisé non relu

EUGÈNE GARRIÈ-RE ET LE SALON D AUTOMNE

Me souvenant de Jean-Jacques Rousseau, dont la sincérité héroïque m'inspire une sorte de vénération — c'est si rare la franchise ! — il faut que je me résigne à une confession que je crois nécessaire pour expliquer certains de mes actes dont il serait facile de blâmer l'illogisme. Avec cette violence nerveuse que je regrette parfois quand elle déchire certains adversaires qui ne m'ont cependant pas ménagé, ou quand elle dépasse ma pensée, dans l'emballement d'une polémique, j'ai constamment manifesté mon horreur des récompenses, de quelque nature qu'elles soient, prix, médailles, diplômes, subventions, achats, pensions, croix, distinctions, qui sont la cause de tant de lâchetés et de louches intrigues et qui, la plupart du temps, s'adressent aux plus habiles et aux moins dignes. Or, avec une inconséquence bien humaine, j'ai parfois oublié la doctrine dont j'aurais dû rester le prisonnier, pour les réclamer rageusement, ces récompenses, en m'indignant qu'elles ne vinssent pas trouver les hommes dont s'affirmait, à mes yeux, la supériorité.

Et ce n'est pas seulement en écrivant que j'ai ainsi changé de visage, c'est — plus grave faiblesse — en agissant, car je me suis follement dépensé afin d'obtenir de l'Etat, et l'acquisition d'œuvres formulant mes théories esthétiques, et des rubans rouges pour certains artistes hors pair oubliés ou systématiquement méconnus.

De quel démon de la perversité ai-je donc été victime? Frêle roseau maquillé en fer rigide, pourquoi n'ai-je pas su résister aux sautes de vent qui me trouvaient sans force contre l'orage? Elles me paraissent multiples et assez confuses, les forces ennemies qui m'ont contraint à abandonner le droit chemin dans certaines circonstances. La méchante fée qui a présidé à mon baptême m'a doté d'une combativité aveugle qui me pousse à chercher la bataille, à aller au-devant des coups et à foncer instinctivement contre des moulins qui m'ont fréquemment rompu les

I os. La tentation d'attaquer seul contre tous % I ou de prendre la fronde contre Goliath, pos-

I sède pour moi des attraits irrésistibles, ten-

tation qui, à la vérité, est peut-être mêlée de la vanité informulée de triompher de difficultés que d'autres n'auraient pu vaincre. Mais le plus puissant mobile qui bouleversa chez moi des résolutions jugées inébranlables, c'est, je crois, le désir d'apporter un peu de j bonheur à ceux que j'aime ou que j'admire. | Il y a là une sorte de fascination grisante à/ laquelle je n'essaye pas de résister.

On excusera, en conséquence, l'idée qui me vint de réclamer du ministre la cravate de commandeur pour celui qui allait mourir. J'espérais que cette mesure de justice amènerait un peu de douceur à l'artiste, qui, je le savais, avait été blessé de l'hostilité prolongée du Gouvernement à son égard. Je me dépensai en supplications humiliantes et en visites fastidieuses rue de Valois, où l'on hésita, on biaisa, on me leurra et où finalement on se déroba. Pourtant, Dujardin-Beaumetz, dont les ridicules ont été fortement exagérés, était un brave homme rempli d'excellentes intentions et beaucoup plus ouvert au mouvement moderne qu'on ne le suppose. Mais

il se montrait faible, hésitant et incapable de secouer le joug d'un entourage déplorable. Cette cravate rouge était promise, m'a-t-on affirmé, à M. Dawant ou à une autre personnalité éminente des Artistes Français dont il m'est impossible de me rappeler le nom, et qui a disparu sans laisser même son ombre sur le mur. L'Etat est coutumier dépareilles erreurs, et il faut être doué d'une colossale naïveté pour s'étonner d'agissements qui lui sont habituels. Il y a trois ans, sans l'énergique intervention de M. d'Estournelles de Constant qui risqua sa carrière en exigeant i de M. Lafferre une nomination qui aurait dû être signée depuis longtemps, jamais je n'aurais obtenu la croix de commandeur pour Renoir, nommé autrefois officier par le ministre du Commerce — le fait est trop comique pour qu'il ne soit pas dévoilé — pour Renoir, une des plus pures gloires artistiques du xix^ siècle, pour Renoir, qui reçut à 78 ans, et quelques mois avant de mourir cette faveur presque puérile pour un maître de cette trempe. Il est vrai que ni Daumier,

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ni Sisley, ni Pissarro, ni Degas, ni Toulouse-Lautrec, ni Claude Monet, ni tant d'autres ne furent gratifiés du moindre ruban rouge distribué à robinet ouvert aux innombrables ratés dont les œuvres deviennent la risée de l'Europe civilisée.

Je n'avais nullement le droit de compromettre ainsi sans son autorisation un artiste comme Carrière, et je rougis aujourd'hui d'un échec qu'il était facile de prévoir puisqu'il était la conséquence logique d'un autre insuccès duquel j'avais été mis au courant par celui-là même qui en avait été la victime.

La mort de Gérome laissant vacante une place de professeur à l'Ecole des Beaux-Arts, mon ami, sans s'étayer de la moindre recommandation, trouva plaisant de poser sa candidature en accompagnant simplement sa demande de son acte de naissance et de son casier judiciaire, pièces exigées dans la note du Journal officiel. Il m'avoua qu'il avait organisé là une véritable charge d'atelier, car il connaissait d'avance le résultat de sa gami nerie. Le Conseil supérieur de l'Enseigne-

ment de la rue Bonaparte — qui ne compte que des artistes, ne l'oublions pas — repoussa la requête à l'unanimité moins trois voix, dont celle de Marcel, directeur des Beaux- Arts à cette époque.

Or, ceux qui ont suivi les leçons de Carrière savent que cet homme était un merveilleux, un exceptionnel éducateur. Certes, il se préoccupait médiocrement de rectifier la longueur d'un nez, d'accentuer une rotule ou de faire fignoler le modelé d'un biceps mais il insufflait à ses auditeurs la passion pour l'art, il expliquait en termes admirables la façon dont on doit interpréter la nature, il indiquait le lien harmonieux reliant les 1 êtres à l'ambiance, au milieu, au paysage, au ciel, aux arbres, il traduisait l'émouvant mystère des choses, il parait de noblesse les plus humbles attitudes, il révélait le rayonnement de l'âme à travers la matière, il se montrait orateur, poète, philosophe, moraliste et inculquait aux jeunes cœurs la tendresse pour la vie. Et c'est ce maître incomparable, ce porte-flambeau peut-être unique

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auquel on a dédaigneusement fermé la bouche, c'est ce semeur de lumière dont on a niaisement paralysé le bras. Quelle pitié I

Carrière dort sous les fleurs, là-bas, au cimetière Montparnasse, entouré de l'affection, de la vénération et de l'admiration de ses amis et de ses disciples, de tous ceux auxquels ses œuvres apportent un réconfort, un enseignement et une joie. Sa gloire n'est nullement atténuée par les iniquités dont on l'a abreuvé, et ce sont ceux qui sont passés près de lui sans le comprendre ou même sans le connaître, qu'il faut plaindre.

Quel amas de sottises, de niaiseries, de mensonges, de vilenies a-t-on accumulé en parlant d'Edmond deGoncourt! Après Emile \ Zola qui détient le record, peu delittérateu-rs, je crois, furent aussi violemment et aussi grossièrement attaqués. Depuis sa mort, il est vrai, on a désarmé, et un silence dédaigneux plane sur sa tombe, silence parfois interrompu par les coups de gueule de vagues roquets qui viennent baver sur la mémoire de celui dont personne ne prend la défense, et les petites revues dites d'avant-garde, les cénacles de brasserie, si préoccupés de maintenir la gloire d'un Guillaume Apollinaire, ne prononcent jamais le nom du littérateur qui adorait la jeunesse et qui prit la tête du mou- j vement littéraire de son époque. N'est-il = pas fâcheux qu'aucun membre de son acadé-

mie n'ait la velléité de rectifier les âneries ou les perfidies débitées sur son compte et ne cherche pas l'occasion de rappeler au public qui l'oublie trop, des chefs-d'œuvre dont l'influence a été considérable sur une génération entière ? La plupart de ces écrivains auxquels de Concourt témoigna tant de générosité et d'afTection, ont pourtant leurs grandes entrées dans la presse, et rien ne leur serait plus facile que de publier, à l'anniversaire par exemple, du décès du maître, quelques mots rappelant celui qui n'est plus et précisant le rôle prépondérant joué par lui et son frère, dans l'évolution artistique du XIX® siècle. Seul Descaves remplit ce pieux devoir. J'ai été stupéfait d'apprendre que les œuvres des de Goncourt étaient à peu près épuisées et que personne ne se préoccupait de les faire rééditer. Les efîorts d'un des Dix pour mettre fin à une situation aussi inconcevable sont venus se briser contre Tinertie, l'indifîérence, la veulerie ambiantes '.

1. Récemment, j'ai appris avec joie que ce scandale allait cesser et que Fasquelle s'occupait d'une réédition.

Nos académiciens ont d'autres occupations, d'autres besognes probablement plus importantes. Quelle que soit l'amitié gardée à ceux dont le nom et le talent évoquent en moi le souvenir si cher du Grenier d'Auteuil, il m'est difficile de ne pas regretter pareille attitude.

Chaque année, les amis de Gambetta vont palabrer aux Jardies et inondent les journaux de communiqués enflammés qui ressassent la même rengaine. Je ne vois pas pourquoi une cérémonie moins bruyante, moins empanachée de drapeaux, de sous-ventrières tricolores, de délégués de sociétés de gymnastique, de Marseillaise et de politiciens encombrants, ne serait pas organisée en faveur d'une personnalité si noble, qui a rendu à la France des services aussi importants que le tribun dont le pitoyable monument enlaidit sans nécessité la place du Carrousel.

Ces messieurs se préoccupent-ils, d'ailleurs, de respecter les volontés bien arrêtées pourtant de l'auteur de Madame Gervaisais? On a le droit d'en douter. La politique s'est souvent infiltrée dans ce cénacle qui finira

par devenir plus mesquin, plus rétrograde, plus fermé, plus incohérent que celui du pont des Arts. A de rares exceptions près, les prix décernés par l'aréopage ont été choisis au rebours du bon sens, en affichant l'oubli total, je n'oserais dire le mépris des désirs les moins dissimulés du testateur. Par exemple, si un écrivain s'imposait aux suffrages du Conseil des Dix, ce fut, il me semble, Charles Louis-Philippe, dont les tendances répondaient formellement à celles du livre bien connu: La Fille Elisa. En outre, Charles Louis-Philippe réunissait en lui les conditions si clairement énoncées dans le testament : il était pauvre; il vivait péniblement des maigres appointements d'un emploi à la préfecture de la Seine ; il aurait donc pu travailler librement à une œuvre littéraire, s'il avait été déchargé, pendant une année, des soucis matériels qui empoisonnaient sa vie. Je tiens à rester dans les généralités et à ne citer aucun nom, mais il demeure peu compréhensible qu'à celui auquel nous devons La Mère et V Enfant et Bubu de Mont-

pâmasse, il ait été préféré certains écrivains incolores et sans grande valeur, qui, à bout de souffle, n'ont, depuis leur succès, produit rien de bien passionnant. De louches influences ont dû agir, des jalousies aigries, des vanités exacerbées ont accompli leur œuvre néfaste. On ne pense ni à Maurice Beaubourg, ni à Vildrac, ni à Werth, ni à Pierre Hamp, ni à Marguerite Audoux, ni à Dorgelès, ni à Duhamel, ni à Jeanne Cals, ni à tant d'autres dont les livres sont jetés au panier ou mis à l'index par ces messieurs sans raisons probantes.

Le recrutement de la jeune Académie s'opère trop fréquemment dans des conditions aussi regrettables.

Afin de faire accepter Jules Renard, il fallut que Mirbeau, exaspéré d'une opposition systématique, menaçât de donner une dé- 1 mission retentissante. Pour débuter, à la première vacance, les dix appelèrent Elémir Bourges, homme de talent certes, mais qui n'avait jamais témoigné la moindre sympathie aux de Goncourt et qu'Edmond ne reçut 1

jamais chez lui. Malgré l'aversion irraisonnée, si Ton veut, mais formelle, manifestée par le Maître pour les femmes de lettres, George Sand en tête, Judith Gautier fut élue sans qu'on sût pourquoi, car la fille du vieux romantique pasticha tant bien que mal la littérature japonaise, sans garder la moindre personnalité et ne possédait pas la plus loinlaine affinité cérébrale avec l'école que l'Académie a la mission de représenter, de continuer et de défendre.

Un vote qu'on a vainement cherché a^ excuser par des explications embarrassées et des affirmations à huis-clos dont aucune preuve n'est venue corroborer la véracité, a ouvert la porte à un ennemi avéré d'Edmond, avec lequel une rupture bruyante avait eu lieu '. Par charité, je passe sous silence la candidature

1. Les critiques haineuses contre de Goncourt reproduites tout récemment dans Mes souvenirs sur le Théâtre-Libre, le livre si documenté et si sincère d'Antoine, prouvent combien j'avais raison de m'insurger contre un choix aussi déplorable, et combien devenaient maladroites les protestations en faveur du nouvel élu que m'ont adressées des amis par trop mal informés ou par trop aveugles.

de fantoches dont l'unique titre à émarger la caisse du maître était l'irréductible et violente horreur qu'ils avaient constamment témoignée pour les théories littéraires et esthétiques des deux frères. Je crains en conséquence que ce ne soit pas la dernière surprise que préparent les votes de littérateurs d'une impeccable honorabilité et dont, personnellement, j'aime autant le talent que le caractère, mais qui ne savent peut-être pas résister à des compromissions ou à des considérations étrangères à la littérature.

Cette entrée en matière m'a beaucoup coûté, mais ma conscience la jugeait nécessaire. 11 est en effet difficile de présenter Edmond de Concourt sous son véritable jour, de le faire connaître à un public qui n'est pas de sa génération, sans parler de cette Académie qui paraît s'éloigner fâcheusement de la voie qu'elle devrait suivre. Elle était la constante, l'absorbante préoccupation de son fondateur, passionné de son art comme un chrétien pour sa foi. 11 croyait à sa mission, au rôle joué^ par lui et son frère et il avait nettement ma

Pxil'esté son désir, sa volonté de ne pas laisser disparaître un programme esthétique auquel il avait attaché son nom et pour lequel il avait lutté toute sa vie avec une conviction et un enthousiasme d'apôtre. Les conversations fréquentes que j^eus avec lui, les confidences dont il voulut bien m'honorer, confidences que je ne suis, du reste, pas le seul à avoir reçues, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet. Très entier, très autoritaire, très décidé, incapable de la moindre concession ni d'aucune volte-face, le maître n'eut nullement rintention de former un nouveau groupement ouvert indistinctement à n'importe quel homme de lettres. 11 voulut créer une Académie de Goncourt, portant le nom des deux frères, marquée de leur griffe, une Académie étroitement fermée, sélectionnée, caractéristique et, pour ainsi dire, passée au crible, une Académie pas le moins du monde éclectique et professant, sans faux-fuyants ni atténuations, la doctrine que ces deux êtres, si étroitement unis avaient farouchement appliquée jusqu'à leur mort. Qu'on ne vienne pas

biaiser et parler de nuances, de modifications survenues dans l'état d'esprit actuel et d'évolutions profondes dans le goût contemporain, li y a là une question de conscience, de principe, de probité et presque de légalité, car personne n'admettra qu'il ne soit pas tenu compte de la volonté d'un mort. Si un capitaliste laisse, après lui, des millions pour faire construire une banque ou une bourse, je doute que ses héritiers aient le droit d'employer cette fortune à l'édification d'un musée ou d'uneécole, quelque justes que soient les motifs d'une pareille modification. L'opportunité d'une fondation de ce genre est discutable, extrêmement discutable même, mais du moment qu'elle existe, cette fondation, du moment que les obligations, bonnes ou mauvaises, imposées par le donateur ont été librement acceptées par les dix disciples désignés pour perpétuer les traditions du naturalisme, du naturalisme de Germinie Lacerleux et de Sœur Philomène^ on reconnaîtra qu'il est étrange de voir offrir un siège, dans une réunion aussi restreinte, à des personnalités

dont le talent n'est pas enjeu, mais qui, pendant toute leur carrière, ont manifesté leur aversion pour une école qu'ils ont violemment combattue et dont les adeptes ont été traités par eux avec un parfait mépris.

C'est dans le salon d'Alphonse Daudet, place des Vosges, que je fus présenté à l'auteur de Renée Mauperin. J'ai toujours été enclin, de de parti pris, à sympathiser avec ceux que la fouie attaque, avec les réprouvés voués à l'incompréhension, à la malveillance, au dédain du public. La cabale menée contre Henrielle Maréchal m'avait, dans ma jeunesse, péniblement impressionné, et, plus tard, les critiques aussi niaises que venimeuses contre les romans des deux frères m'avaient paru d'une révoltante iniquité. D'instinct, je ressentais donc une particulière vénération pour le talent si original, si observateur, si évocateur de vie qui flattait tout particulièrement mes goûts.

Grand, assez robuste, très droit, suprêmement distingué, l'œil scrutateur, perçant, profond, presque gênant, à la pupille noire.

extraordinairement dilatée ; une chevelure \ d'argent épaisse, soyeuse et couronnant harmonieusement un front droit et large; des moustaches retroussées de colonel de cavalerie ; des mains longues et aristocratiques d'archevêque, des mains toujours en mouvement et parlantes ; l'aspect réservé, froid, un f peu distant, Edmond de Goncourt me fit l'ef- ; Ifet d'une divinité hautaine à laquelle j'allais '^ rendre d'humbles hommages. Piteusement intimidé, gêné, ne sachant si j'allais me pros- \ terner ou serrer la main, je bafouillai quel^ ■ ques phrases informes que mon interlocuteur écouta froidement, sans m'interrompre ni ve- . nir au secours de mon embarras, la pensée ailleurs, inclinant deux ou trois fois la tête ' d'un mouvement automatique^ et en gardant > un silence qui n'avait rien d'engageant ni de bienveillant.

Ce premier accueil, plus tard, m'a expliqué ; la sourde hostilité dont était victime cet ' homme qui ne se livrait jamais à des inconnus et qui réservait son jugement sur les êtres et les choses, avec une sorte d'équité et de

droiture dignes de respect. Ceux qui, rebutés })ar ce contact préliminaire assez réfrigérant, ne connurent pas son intimité et ignorèrent la bonté, la générosité, la grandeur, la sensibilité de ce cœur d'élite, ceux qui, froissés de ses dehors presque secs, s'éloignèrent de lui pour toujours, ceux-là ont mal jugé l'homme que j'ai entendu traiter de bonze et qui, en réalité, se montrait au contraire l'opposé du pontife. Personne n'était plus simple, plus cordial, plus affectueux, plus naïf même que lui. Certes, il gardait la compréhension de sa valeur et ne jouait pas la comédie de la modestie. Pas une fois, dans sa carrière, il n'abaissa sa dignité par une démarche pratique, par un geste servile, par une sollicitation adroite, capable de capter la bienveillance du premier venu, d'un éditeur, d'un journaliste, d'un critique ou d'un directeur de théâtre. Orgueilleux mais non vaniteux, il n'avait rien du personnage qui préfère tout le monde, professe avec grâce l'opinion de son interlocuteur, se confine dans une prudente neutralité, sort automatiquement un compliment

comme un bonbon mis en réserve dans une

boîte, et mérite l'épithète agaçante de « bon

garçon et d'homme charmant ». H offrait ra-

\ rement sa main, je le confesse, mais, quand

■* il la donnait, il ne la retirait jamais.

Gomment a-t-on pu accuser de sécheresse celui qui, dans son Journal, a laissé des pages du plus déchirant désespoir sur la maladie et la mort de son frère ? On entend le cri, d'une terrifiante sincérité, du supplicié auquel on arrache les entrailles, c'est le hurlement d'une bète expirante qu'on égorge. Il n'y a là ni procédé, ni arrangement, ni convention, ni émotion factice du livre ou du théâtre. D'ailleurs, ce paladin n'a jamais menti, pas ; plus en écrivant qu'en parlant, et toute son âme se reflète dans son œuvre. Il est tombé droit, comme le chêne abattu d'un coup par la cognée. Dans sa longue carrière, l'observateur le plus malveillant ne saurait relever une bassesse, une trahison, une perfidie, une lâcheté, une faillite de conscience ni même une simple faiblesse.

Plusieurs fois, des amis l'engagèrent à se

présenter à l'Académie Française, où un revirement notoire s'était manifesté en sa faveur, et dont certains membres influents avaient publiquement témoigné le désir de réserver un fauteuil à l'historien hors pair du xviii'siècle. DeGoncourt répondit invariablement à ces avances par un haussement d'épaules. Jam.ais il ne consentit à publier une ligne dans la Revue des Deux Mondes, la bête noire de sa jeunesse; jamais il ne revisa les opinions de son passé, jamais il n'atténua la sévérité de ses jugements sur les êtres et les œuvres, jamais il ne consentit même à entrer à la Société des Gens de Lettres, dont le rôle est cependant purement administratif et presque commercial, tant la moindre apparence d'enrégimentement lui causait d'aversion.

— Mes confrères, me dit-il un jour à ce propos, me couvrent d'un profond dédain, et il est probable que si je sollicitais leurs suffrages, ils s'empresseraient de me claquer la porte au nez, car ils ne m'accorderaient même pas un emploi de garde champêtre, le cas échéant.

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Cet homme, si impeccablement bien élevé, poussait le respect de la vérité jusqu'à transgresser certaines lois du Code mondain plutôt que de maquiller sa manière de voir. Un exemple montrera jusqu'à quel point était poussé, chez lui, ce genre de scrupule.

Parmi les habitués du Grenier d'Auteuil, on rencontrait certains littérateurs pleins de déférence pour le maître de la maison, mais possédant plus de bonne volonté que de talent transcendant. Pour eux, l'accueil restait aussi cordial que pour les autres, mais les encouragements ou les éloges étaient rares.

Cette différence de traitement, toute de nuances pourtant, devenait parfois gênante. Fort ingénument, le patron, comme nous l'appelions entre nous, s'ouvrit en causant seul à seul avec moi, de cette attitude vis-àvis de quelques-uns de ses visiteurs, Gustave Toudouze entre autres. Depuis longtemps, celui-ci avait témoigné, avec courage et dévouement, son admiration agissante pour les deux frères. Toudouze était un esprit remarquablement ouvert, un critique avisé doué

d'un sens divinatoire précieux. Le premier dans la presse il parla de Rosny et de Lombard, à une époque où aucun de nous n'avait lu une ligne ni de NelVHorn ni de V Agonie, Doux, courtois, bienveillant et remarquablement cultivé, il attirait la sympathie, mais il manquait de personnalité et, écrits avec une excessive facilité, ses romans s'accumulaient chez l'éditeur, sans arriver à conquérir une place prépondérante dans le monde des lettres. Tandis qu'à l'apparition d'un volume, l'auteur recevait de de Goncourt un mot aimable de remerciement pour l'envoi de l'exemplaire dédicacé, remerciements d'autant plus précieux qu'on était certain de leur absolue sincérité, trop rarement le pauvre Toudouze fut avisé de l'arrivée à bon port de ses livres.

— Je garde à Toudouze une profonde estime, m'expliqua mon vieil ami, et je n'oublie pas les critiques élogieuses qu'il a écrites sur nos œuvres, mais j'aime beaucoup moins sa littérature. Préciser brutalement mon opinion serait cruel et, d'autre part, mentir est au-

dessus de mes forces ; je préfère garder le silence et passer pour un monsieur dénué de toute éducation.

Cette intransigeance avait peut-êfre pour complice une timidité peu apparente, soigneusement dissimulée même, mais qu'on finissait par découvrir avec une certaine observation. Ainsi il suffisait de deux ou trois figures nouvelles dans un salon ami pour qu'Edmond devînt subitement muet. Parler en public lui était matériellement impossible. Au banquet qui lui fut offert au Grand Hôtel, banquet auquel assistèrent plus de trois cents convives représentant l'élite de la littérature et des arts, c'est la gorge serrée et la voix tremblante qu'il lut la brève réponse adressée aux toasts enthousiastes prononcés au Champagne.

L'obligation de prendre laparoleempoisonna, je le crains, la joie d'un triomphe auquel il n'était guère habitué et auquel il fut extrêmement sensible.

Un jour, dévisagé avec obstination, en omnibus, par un voisin qui avait dû le reconnaître, de Goncourt, se sentant rougir comme

une jeune fille, était brusquement-descendu, en plein Carrousel, bravant sans parapluie un orage torrentiel qui venait d'éclater

Et pourtant, étrange anomalie ! l'homme qui ne pouvait supporter les regards fixés sur lui, qui s'angoissait devant les démonstrations flatteuses d'une foule admirative, qui fuyait avec humeur les compliments, aurait adoré le succès, les gros tirages, les centièmes au théâtre, les articles bienveillants, tout ce qu'il a inlassablement espéré jusqu'à sa mort et qu'il n'a jamais obtenu. Et pas une fois il ne se plia à la plus insignifiante concession dans le but de conquérir une gloire pour ainsi dire visible qui semblait éternellement fuir devant lui.

Voici une preuve émouvante d'une inflexibilité de conduite qui devient de plus en plus rare.

Alphonse Daudet professait une tendresse respectueuse pour celui qu'il considérait comme le véritable précurseur du naturalisme.

Aux dîners hebdomadaires du jeudi, de

fondation de Goncourt avait son couvert et restait à la droite de la maîtresse de la maison, quels que fussent l'âge, la notoriété, la situation des autres convives. Lorsque Porel, dont on ne fera jamais assez l'éloge, monta Germinie Lacerieuœ^ Fauteur de V Arlésienne se préoccupa d'obtenir cette fois à son ami, si fréquemment déçu dans ses esjDérances, un gros et durable succès. Pour le soir de la première représentation, un souper fut organisé, souper où les principaux critiques dramatiques devaient être conviés. Cette réunion avait pour but d'atténuer d'inexplicables malveillances contre un auteur peu ou mal connu, qu'on ne rencontrait ni dans les coulisses, ni dans les cabinets de rédaction, ni dans les cercles ou dans les cafés littéraires, qu'on accusait de se singulariser et de se murer dans une sauvagerie méprisante pour ses confrères. La salle à manger de Daudet devenait un terrain neutre où, sans arrière-pensée, des journalistes pouvaient accepter une tranche de foie gras et une coupe de Champagne, à l'occasion d'une solennité théâtrale.

La susceptibilité intransigeante de deGoncourt bouleversera ce beau projet.

Sur sa prière, il fallut communiquer la liste des convives au héros de la fête qui devina l'intention délicate de son ami et qui se cabra devant la situation embarrassante dans laquelle il allait se trouver.

— J'aurais l'air de mendier des éloges et de m'aplatir devant ces messieurs en leur faisant des grâces, non, non, jamais de la vie, dit-il en riant.

Toute discussion devenait inutile. Daudet se vit dans l'obligation de lancer des pneumatiques aux soiristes, en prétextant un malaise subit arrivé à un des siens, afin de décommander les invités. Le souper eut lieu quand même, mais entre amis. Autant que la province, Paris, sous certains côtés, ressemble à une loge de portier plus vaste, mais hantée, en somme, des mêmes habitudes potinières, et les secrets y sont aussi mal gardés qu'à Carpentras ou à Pontivy. Avant le lever du rideau, la salle savait que l'intervention autoritaire de de Goncourt avait obligé

Alphonse Daudet à renoncer à son projet et que, seuls, les intimes, dont quelques-uns avaient gaffé, se réuniraient rue de Bellechasse, en sortant de l'Odéon. Froissés, les critiques se vengèrent durement dans les comptes rendus du lendemain, d'un incident purement mondain cependant, et, plus que jamais, se montrèrent agressifs, violents, grossiers, vindicatifs et partiaux vis-à-vis d'un littérateur dont la carrière, si éloignée des compromissions et des usages courants, les exaspérait. Francisque Sarcey, entre autres, si enthousiaste pour les Femmes collantes et Trois Femmes pour un Mari, abîma

' la pièce avec un de ces gros rires stupides

\ dont il détenait la formule.

Ah ! cette première de Germinie Lacerleux, quel douloureux souvenir elle m'a laissé ! Comment oublier le spectacle offert par cette foule en habits noirs et en toilettes de soirée, lâchée en pleine goujaterie bestiale et lâche! Ceux qui ne connaissent guère la mentalité spéciale des gens qui assistent aux premières — aux répétitions générales actuellement —

saisiront difficilement les motifs de la pudibonde indignation qui gagna le public dès le commencement de la pièce. Il est bon de savoir que la moitié environ de ce public particulier, qui affiche hautement sa sensiblerie, sa réprobation du vice et son culte pour les vertus bourgeoises, est composé de catins haut-cotées, de vieilles proxénètes vivant des aumônes accordées par les filles qu'elles ont vendues, de mondaines plus ou moins faisandées dont les amants, au hasard des relations, se recrutent dans le théâtre et la littérature, d'Agnès du Conservatoire en quête de protecteurs sérieux, de boursiers véreux, de gens tarés, de bellâtres dont l'élégance est payée par des Jézabelles décrépites, de journalistes plus ferrés sur le taux de la publicité que sur l'orthographe, d'habitués de tripots, d'aigrefins, de tapeurs et de ratés. Joignez à cette brillante phalange un lot de cabots, de bottiers, de tailleurs, de couturières, de modistes, de créanciers des auteurs et des acteurs, et l'immuable délégation de ces êtres qui affirment être dans les affaires, mais dont

on ignore exactement la profession et les moyens d'existence, et vous aurez une impression d'ensemble sur les habitués attitrés de ces galas intellectuels.

Ce sont ces juges de haute culture et de farouche moralité qui décrètent le succès ou la chute d'une œuvre littéraire ou musicale; ce sont eux qui sifflèrent les Troyens^ le Tannhaùser, VArlésienne^ les Corbeaux^ la Révolte, la Puissance des Ténèbres^ le Canard Sauvage, et tant d'autres chefs-d'œuvre, pendant qu'ils acclamaient les Dragons de Villars, Mignon, le Maître de Forge, rAbbé Constantin, Tire-au-Flanc, V Aiglon et dernièrement Phi-Phi.

Je me trouvais dans la même loge qu'Hervieu et le ménage Hennique. J'eus de suite la sensation de l'hostilité de la salle. Malgré la façon exceptionnelle dont Réjane, qui se surpassa, interprétait le rôle de Germinie, les spectateurs restèrent glacés, attendant, espérant l'occasion de s'insurger contre un auteur qui osait mettre sur les planches une servante hystérique se dépouillant pour

l'amant auquel elle sacrifie ses maigres ressources avec une passion aveugle et démente. Pas un instant, l'humanité saignante du drame, la psychologie douloureuse de cette étude de mœurs n'arrivèrent à émouvoir la candeur liliale du vertueux public. La tenue sévère et grave de la forme et du fond qui ne présentait rien de grivois ni même de scabreux, ne prêtait pas le flanc aux protestations de gens dont les oreilles sont agréablement chatouillées par les ordures des vaudevilles et les obscénités sans esprit des beuglants. Il fallut donc prendre le parti de siffler au hasard, au petit bonheur, le' scène où Germinie sert le goûter des enfants, chez ]y[iie ^Q Varandeuil. Pourquoi cette scène plutôt qu'une autre? Que représentait-elle de choquant ou de grossier? Personne ne le savait. On avait envie de faire du tapage, de s'égayer, et on s'en payait à cœur joie, voilà tout.

A. l'entr'acte, les corridors et le foyer se montrèrent terriblement mouvementés. On critiquait, on défendait, on lançait des plaisanteries de portefaix, on s'interpelait, on

criait, on s'invectivait. Sans métaphore, je me sentais ivre de colère, tant la bêtise ambiante m'exaspérait, bêtise qui me rappelait la première des Corbeaux où le chef-d'œuvre de Becque avait croulé, sous les plaisanteries et les lazzis. Plus calme que moi, Hervieu me prit par le bras et m'obligea à rentrer dans la loge. Aphone, à bout de souffle, et, je le confesse, passablementridicule, je jetais à la figure goguenarde de gens que je ne connaissais pas et qui me considéraient avec des yeux étonnés, des épithètes dénuées d'aménité. Jusqu'au bout, les amis tinrent tête à l'orage, mais que pouvions-nous contre cette meute japant avec fureur et bien décidée à ne rien écouter?

Le tapage tourna au chahut, les rires succédèrent aux sifflets, et ce fut sous les huées que le rideau tomba. Il fut impossible à Dumény d'annoncer le nom des auteurs. Avec une sorte de sadisme exacerbé, le public piétina le cadavre de Jules et cracha au visage d'Edmond, de celui que Léon Bloy, quelques jours au paravant, avait appelé « le dernier

de ces deux drôles ». On n'a pas tous les jours la bonne fortune de traîner sur la claie de véritables artistes et de salir des hommes de lettres qui avaient conservé pieusement le respect de leur profession, le culte de l'Art, Tamour de la forme et le mépris de l'argent. Oh ! là, là, quels raseurs que ces de Concourt ! On ne vient pas au théâtre pour philosopher, mais pour s'amuser, et ces prétentions à l'écriture artiste nous assomment. Comme l'a proclamé notre maître Sarcey, vivent la gaieté, le gros rire et les petites femmes! Eugène Scribe n'a-t-il pas écrit, entre autres, ce vers lapidaire : Ses jours sont en danger^ ah! courons l'y souslraire? Cette façon, dénuée de préjugés, de jongler avec la grammaire ne l'a pas empêché d'entrer à l'Académie, de devenir glorieux et millionnaire. Alors? Faut pas s'en faire. Ne me parlez que des Femmes collantes ou autres rigolades du même genre, véritable type de notre production nationale, qui ont porté l'éclat de notre littérature jusqu'aux coins les plus reculés du monde civilisé et sauvage.

Malgré cette débâcle, Edmond se montra résigné et presque de bonne humeur au souper de la rue de Bellechasse où Alphonse Daudet, avec une délicatesse exquise et un brio étincelant, arriva à prouver que les vrais, les gros succès d'avenir avaient eu seuls des premières agitées. Il fut étourdissant de verve, jonglant avec les paradoxes, citant les batailles romantiques, atténuant la défaite, grossissant la maigreur anémique des applaudissements, soulignant la perfection de l'interprétation et de la mise en scène, inventant des appréciations dithyrambiques entendues autour de lui, cherchant adroitement à remonter ce grand enfant de de Goncourt qui ne demandait qu'à se laisser convaincre. L'optimisme, la confiance sont contagieux : à trois heures du matin, quand nous nous séparâmes, nous étions presque certains que malgré une odieuse cabale, Germinie Lacerteux atteindrait une longue carrière.

La critique, d'une partialité haineuse, fut détestable. Les salons mondains décrétèrent que les gens comme il faut ne pouvaient se

commettre à ce spectacle, spectacle de la plus grossière obscénité ; les cercles haut cotés déclarèrent que c'était « rasoir et dégoûtant ». Une interpellation eut lieu au Sénat et Lockroy, alors ministre de l'Instruction publique, dut monter à la tribune pour répondre au solennel prudhomme qui, au nom de la morale et de l'honneur de la France, réclamait la révocation du directeur de l'Odéon. Par contre, crânement, Antoine fit annoncer dans les journaux, qu'il allait immédiatement monter la Patrie en danger.

La pièce fut jouée vingt-deux fois, et parce que Porel, avec une touchante générosité, tint à être agréable à l'auteur, car les recettes ne couvraient pas les frais.

Ce serait outrepasser ma pensée que de considérer comme une œuvre de premier ordre l'adaptation à la scène d'un roman comme Germinie Lacerleiix. Par ses qualités mêmes le génie des de Goncourt ne se prête guère à cette sorte de transplantation, et les essais, trop nombreux selon moi, tentés dans ce sens n'ajouteront rien à la gloire des deux frères.

Plus un homme de lettres est personnel, et plus la tâche de disséquer un de ses livres pour en tirer un drame ou une comédie me semble difficile. Le grossissement et le ton conventionnel du théâtre détruisent ou tout au moins altèrent la profondeur de l'observation, la sincérité des caractères, l'ambiance ^ du milieu, le style de l'ouvrage, l'architecture de Tensemble. Une œuvre telle que Germinie LacerleuXy où tout se tient, oii l'on ne trouve ni hors-d'œuvre, ni inutilités, ne peut être //dépecée, cuisinée selon une formule empi- ( frique et brutalement exposée à la crudité de ' la rampe. Racine, Corneille, Molière, Becque, Ibsen possèdent des dons merveilleux d'auteurs dramatiques et ils n'ont jamais eu la tentation de s'essayer dans le roman. La réciproque ne s'impose-t-elle pas ? N'a-t-on pas le droit de se demander si des observateurs comme Balzac, Flaubert, Alphonse Daudet, Emile Zola et les de Goncourt, sauf de rares exceptions, n'ont pas commis une erreur en s'engageant dans une voie qui ne semblait pas être la leur? Je ne m'offusquerai donc pas

autrement de la chute de Germinie Lacerteiix, mais je m'indigne qu'une critique et un public qui se pâment devant des grivoiseries ordurières et des stupidités écrites dans un pitoyable jargon, traînent dans la boue une pièce d'une belle tenue en somme, et signée de noms respectables entre tous.

Sur le conseil de Descaves et d'Ajalbert, je m'étais abonné à un petit journal anarchiste, la Révolte^ dirigé par Jean Grave. Cette feuille hebdomadaire se grisait de dogmatisme et de théories pionesques qui me rappelaient parfois le ton rogue et ennuyeux de la Revue des Deux Mondes ; en elle-même, elle n'était pas trop attirante, mais le supplément littéraire qui l'accompagnait était remarquablement bien fait et, je crois, aucun journal, en France, ne présentait un sens critique aussi afliné,niungoût littéraire aussi sûr. Le choix des reproductions, puisées parmi les auteurs anciens et modernes, français et étrangers, manifestait une culture supérieure et offrait au peuple une nourriture cérébrale à laquelle il n'est guère habitué.

Après les attentats de Ravachol, de Vaillant et d'Emile Henry, le procureur général mit au jour un complot habilement truqué, dans lequel il impliqua, au mépris du sens commun, des voleurs de profession, des escarpes et des repris de justice amalgamés avec des journalistes, des exaltés et des théoriciens de l'anarchie. Bien entendu, ces gens ne se connaissaient nullement, ne s'étaient jamais vus et ne professaient ni les mêmes idées, ni les mêmes doctrines, et pas un moment n'avaient comploté de saper, d'un commun accord, les bases de la société. A côté de vulgaires cambrioleurs se trouvaient assis, parmi les trente prévenus, un écrivain subtil et original comme Fénéon qui était alors un paisible rond-decuir au Ministère de la Guerre, et Jean Grave, le directeur de la Révolte. Ancien ouvrier, isolé, peu communicatif, ce dernier ne possédait pas la moindre relation dans le monda parisien. La besogne écrasante qu'exigeait son journal qui vivotait misérablement, l'obligeait à travailler jour et nuit dans son taudis de la rue Saint-Jacques et ne lui laisait guère

le loisir de fréquenter le boulevard, les cénacles, les cafés ni même les réunions publiques. Son avocat, M. de Saint-Auban, homme d'une intelligence supérieure, fort réactionnaire d'ailleurs, dont le courage valait le talent, n'arriva péniblement à trouver que deux témoins à décharge, Mallarmé et moi. Les autres personnes auxquelles il s'était adressé inventèrent de prudents prétextes pour se récuser. Je le confesse, j'acceptai sans enthousiasme de venir à la Cour d'Assises, car les bombes de la rue d'Athènes, de la rue des Bons-Enfants et du Café Terminus avaient exaspéré l'opinion publique, et, en témoignant en faveur d'un anarchiste, je risquais de compromettre gravement ma situation, ma vie matérielle et celle des miens. Je connaissais à peine Jean Grave que j'avais rencontré deux ou trois fois dans la rue, en compagnie d'amis qui me l'avaient présenté en causant, et avec lequel je n'avais pas échangé vingt paroles, mais l'idée de me dérober me répugnait ; je me présentai donc au Palais de Justice, transformé ce jour-là en place

forte. Afin d'augmenter son prestige auprès du Jury, mon complice Mallarmé me fit remarquer, en souriant, qu'il avait orné sa boutonnière du ruban violet octroyé fastueusement par le Gouvernement au professeur d'anglais du collège Chaptal.

Le procureur général Bulot manqua d'aménité à mon égard et chercha à me terroriser par le ton comminatoire et brutal de ses questions. Je tins bon, et j'affirmai que Jean Grave n'avait jamais été considéré, dans les milieux littéraires, même les moins exaltés, que comme un théoricien, une sorte de mystique, ennemi, par principe, de la violence et de la propagande par le fait. J'assurai que de Goncourt entre autres, dont il était difficile de suspecter les tendances politiques, manifestait une particulière estime à cet ancien ouvrier qui, passionné de littérature, savait comprendre et mettre en lumière les talents les plus divers dans son modeste journal et s'ingéniait à élever le niveau intellectuel du peuple avec un désintéressement trop rare dans la presse. Jean Grave, contre lequel on n'avait pu dé-

couvrir la moindre preuve de culpabilité ni ni la plus insignifiante accointance avec les inculpés de droit commun dont il était accusé d'être le complice, obtint un acquittement que rien ne pouvait empêcher, mais ma déposition, pourtant bien incolore, fut reproduite dans les journaux avec des commentaires fort désobligeants sur l'état d'esprit du Grenier d'Auteuilquedes reporters imaginatifs transformèrent en foyer d'anarchie.

A la réflexion et en lisant les attaques dont était l'objet mon vieil ami, je me repentis d'avoir un peu forcé la note et d'avoir été la cause de ce nouveau débordement d'outrages. Je n'appréhendai donc pas sans une certaine inquiétude l'accueil que me réserverait Edmond après cette incartade. Aussi, à la rentrée des vacances, quand le hasard me plaça, un après-midi d* octobre, en tournant la rue du Heider, en face de de Concourt, j'eus un mouvement de recul. L'excellent homme me rassura de suite en me serrant la main av^c cette cordialité familière qu'il réservait à ses intimes. Nous causâmes de tout et de tous,

puis, en me quittant, il me dit en riant : Ah I mais au fait, j'oubliais de vous parler du procès des trente. Entre nous, vous avez un peu exagéré mon sentiment, à la Cour d'Assises, cher ami ; niais Grave, révolutionnaire à part, me paraît tellement supérieur à la clique journalistique actuelle que je ne vous en veux pas, et pourtant je ne suis pas anarchiste, ah ! fichtre non ! »

Le tempérament du maître était en effet fort peu enclin aux théories subversives. Sa prédilection pour la préciosité et l'élégance dn xviii^ siècle, ses origines, son éducation, ses influences familiales, son milieu, tout l'invitait à réserver ses sympathies à l'ancien régime, mais il ne se montrait ni clérical, ni militariste, ni aristocrate. La gloire militaire surtout ne l'impressionnait nullement. Les railleries féroces de Mirbeau sur Napoléon l'amusaient fort et il n'avait pas de mots assez amers pour fustiger les badernes caparaçonnées de ruban rouge auxquelles en France allaient tous les honneurs et les respects uniquement parce qu'ils étaient généraux. II

plaçait le talent au-dessus de toutes les situations sociales, sans se laisser influencer par ses convictions personnelles ou ses tendances politiques. C'est ainsi qu'il reprochait à Jules Vallès, traqué par les Versaillais, en 1871, de ne pas être venu lui demander asile ; il oubliait totalement le communard pour ne penser qu'à l'homme de lettres. D'ailleurs cet être si brave aimait le courage de quelque côté qu'il se manifestât. Je l'ai vu féliciter Ajalbert qui s'était courageusement chargé delà défencede Vaillant, et qui refusa ensuite cette lourde tâche parce qu'on ne voulait lui laisser que quarante-huit heures pour étudier le dossier de l'accusé.

Par une sorte d'incohérence assez inexplicable, cet homme qui avait en horreur la démocratie, fréquentait le moins possible son monde qu'il n'aimait guère et s'entourait d'artistes dont la majorité ne brillait ni par la fortune, ni par l'élégance extérieure, ni par les convictions conservatrices, ni même par les formes mondaines. Lui qui refusait avec une certame raideur les invitations de gens dont

la fortune et le train de maison résumaient le seul mérite, il venait partager le frugal dîner d'hommes de lettres et d'amis avec lesquels il sympathisait et dont l'affection lui était précieuse. A ceux-là seuls le Grenier restait ouvert, le Grenier dont la porte ne s'entrebâillait qu'avec la plus excessive réserve, car de Goncourt se montra toujours d'une inflexible sévérité sur le choix des invitations, qui, jusqu'à sa mort, demeurèrent limitées à un nombre restreint d'intimes, cercle fermé, réunion qui se renouvelait fort peu. Cette réserve attira de sourdes malveillances contre ce bourru qui, bravant les froissements, les rancunes, les déceptions, les jalousies, osait résister aux tentatives faites pour pénétrer dans une maison qu'on désirait d'autant plus connaître que l'accès en était presque impossible. On s'irritait devant l'intransigeance de cet original rebelle aux habitudes de la veulerie lâche de Paris qui sait si mal défendre le chez soi contre l'invasion des premiers venus.

Je me souviens, entre autres de l'accueil

réfrigérant réservé à un pauvre diable, doué d^une dose remarquable de naïveté, qui avait eu la fâcheuse idée de se présenter un dimanche au boulevard Montmorency, sous le prétexte de remettre au Maître de la maison un volume nouvellement paru. Notre hôte expliqua à l'intrus, en termes polis mais secs, que le dimanche était destiné aux amis, et le jeudi était réservé aux étrangers qui voulaient bien lui faire l'honneur d'une visite. Le malheureux ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre; il s'assit sans manifester la moindre gône, alluma une cigarette et se mêla à la conversation. Quand il se décida à partir, Edmond l'accompagna jusqu'à la porte en renouvelant ses regrets de ne recevoir au Grenier que des intimes et le salua en manœuvrant ses mains dans un geste nerveux d'éloignement que nous connaissions tous. Le monsieur ne revint pas, et de Goncourt compta un ennemi de plus.

A la réflexion, on pourrait se demander si les animosités dont ce malheureux homme fut en butte n'eurent pas aussi pour cause

des maladresses de commensaux ou des traîtrises de faux amis auxquels ce naïf accordait sa confiance et qui allaient colporter, avec plus ou moins d'exactitude, des propos en l'air jetés dans le laisser-aller de la conversation ou des appréciations sur des littérateurs, des critiques, des hommes en vue dont les tendances ne concordaient pas avec celles du maître.

L'attitude agressive par exemple, prise par Jules Lemaître vis-à-vis des œuvres des deux frères, ne fut-elle pas déterminée par une phrase dite un jour au Grenier ?

Comme on parlait d'un dîner offert par le critique des Débats, de Concourt s'écria, agacé :

— Je ne comprends pas qu'on accepte les invitations de Jules Lemaître qui prend comme nappe les draps de Madame X.

De pareils coups de cravache devaient évidemment exaspérer un homme qui, gonflé d'amour-propre, était habitué à voir à ses genoux tous ceux qui tenaient une plume.

Personnellement, j'ai rarement rencontré

un être aussi peu sympathique que Jules Lemaître. 11 avait conservé ce que Jules Vallès appelait la crasse normalienne et, dans la discussion, il semblait faire la classe à des gosses. On eût dit, quand il entrait dans un salon, qu'il ne consentait pas à déposer dans l'antichambre sa férule, en même temps que son pardessus ; il n'abandonnait pas une suffisance cassante que n'atténuaient aucune spontanéité, aucune gaîté, aucun esprit, aucun charme. Sa figure terreuse dont les joues et le menton étaient piqués de rares poils de couleur indécise, sa bouche tordue, ses yeux fuyants, sa démarche même, son aspect maladif, son dos voûté qui faisait dire à Tancrède Martel qu'il était bien en bosse, rendaient difficile la réalisation de son rêve d'élégance parisienne à laquelle il aspira encore plus qu'à la renommée. Malgré le cordon de moire attachant le lorgnon comme celui du prince de Sagan, malgré la coupe acceptable de ses vêtements, il garda éternellement un indéfinissable relent de province et une vague ressemblance avec un commis-

V sionnaire endimanché en rupture de crochet. Cette course éperdue après l'irréalisable a peut-être empoisonné sa vie. Travers certes d'une bien mince importance et que je n'aurais probablement pas relevé si Jules Lemaître qui possédait une culture supérieure et un sens critique remarquable ne s'était pas montré aussi dur, aussi injuste, aussi incompréhensif, aussi malveillant pour des amis particulièrement chers. Ainsi, maJgré la façon si cordiale dont il était accueilli chez Alphonse Daudet, jamais il n'atténua la sévérité parfois venimeuse dont il jugea les pièces données à l'Odéon, au Gymnase et au Vaudeville par celui dont la maison lui était si affectueusement ouverte. Je crois d'ailleurs que cet homme dont la valeur n'est .pas discutable, resta, comme Brunetière, hermétiquement fermé au mouvement artis- , tique moderne qu'il ne comprit pas, qu'il ne voulut pas comprendre, et qu'il accueillit en : I professeur de rhétorique inconsciemment ankylosé dans la routine scolaire. Un de ses titres de gloire demeurera en somme

le coup de grâce asséné à Georges Ohnet. Mais cette exécution nécessaire eût été autrement opportune si elle avait eu lieu le lendemain de la première triomphale du Maître de Forge ^ alors que le public acclamait les fadaises et les platitudes d'un écrivain dont les succès étourdissants au théâtre et en librairie insultaient le goût et le bon sens. Oserait-on affirmer que quelques pages de critique jointes à des analyses littéraires intéressantes suffisent à imposer à la postérité une personnalité très fêtée de son vivant, mais dont les futurs Pic de la Mirandole seront vraisemblablement incapables, dans cinquante ans, de citer les œuvres déjà ignorées de la jeune génération.

Je ne reviendrai pas sur l'hôtel du boulevard Montmorency dont j'ai longuement parlé' ; je ne veux encore une fois évoquer le souvenir du Grenier que pour citer un fait qui précisera le désintéressement et l'élévation de caractère de l'auteur des Frères Zemganno,

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