DE TAMATAVE A TANANARIVE
On m'avait donné toute sorte d'excellents conseils, de ceux que, pour une raison ou pour une autre, on est presque toujours dans l'impossibilité de suivre. On m'avait recommandé notamment de ne pas risquer l'ascension de Tamatave à Tananarive tant que durerait la saison des pluies, c'est-àdire entre le 15 novembre et le 31 mars.
a L'humidité, m'avait-on dit, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux, et c'est surtout à Madagascar que « les cataractes du ciel », chères aux poètes
du cycle impérial, ne sont pas' une vaine métaphore. • Gardez-vous, comme de la peste, de l'humidité. »
On m'avait dit, d'autre part :
a Ne vous attardez pas à Tamatave. Tamatave est un bijou de petite ville où l'Européen, après une traversée de trois semaines, trouve je ne sais q^uel charme reposant. Mais ce charme est un peu comme celui du mancenillier, à Tombre traîtresse duquel le voyageur goûte un sommeil voluptueux qui, rappelez-vous VAfrU caine^ est infailliblement le dernier. Il y règne couramment une chaleur de quarante degrés à Tombre, et cette chaleur, combinée avec les miasmes paludéens, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux. Brûlez Tamatave. »
On m'avait dit, enfin :
« Ne forcez pas les étapes. La tradition veut que le trajet de Tamatave à Tananarive s'accomplisse en sept jours et sept nuits. Mais cela ne s'obtient qu'au prix de fatigues sans nom, auxquelles vingt-cinq jours de mer sont une préparation plutôt
hostile. Or, la fatigue est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux.. Évitez la fatigue. ^
J'étais, comme on voit, bien loti, et à peu près aussi perplexe, en débarquant, que dut être Hercule à l'intersection des deux chemins offerts à son choix. La saison humide battait encore son plein quand je foulai, le 5 mars, les sables mouvants de Tamatave ; et aussi les quarante degrés et les miasmes promis. Opterais-je pour le soleil ou pour la pluie qu'on m'avait dénour ces, Tun et l'autre, comme les plus sûrs agents de la fièvre, et les plus pernicieux?
Cette opinioïi eût fait hésiter déplus braves. Mais, mon objectif étant Tananarive, je n'eus pas l'ombre d'une hésitation. Quant à la fatigue, je n'y pensais même pas, tant la mer a pour moi de vertus réparatrices.
Aussi, sans m'oublier dans les délices de la Capôue malgache, je fis diligence pour recruter une petite équipe de bourjanes, et, après une fervente prière à saint Barnabe pour qu'il m'épargnât, dans la
mesure du possible, les horreurs * de la pluie, je m'engageai sur « la route funeste. »
Ces notes rapides ne prétendent pas à la précision du Jeanne ou du Baedecker ; mais, dans l'intérêt de nos compatriotes que le goût des affaires ou la soif de voir du pays amènerait à Madagascar, quelques indications précautionnelles s'imposent.
On s'imagine communément que tout est dit et qu'on n'a plus qu'à resserrer les cordons de sa bourse lorsque, après avoir franchi deux mille cinq cents lieues de mer, on touche enfin la terre ferme d'un pied triomphant. Les deux cent quatre-vingts kilomètres qui séparent la côte de la capitale n'entraînent plus, semble-t-il, qu'une dépense médiocre. Ce serait s'exposer à de cruels mécomptes que d'établir son budget de voyage d'après ce fallacieux calcul. Comptons bien : huit porteurs de fllanzane, se relayant, par quatre, de minute en minute, cela fait déjà, à 40 francs l'un, prix du jour,
320 francs ; huit porteurs de paquets, au même taux, 320 francs ; un commandeur, 40 francs ; le prix du véhicule, qui reste à votre charge, 25 francs; plus, 150 francs pour Tachât des conserves, vins, eaux minérales, pour le manioc quotidien des bourjanes, la location des cases et les frais de route imprévus, soit, en tout, '855 francs, c'est-à-dire à peu près ce que coûte le paquebot de Marseille à Tamatave. Et notez que je table sur un voyageur léger de bagages, comme je Tétais, un voyageur à la Bias. Quant à celui qui traînerait après soi ses dieux lares et les meubles à la garde desquels ces icônes sont préposés, le devis ci-dessus comporterait de formidables rallonges. Donc, avant toute autre question, celle, qu'il vous faudra résoudre, et dans le sens le plus Uarge, le plus fastueux, ô vous qui rêvez de la « Ville aux mille villages », o'est la question d'argent.
En avant, les bourjanes I
Dieu me garde d'entreprendre le topo de ce rude pèlerinage et de me faire la pro-
lixe Schéhérazade de ces sept nuits plutôt... lancinantes succédant à sept jours plutôt...
accidentés. Dix chapitres n'y suffiraient pas. Ce que je voudrais, c'est reproduire, telles que je les ai ressenties, les impressions, d^une infinie diversité, qui font de celte route tour à tour âpre comme les gorges de Calabre, mélancolique comme un désert de la Beauce, riante comme un pâturage de Normandie, où saillissent des montagnes étàgées comme les Puys d'Auvergne, où roulent des fleuves larges comme le Rhin, où miroitent des lagunes poétiques et farouches comme le lac des Quatre-Cantons, où verdoient des forêts pleines du mystère et de la majesté druidiques, — qui font, dis-je, de cette route le plus mobile et le plus merveilleuxMes kaléidoscope?.
Plaines, fleuves, montagnes, lagunes et forêts, toutes les formes que revêt la grande Nature pour nous charmer .ou nous émouvoir, pour nous éblouir les yeux ou nous reposer Tâme, se succèdent, avec des alternances d'un pittoresque inattendu, le long
de cette voie unique, à la fois Calvaire et Paradou. Ces plaines qui, de landes stériles, se transforment tout à coup en adorables parcs anglais, j'en respire encore le pénétrant parfum de serre surchauffée ou les sauvages senteurs de brousse. Ces fleuves, je les ai remontés ou descendus pendant des heures, tandis que, couché dans la svelte pirogue, mes bourjanes, métamorphosés en rameurs, me berçaient de leurs étranges cantilènes, longues comme le Petit Navire, impressionnantes comme, la nuit, au fond des bois, les vagues sonneries d^s cors. Ces montagnes, je les ai gravies en des courses folles, parfois les pieds en haut et la tète en bas, parfois dans une attitude effroyablement verticale, parmi les allées de bambous qui se courbent en arcs, de triomphe et les massifs d'arbres-duvoyageur, qui, touffus sur les pentes, ressemblent à des trophées d'éventails, et, isolés sur les cimes, à des ostensoirs gigantesques. Ces lagunes, bordées de filaos monstres évoquant les vaporeuses frondaisons des paysages de Corot, j'y ai glissé
mollement, avec des ressouvenirs de Lamartine sertissant pour Elvire un collier de quatrains immortels. Ces forêts, en Parisien un peu las de mouvement et de tumulte, j'en ai goûté voluptueusement la paix éternelle et le silence obstiné, que troublent seuls les ululements des ftabafeotos en rut et quelques bruits d'ailes éveillés par le passage de la trombe humaine... Et, en ces sept jours de joie, pas une goutte d'eau. . . pas une défaillance du baromètre ! . . . Et cela se passait du 8 au 15 mars, en pleine saison des pluies ! ironie des choses !
Voilà pour le paysage, et voilà pour les jours dont il fut l'enchantement. Raconterai-je les nuits angoissées, me répandrai-je en lamentations sur ces corps à corps épiques, et toujours inégaux, avec des myriades d'ennemis invisibles, taquins, discourtois, ignorants des plus vulgaires notions de rhospitalité, et que les donneurs de conseils ont oubliés, bien à tort, dans leur nomenclature des « plus sûrs agents de la fièvre, et des plus pernicieux? » A
quoi bon une tache noire dans ce radieux tableau, une ombre sur cette lumière ?
Pourquoi gâter par de fâcheuses réminiscences la vivante poésie du souvenir ?
Mieux vaut, comme conclusion, détacher une feuille de mon carnet de route :
« Réveil à l'aurore. Je me sens devenir vertueux. Siroté le café réglementaire^ en face d*un de ces levers de soleil comme on n'en voit que sous les tropiques. Même note pour les couchers. En route. Pas un nuage là-haut. Du bleu, du bleu, du bleu ! On ne trouverait pas dans tout le ciel de quoi faire un mouchoir gris. A Mahela, offert le manioc aux bourjanes. A Bédard, offert à moi-même un déjeuner sardanapalesque : sardines, œufs frais, entrecôte, foie gras, salade de pommes de terre, brie en conserve, bananes et mangues, café, cognac, cigare exquis. Courte sieste pour faciliter la digestion. Deux heures. A moi mon fllanzane ! Ah ! le coquin de soleil qui vous pique droit sur la nuque comme un fil à plomb 1 Et toujours pas le moindre grain
en perspective. C esl la saison des pluies!
Ramassé pelle à la descente d'un ravin à pic opérée au pas de course. Bourjanes très joyeux. Moi pas. Arrivée à Béfourne vers sept heures. Commandeur fait évacuer la case du chef du village, qui s'exécute galamment et émigré, avec tout son fourbi, chez le voisin. Dîner frugal. Entré seul dans mon lit, m'y trouve légion. Me lève à l'aube. Trouve au seuil de la case mon hôte, la main tendue. J'y dépose cinquante centimes. Il me baise les pieds, et me remercie pour cinquante francs. Café. Départ. »
Et ce fut ainsi sept jours durant, avec la même uniformité de programme et la même variété d'impressions pittoresques.
D'eau, toujours point. Pas môme la menace d'une petite ondée rafraîchissante.
C'est la saison des pluies !
L'après-midi du septième jour, on atteint le village d'Alarobbia. On est en vue de la capitale — 18 kilomètres environ — mais
à peu près comme Moïse en vue du Paradis terrestre : on la voit, on n'y touche point.
Rien ne serait facile comme de franchir avant la nuit la faible distance qui nous en sépare. Les bourjanes, n'ayant fourni qu'un demi-effort, sont en excellente forme, en pleine fièvre d'entraînement. Ils doivent avoir, semble-t-il, la même hâte que moi d'arriver au port, la même soif de repos, le même besoin de détente. Plus encore peutêtre, car, eux, ce qui les attend là-bas, c'est, avec les habitudes familières, les intimes effusions et les chaudes caresses ^u foyer; tandis que moi, c'est l'Inconnu, TX mystérieux, avec ses inconscientes appréhensions et ses instinctives angoisses. Il leur suffirait d'un coup de collier suprême pour rejeter ce harnais de servitude sous lequel, depuis tant de jours, ploient leurs reins et s'essoufflent leurs poumons. Et ce coup de collier, ils le refusent. En dépit de mes protestations, de mes réserves à l'endroit du pourboire, on fait halte au village d'Âlarobbia.
Cette halte, si cruelle au voyageur que tourinente la nostalgie du sommier élastique et qu'affole la perspective d'une nuit de plus dans le pourchas des parasites énervants et l'horreur des promiscuités malsaines, cette halte est de tradition. Or, la tradition, chez les Malgaches, est, comme la routine chez nous, irréductible. Il y a, dans ces êtres primitifs, un fond d'ingénu cabotinage, avec un goût inné de la mise en scène, une tendance instinctive à l'effet théâtral. Leur ambition, après plusieurs semaines d'exil, ne se borne pas à réintégrer Tananarive, furtivement, comme des mercenaires retour de la corvée ; ce qu'il leur faut, c'est y « faire une entrée >>, une entrée à sensation, à tintamarre, en plein soleil, dans l'émerveillement des foules accourues, battant des mains sur leur passage. Aussi, ni pour argent ni pour or, n'aurais-je obtenu qu'ils m'y introduisissent nuitamment, comme font des contrebandiers d'une marchandise prohibée.
Et, résigné, renonçant à vaincre ce parti pris de vanité enfantine, je m'armai de
mon mieux pour le suprême combat nocturne.
Ce fut alors, vers le ruisseau prochain, une course folle, dans un tumulte de cris joyeux et de gestes délirants. Où couraientils ainsi, mes bourjanes? Ils couraient vers le lessivage in exf remis, et, semblables à des guerriers qui, à la veille du solennel introït dans la cité conquise, fourbissent leurs armures noircies par la mêlée, ils allaient fourbir leurs bardes souillées par la poussière et la boue de la route. En un clin d'œil, la petite troupe fut complètement dévêtue ; et, du haut de la côte où je m'étais assis, je suivais de l'œil ce spectacle singulier : mes porteurs, in naturalibus^ accroupis le long de la rive comme des lavandières le long des bateaux-lavoirs, immergeant dans le flot purificateur leurs sarraus de rabane ternie et leurs lambas d'une blancheur problématique, et les tordant, pour les sécher, entre leurs doigts nerveux. Et ces nudités éparses n'avaient rien d*offensant ni de shoking, tant on sentait que, pour ces bipèdes antédiluviens.
c'était là la parure naturelle. Ces bronzes vivants, sous leur patine veloutée, avaient la beauté hardie des chefs-d'œuvre de la statuaire qui ornent nos squares et nos jardins. Et, à les voir ainsi, je me remémorais cette fable-express de notre La Fontaine chatnoiresque :
• Un nègre, étant prié chez son ambassadeur Et n'ayant pas d'habit, était fort ennuyé !
U s y rendit tout nu, bravant toute pudeur.
Moralité :
Le noir est toujours habillé !
L'usage veut qu'à l'étape finale le vahazah partage entre ses porteurs les reliefs de son viatique. Or, mes cantines avaient été si grassement pourvues au départ de Tamatave que, avec le superflu de ma faim et de ma soif abondamment satisfaites, il y aurait eu de quoi prolonger de plusieurs semaines le siège de Paris* Et, ma modeste part prélevée pour mon dernier menu, je fis à mon équipe l'abandon royal de ces dépouilles opimes. En un tour de
main, sous l'œil impartial de Rabé, — tel un chef de bande faisant entre ses hommes le départ du butin — victuailles et liquides émigrërent de ma case dans la case des bourjanes, aux parois de laquelle les rabanes et les lambas appendus, comme en un séchoir, donnaient des airs de gala. Puis, dans les âtres faits de moellons juxtaposés, les fagots de bois sec s'allumèrent. Et tandis que les uns vaquaient à la cuisson des viandes, au décortiquage du riz, dressaient le couvert sur les nappes luisantes arrachées à Tarbre-du-voyageur, d'autres s'en allaient en chasse par les ruelles sombres où tombait la nuit, et s'en revenaient bientôt poussant devant eux des troupeaux de ribaudes réquisitionnées pour le plaisir, Hébés de^rencontre promues à l'honneur de verser le nectar dans la coupe de ces Jupiters d'occasipn. On aurait pu croire alors, que, parmi le silence et l'ombre épandus sur Alarobbia, tout le bruit et toute la lumière du village endormi s'étaient réfugiés dans cette case en goguette. Par les interstices des bambous flambaient des éclairs
rougeâtres, et, à travers les cloisons mal jointes, avec les échos des chansons grasses et des toasts orgiaques, sourdaient des râlements de femelles au déduit et des vociférations de mâles en rut !... Cette nuitlà, je ne dormis guère...
Le lendemain, au petit jour, on se mettait en route, et, vers dix heures du matin, on entrait à Tananarive dans une apothéose de hurrahs poussés par les bourjanes, ravis d'être au terme du voyage et fiers d'exhiber leur vahazah en un appareil triomphal...
Tananarive... 1,400 mètres d'altitude...
Deux mois d'arrêt !
Deux mois après, jour pour jour, je refis, en sens inverse, le môme chemin.
C'était au milieu de mai, en pleine saison sèche, celle où la légende prétend que, dans la Grande Ile, il ne tombe pas une goutte d'eau... ironie des choses l
Nous étions à peine à 60 kilomètres de Tananarive, et nous franchissions les premiers massifs de la forêt d'Ankeramadinika lorsqu'une pluie diluvienne s'abattit sur
nous avec la violence d'un mascaret, une de ces pluies qui évoquent des théories d'anges se passant de main en main des seaux puisés aux inexbaustibles réservoirs du ciel, et que les fortes têtes de Thydrographie, pour la différencier de toutes les autres pluies connues, ont baptisée « la pluie malgache ».
Et cette pluie néfaste, sauvage, sans pitié, devait nous faire escorte jusqu'à Tamatave, avec seulement, à mi-route, quelques heures de délicieuse accalmie.
Mais ce fut assez de ces quelques heures pour me faire oublier les horreurs de cette traversée torrentielle,
... Le soir, à la nuit tombante... Nous devions coucher dans un petit village nommé Pantomaizina. Mais, dès la veille, un détachement d'Haoussas y avait pris ses quartiers. Il n'y avait plus une case logeable; et j'obtins de mes bourjanes que nous pousserions jusqu'au hameau prochain d'Andranokoditra. Prochain est un euphémisme; car, pour atteindre cette halte nocturne, il y avait deux heures de chemin à
faire, dans les sables, entre la lagune et la mer. Le ciel s'était mis en dépense d'illuminations féeriques, comme si Ton eût fêlé là-haut le 14 Juillet. Et, sous cette voûte qui pesait sur nos épaules, telle une chape sertie de diamants, avec, à droite, la mer phosphorescente, et, à gauche, parmi les végétations issues de la lagune, des milliers de lucioles grosses comme des ballons lumineux et pareilles, non à des étoiles, mais à des planètes filantes, nous marchions comme à travers un formidable incendie. Oh! l'inoubliable spectacle! Tout à coup, à l'extrême horizon, je vois apparaître distinctement une sorte de char formé de quatre étoiles, que trois autres étoiles, attelées en flèche, semblaient traîner après soi. Pas d'erreur, c'était la Grande- Ourse. Depuis plus de trois mois, elle s'était dérobée à nos regards. Passé la Ligne, nous avions pris congé d'elle, et je ne Pavais plus revue. En retrouvant cette constellation familière, il me sembla qu'un rapprochement intime se faisait entre mon âme et Tâme des êtres chers que j'avais
laissés derrière moi, et qu'à la même minute leurs yeux y rencontraient les miens en une attraction magnétique, comme dans cet adorable troisième acte d'Amante où le scepticisme blagueur de Maurice Donnay s'est mouillé d'une grosse larme! C'était le firmament natal qui venait à moi, précurseur de la terre natale ! Et je sentis mon cœur monter à mes lèvres en un afflux de poignante émotion que, vivrais-je les années de Mathusalem ou celles de Pierre, jamais, jamais je n'oublierai!
Mais tous les épisodes' du voyage ne furent pas de cette mélancolique douceur.
Il y eut, dans le parcours, des alternances de drame et de comédie, qui, lorsque je me ressouviens, évoquent en moi les émotions rétrospectives les plus contradictoires.
Le drame d'abord.
Grâce au mauvais temps qui, des sentes à peine visibles, avait fait de dangereuses fondrières, délayant les terres, friables en
une glu rougeâtre où mes bourjanes enfonçaient jusqu'aux genoux, nous nous étions attardés, je pourrais dire égarés, dans la forêt d'Anahamazaotra. La nuit, la sinistre nuit malgache, sans crépuscule avant-coureur, s'était abattue, avec une foudroyante rapidité, comme un rideau d'avant-scène, sur les massifs environnants. A la clarté douteuse du falot qui remplaçait pour nous l'étoile biblique, je consultai ma montre :
elle marquait huit heures et demie... Et pas . un murmure dans ce silence enténébré, pas une lueur dans ces ténèbres silencieuses I
La situation tournait au tragique. Nous savions que les Fahavalos battaient lé pays, qu'ils avaient, à plusieurs kilomètres de là, brûlé plusieurs villages, et que le poste de Béfourne avait eu maille à partir avec eux.
La forêt était le repaire où, retranchés comme en un inexpugnable bastion, ils défiaient toutes poursuites et touteis représailles. Et mes yeux fouillaient la couche d'ombre, et si, par aventure, une luciole
affolée piquait la nuit d'un éclair fugitif, ]e croyais voir flamber la prunelle d'un de ces féroces out-laws.
Je n'avais pas à compter sur mes bourjanes : ils m'avaient, en plusieurs circonstances, donné la mesure de leur pusillanimité. A la première alerte, jetant bas le filanzane, désertant le devoir, ils se fussent métamorphosés en lièvres. Et, quelque mépris du danger qu'on acquière en ces hasardeuses pérégrinations, je «n'en menais pas large », et j'éprouvais — je Tavoue sans honte — les premiers symptômes de cet état d'âme troublant que, par un euphémisme hypocrite, on appelle le trac.
Tout à coup, je me sens emporté dans un mouvement vertigineux : ce sont mes bourjanes qui prennent leur course. La pluie avait fait trêve, et le brouillard, comme ces gazes de théâtre qui fondent sous les doigts des machinistes, s'était évaporé. Et, par une large trouée de feuillages, je distinguais, à quelques portées de fusil, de
petites lumières tremblotantes qui, dans ropacité du noir ambiant, luisaient comme des feux de fournaise...
C*était Ambavaniasa! c'était l'étape!...
Sauvé, mon Dieu!
La pluie, un instant désarmée, ayant repris l'offensive, nous fîmes irruption dans la première case qui s'offrit à nous. Chambrée complète. Sur le parquet à claire-voie, une vingtaine d'ombres blanches gisaient pêle-mêle, épaves humaines dans un océan de colis. Il ne fallait pas songer à s'enquérir d'un autre gîte. Au dehors, c'était, parmi les éléments en révolte, le naufrage certain. Force me fut de me résigner à cet encombrant voisinage. D'ailleurs, me disaisje, une mauvaise nuit est bientôt passée.
Rabé, sur mon ordre, hâta les préparatifs nocturnes; et, sa fonction de valet de chambre accomplie avec sa conscience coutumière, il se mit en posture de rattraper les heures de sommeil perdues.
La hantise des favahalos m'avait repris.
150 AU PAYà MALGACHE
Ils opéraient dans la région, et je me demandais si nous n'estions pas inconsciemment tombés dans une embuscade. Etaientce bien de vrais porte-balles, ces porte balles qui ronflaient tout autour de moi?
Leurs ronflements n'étaient -ils pas un piège ? Les bandits malgaches n'ont pas, comme les bandits d'opéra-comique, un uniforme spécial,., et rien ne ressemblé au lamba d*un fahavalo comme le lamba d'un simple bourjane! Cruelle perplexité !... Et tandis que me poignait cette inquiétante hypothèse, machinalement, d'un geste très ostensible, je dressais ma carabine Snyder à la tête de mon lit de camp ; et, sur la valise où brûlait mon falot, je posais bien en évidence, après en avoir bruyamment vérifié les charges, mon revolver américain à huit coups, d'un formidable calibre...
Puis, sans me dévêtir, je m'étendis sur les couvertures, et j'ouvris au hasard le petit livre de chevet, qui compose toute ma bibliothèque de voyage, les Maximes de La Rochefoucauld.
Bientôt mes paupières s'alourdissent... le livre m'échappe des mains. . . Le sommeil me terrasse, un sommeil de plomb traversé de rêves farouches... Je me vois, les yeux grand ouverts, couché dans ce même caravansérail borgne, parmi des fantômes blancs jonchant le sol et comme immobilisés par la mort...
Et voilà que la jonchée inerte s'anime, grouille, se met en mouvement, et tous ces blancs fantômes se changent en bêtes rampantes!... Elles rampent, elles rampent, resserrant leur cercle autour de moi, avec des yeux rouges de fauves et des rires gouailleurs de démons!... Je veux bondir hors de mon lit... une force supérieure à ma volonté m*y recouche, m*y cloue 1... Je veux saisir mon revolver... mon bras, comme frappé de paralysie, ne peut qu'esquisser un geste vague!... Et les fantômes rampent toujours!... Et soudain, autour de mon cou, je sens l'étreinte de deux mains pareilles à des serres et des morsures d'ongles aigus comme des griffes!... Un cri rauque s'échappe de ma gorge... Je m'éveille, le front en sueur...
... Le commandeur était devant moi, m'offrant, toute fumante, ma tasse de café matinal, avec la formule quotidienne :
— Il est l'heure, vahazah bé 1
Je me frottai les yeux pour^en chasser la vision sinistre et jetai tout autour de la case un regard défiant... Elle était vide...
Les porte-balles — carmes compagnons de chambrée étaient bien d'honnêtes porteballes et non des fahavalos — s'étaient, éternels pèlerins, remis en marche dès l'aube.
Les fahavalos, c'était mon Carcassonne, àmoil... Je ne devais les voir... qu'en rêve I
La Comédie maintenant.
Deux jours après, on arrive à la nuit, sous Taverse, au petit village d'Ambatoharanana, où Ton campe, l'état des chemins et de l'atmosphère ne permettant pas de pousser jusqu'à la station plus confortable de Bédard. Un vrai nid d'orfraie, cet Ambatoharanana, perdu dans la brousse. Exté-
nué de fatigue, tombant de sommeil, j'eus bientôt fait de choisir un gîte parmi ce quarteron de cahutes branlantes où vivait, si cela peut s'appeler vivre — grouillait serait plus exact — un innombrable bétail humain. Mais, comme une dizaine de porte-balles en avaient déjà pris possession, je donnai Tordre au commandeui* de faire illico maison nette. L'évacuation, en dépit des formes diplomatiques qu'y déploya Rabé, toujours moelleux dans les rapports avec ses congénères, n'alla pas sans un peu de contrainte ni de mauvaise humeur, — je crois même qu'il dut appuyer sa diplomatie d'arguments plus persuasifs. Mais, finalement, je restai maître de la place. Et, sans les acres relents de piétons surmenés qu'y avaient laissés les premiers hôtes, j'aurais plus pleinement savouré l'exquise solitude de corps et d'âme dont, pour la première fois depuis mon départ de Tananarive, je goûtais l'intime volupté.
Il faut, pour l'iutelligence de ce qui va suivre, se faire une idée exacte du décor et,
comme disent les machinistes, de la- plantation. Un carré long, de cinq mètres sur quatre. Dans un angle, une étroite logette, close de bambous, sans issue apparente sur la case, et seulement accessible du dehors.
Je dressai mon lit de camp tout contre la frêle cloison, et m'y accommodai pour le sommeil réparateur, tandis que Rabé, roulé dans son lamba comme dans une couverture de voyage, une de mes cantines sous la tète en guise d'oreiller, se couchait, comme tous les soirs, en travers de la porte.
Je m'endormais à peine, dans Timmobilité presque absolue de mes membres aveulis, anesthésiés, lorsque des bruits vagues, exhalés du mystérieux petit local où s'accotait ma couchette, m'éveillèrent en sursaut. Ces bruits, je les percevais ainsi que dans un rêve : c'étaient comme des monosyllabes échangés à la sourdine, à bouches mi-closes , des craquements d'herbes sèches foulées, des sifflements d'haleine confondues, des halètements en-
trecoupés de râles, des gloussements de poule livrée au coq, — des alternances d'onomatopées telles qu'il n'était pas permis de se méprendre longtemps sur la destination du louche réduit où s'épanouissaient ces fleurs de rhétorique!... Pas de doute possible... je voisinais avec la Tour de Nesle, une Tour de Nesle dont les murs, minces comme une gaze, n'étoufifaient pas les amoureux sanglots, n'absorbaient pas les extatiques agonies t
D'un bond, je m'élançai vers le commandeur qui dormait avec la sérénité d'un sage revenu des faiblesses humaines. Et, violemment :
— -Là, là, lui dis-je, le doigt tendu vers la logette... qui couche là?
— Le vahazah bé le sait bien, me répondit-il, ennuyé... c'est la femme!
— La femme !... Je m'en doutais un peu.
Mais elle n'est pas seule ?
— Naturellement !
— Et qui lui fait compagnie ?
— Vos bourjanes, parbleu !
— Mes bourjanes!... C'est donc ici la maison Tellier?
Comme s'il eût compris, la large face de Rabé s'éclaira d'un sourire anacréontique.
J'étais hors de moi.
— Tu vas dire à cette cateau qu'elle aille ailleurs exercer son commerce !
— Impossible, vahazah bé !
— Impossible I... et pourquoi?
— C'est la propriétaire de la case !
Tableau.
Le commandeur avait dit vrai : je ne pouvais décemment expulser de son logis l'hôtesse qui m'y donnait une hospitalité quasi-écossaise. La tête basse, je regagnai mon lit de camp ; et, de minuit à cinq heures du matin, je subis ce supplice tantalique d'entendre, à des intervalles presque égaux, la porte extérieure de la logette s'ouvrir et se referme^... dix-sept foisl..<. Juste autant que j'avais de bourjanes!
J'eus, avant le départ, la curiosité de contempler en face l'héroïne de cette nuit
de Valpurgis. J'imaginais, en additionnant ses exploits, une virago robuste, haute en couleur, au corsage opulent, aux hanches rebondies, aux yeux flambants de luxure...
Je ne trouvai devant moi, la main tendue pour recevoir son modeste loyer, qu'une créature maigrelette, d'une pâleur livide, à la poitrine plate, à la taille déprimée, aux regards éteints... et, pour le surplus, je ne sais quel sinistre compromis entre une sorcière de Macbeth et V « horrible compagnonne » dont Tauteur de Ruy Bios a buriné la macabre silhouette !...
Horreur I
Mesbourjanes, eux, étaient là, frais, dispos, guillerets, avec, aux lèvres, un sourire ricaneur et des petits airs de Roméos et de Lovelaces !... Ils ne flânèrent pas en route, ce jour-là!
Cent cinquante kilomètres séparent Ambatoharanana de Tamatave, où nous entrâmes, trois jours plus tard, avec le même cérémonial qu'à Tananarive...
Etla pluie tombait toujours I... C'était la saison sèche, celle où la légende prétend qu'il ne tombe pas une goutte d'eau dans la Grande Ile I... ironie !
Le soir môme, j'embarquais à bord de VAfnazoney et le lendemain, au petit jour, nous voguions vers la France.
Paris 1... Tout le monde descend!