‹ Au pays malgache: de Paris à Tananarive et retourChapitre 16 sur 19 · LA VILLE AUX MILLE VILLAGES · texte numérisé non relu

LA VILLE AUX MILLE VILLAGES

De tous mes souvenirs de voyageur, le plus vivace, le plus enraciné dans les couches profondes de ma mémoire, celui qui me hante avec le plus d'obstination en ces heures lasses où le déplacement nous apparaît comme un remède souverain au mal d'ennui, c'est le souvenir de Venise.

L'irrésistible charme qui fait de cette « reine des eaux », malgré la gallophobie régnante, le but invariable de mes annuels loisirs, ne se définit par aucune des attractions qui poussent vers d'autres points du

globe, en bataillons compacts, la clientèle panachée de l'Agence Cook. L'iattraction qui s'en dégage est d'une essence plus personnelle et plus intime : on peut la comparer à celle qu'exerce sur les âmes tendres et rêveuses la tombé d'un être passionnément aimé.

Il est d'autres villes d'où s'exhale, avec une poignante intensité, le môme parfum de choses mortes, pèlerinages fameux par les grandeurs lointaines qu'ils évoquent :

telles Rome, Athènes et Jérusalem. Mais, dans les deux capitales du paganisme, un épanouissement de vie moderne trouble la majesté morne, le silence plein d'antiques rumeurs des Colisées, des Parthénons et des Acropoles. Dans la capitale du christianisme, où la sublimité du Temple est avilie par le mercantilisme impudent des vendeurs, le Golgotha, funiculaire à part, n'est plus qu'un simple Righi, et le Labarum qu'un vulgaire bouchon de paille. A Venise, cette dualité n'attiédit pas la ferveur de nos admirations ; aucune main

profane n'a chififonné sa robe baptismale et dérangé l'harmonieuse élégance de ses plis. Ce qu'elle fut, elle Test toujours, après la course dévastatrice des siècles qui, des chefs-d'œuvre de l'art architectural, fait des monceaux de ruines, et à ces ruines, belles encore dans leur désolation, juxtapose les pauvres monuments des architectures décadentes. On y a la sensation de l'immuable, sensation grandiose et troublante comme celle de l'éternité. Rome, Athènes, Jérusalem sont des villes rares ; Venise, c'est la ville unique.

La ville unique ?... Avant d'avoir vu Tananarive, j'en eusse juré par Mercure, dieu des voyageurs. J'ai vu Tananarive, que ne reverra plus ce pauvre Rainilaïarivony, et cette sensation d'immuable, d'exceptionnel, de non éprouvé, de non vu, d'unique, en un mot, je l'y ai retrouvée aussi aiguë, aussi intense qu'à Venise.

Il faudrait ne pas avoir feuilleté le Magasin pittoresque pour ne pas connaître

le Stromboli, ce côae prodigieux, émergeant, comme un formidable pain de sucre, de Técume des flots tyrrhèniens. Imaginez trois Strombolis accolés les uns aux autres par une fantaisie du Chaos, avec, au lieu de vignes, une mêlée tumultueuse de bâtisses rougeâtres grimpant, en étages, jusqu'aux sommets, et vous aurez Tananarive.

Cette triple excroissance, dont la masse lourde des palais royaux — le rova — écrase Tun des faîtes, le plus élevé, jaillit des entrailles d'une plaine immense, où l'Ikopa déroule son large ruban de moire argentée, où les rizières étalent leurs mouvants tapis d'émeraude, et que sangle, comme une vierge guerrière en son corselet de fer, une ceinture de montagnes aux violentes colorations d'ocre et de forêts d'un vert opaque et velouté. De loin, — le rova se distingue à deux journées de marche, — on a Tintuitîon vague de quelque chose de colossal, et, à mesure qu'on approche, le sentiment précis de quelque chose d'inaccessible.

Et, de fait, on n'entre pas à Tananarive, on

l'escalade, on la prend d'assaut, on l'enlève comme une redoute ; on ne s'y installe pas comme en un caravansérail hospitalier, aux portes largement ouvertes, on en prend possession comme d'un pays conquis !

C'est après avoir franchi cette redoutable succession de défenses naturelles, . après avoir atteint ce nid d'aigle où des cœurs amis avaient ouaté mon lit de voyageur, que je me suis rendu compte de la sublime folie que fut cette glorieuse colonne volante, digne et noble sœur de la légion thébaine, et de combien peu il s'en était fallu que cet Austerlitz ne se changeât en Waterloo.

Comment cette poignée de braves, sans munitions, sans souliers, sans vêtements, anémiés parles mois de soufifrances sans nom, grelottant la ûèvre, crevant la faim, finit-elle par planter l'étendard aux trois couleurs sur ces cimes inviolées, •— ceux-là qui survivent se le demandent encore. Un soir, à table, le général Voyron, un des rares qui peuvent dire : « J'y étais I » nous

initiait, avec Téloquence sobre et pittoresque du soldat, aux angoisses de cette suprême journée.

<c Nous étions sur nos boulets, nous disait-il, éreintés de corps et d'âme... Nps hommes n'avaient plus, chacun, que douze cartouches à brûler... Nous avions grignoté notre dernier biscuit. Pris entre la famine et l'impuissance absolue de lutter, nous étions acculés à cette alternative :

vaincre ou mourir I Et, revenus de tous les espoirs chimériques, nous nous disposions à vendre chèrement notre peau... Tout à coup, là-haut, là-haut, vers le rova, parmi les vapeurs intermittentes de la canonnade et de la mousqueterie, je crois distinguer quelque chose qui flotte... Par tous les diables, c'est le drapeau blanc I... Le drapeaublanc, quelle chimère!... Et voilà que la chimère prend corps et que la chose flottante semble venir à nous, et pas seule, mais se dédoublant, se décuplant, se centuplant à mesure qu'elle approche! Et c'est bientôt, autour de nous, un tumultueux

frisson de loques blanches, qui claquent au vent parmi les cris de paix et de miséricorde, et les attitudes de vaincus qui demandent l'aman!,.. Etait-ce un piège, une de ces ruses familières à ces moricauds astucieux? J'en eus, tout d'abord, l'appréhension... mais devant ces adjurations pacifiques, ces attitudes humiliées, le doute n'était plus possible,.. Tananarive était à nous !

» Voici ce qui s'était passé :

» Une batterie, qu'on avait hissée — au prix de quels efiTotts! — jusqu'à l'Observatoire, et mise en position à l'abri de ses ruines, avait ouvert le feu sur la ville et pris le rova comme principal objectif. Un premier obus à la mélinite troue la façade du Manjakamiadana, éclate et pulvérise dix-huit personnes, groupées sur le terreplein, près de la chapelle. Un second obus, de plus longue portée, atteint le palais de la Reine, et, en ricochant, foudroie six autres victimes dans son entourage immédiat!... Le premier obus fait dresser l'o-

reille à Ranavolo... le second Taffole.

<c Assez, assez I s'écrie-t-elle, qu'on hisse le drapeau blanc! » Puis elle donne Tordre à ses officiers de courir, en hâte, au-devant des Franfzay, et de demander grâce!...

Avec la vélocité de lapins que menace le canon d'un fusil, ces braves gens ramassent dare-dare ce qui leur tombe de linges blancs sous la main, et détalent au pas de course, recrutant à tous les coins de rue des parlementaires de bonne volonté. Ils étaient légion quand ils furent devant nos lignes. Et ça nous levait le cœur de voir toutes ces couardises, toutes ces frousses exaspérées!... C'est égal, nous étions bien contents tout de môme... La ville était rendue... Finie la campagne! Oufl »

Et le général ajoutait, comme conclusion :

« S*il y avait eu seulement, dans Tananarive, quelques centaines de gaillards déterminés, c'en était fait de notre pauvre petite colonne volante... Pas un n'en eût réchappé!... Et nous dormirions tous, cri-

blés de balles, et peut-être atrocement mutilés, là-bas, sous la terre rouge, côte à côte avec les camarades que, moins heureux que nous, la fièvre y avait couchés ! »

Cette vision dramatique me hantait tandis que, dans un élan décisif, mes bourjanes m'enlevaient, à coups de reins, rythmés par des râles,* vers les hauteurs abruptes d'Ambohitantely. De cette ascension vertigineuse, exécutée par des chemins où Tizard n'oserait pas s'aventurer, où les torrents ont creusé de profondes ravines, en travers desquels se dressent de monstrueux obstacles qu'il faut monter à pic et descendre de môme, entre Tabime à gauche, et, à droite, le granit croulant, sous la perpétuelle obsession de la chute et des os rompus, — de cette ascension^ dantesque on s'échappe avec la même ivresse de soulagement que lorsque, au sortir d'un rêve macabre, d'un oppressant cauchemar, on retrouve autour de soi, les yeux ouverts, toutes les choses familières. Moi, c'était la France que je retrouvais dans cette aimable maison, amé-

nagée à la française par des amis de France, et où l'idiome natal, désappris depuis tant de jours, rechantait à mon oreille comme une divine harmonie.

Je ne crois pas que, pour un curieux de pittoresque en quête d'émotions rares, pour un passionné de la nature, il se pût trouver une maison plus à souhait. Isolée sur une aiguille de granit, ses quatre façades orientées vers les quatre points cardinaux, on y embrasse, en une féerique vue d'ensemble, la ville qui, tel un gigantesque serpent aux mille volutes, s'enroule et se déroule tout autour, et la plaine, d'où elle surgit, jusqu'à Thorizon le plus extrême. Sur l'élégante varangue, aux colonnettes résiliées de lianes, qui l'enserre d'une ceinture verdoyante et fleurie, on /est comme sur la plate-forme d'un panorama. Et quel panorama !... Voici le rova — lourde agglomération de palais hétéroclites, assez imposante dans le recul, — au portail duquel l'aigle hova déploie ses ailes symboliques.

Tout prés, le palais de l'ex-premier ministre.

aux coupoles miroitantes, qui, sous le soleil déclinant, jettent des flammes d'incendie.

De là l'œil dévale, par une pente raide, vers la place d'Andohalo, le forum de Tananarive, cirque chatoyant et tumultueux, où, parmi les femmes toutes blanches, accroupies sur le sol bossue d'énormes verrues, les coudes aux genoux, le menton dans la main — leur attitude favorite — les hommes, fièrement drapés dans leur lamba, le panama sur l'oreille, vont, viennent, «péripatétisent» comme des hidalgos à la Puerta del Sol. Et Toeil dévale toujours, et, passé la basilique, la pente raide s'accentue... Elle devient gouffre — un gouffre de 120 mètres! — au tournant du remblai gazonné,d'où vingt-cinq canons sans affût, inoffensifs comme les vieux mortiers Louis XIV qui gisent sur l'esplanade du Palais de Monaco, menacent, de leurs gueules muettes, nos petits marsouins, massés pour l'exercice sur le champ de manœuvres de Mahamasina. Plus loin, s'ouvre l'artère marchande, vivante, grouillante, bruyante, affairée comme le Strand, avec

son incessant chassé-croisé de fllanzanes...

Et, tout au bout, la résidence générale, dressant son élégante silhouette au-dessus du lac Ânozy, le lac sacré, dont le. kiosque, aux allures de Tour de Nesle, abrita, diton, de royales orgies... En avant, sur la droite, c'est le Zoma, le marché monstre, moitié halle, moitié bazar — le ventre de Tananarive, dirait Zola, — où Ton vend de tout, du riz, delà viande, des légumes, des fruits, de la ferblanterie, de la mercerie, <le la quincaillerie, de la parfumerie, du bétail, des objets de toilette, des ustensiles de ménage, des meubles, des chaussures, de la toile, du drap, des habits vieux ou neufs, et même.- des esclaves!... Parole d'honneur 1... D'ici, l'œil, las de dévaler toujours, remonte vers la haute colline de Faravohitra, délicieuse oasis urbaine — quelque chose comme Richmond en plein Londres, Montrôtout au cœur de Paris — qui verse sur Tabîme béant les parfums subtils de ses jardins en terrasses, Eden de verdure et de fleurs que les Anglais ont conquis patiemment, millimètre par milli-

mètre, sur un chaos de roches amoncelées, et où ils se sont retranchés, avec leurs temples et leurs homes, leur crocket, leur cricket, leur gulf, leur tennis, leurs mœurs et leur train de vie domestique, comme en un inexpugnable bastion I . . .

A ce moment^ presque au niveau de Thorizon, le soleil, incomparable metteur en scène, accentuait d'un puissant relief les moindres détails de ce prestigieux spectacle, criblant de paillons le splendide décor, faisant saillir les arêtes, soulignant les ombres montantes d'un trait vigoureux, et baignant le tout dans une poussière fluide, nuancée de pourpre et d'or.,. Puis, il disparaissait dans une gloire, radieux bouquet de feu d'artifide, dont chaque fusée s'allumait de tous les feux et se teignait de toutes les nuances du prisme... Et tandis que, à Touest, il se couchait paresseusement, comme un satrape, dans son lit voluptueux, par un effet de réfraction magique, toutes les phases de ce coucher royal, autrement suggestif que le « coucher d*une

Parisienne », se reflétaient, avec une précision photographique, à l'Est, — phénomène inconnu, mystérieux, devant lequel le Verbe humain se dérobe, impuissant I...

On eût dit, pour employer, avec une légère variante, la pittoresque expression de Victor Hugo,

on eût dit deux soleils Se tournant le dos Tun à Tautre I

La nuit est venue. Un silence morne pèse, comme un couvercle de plomb, sur la grande ville endormie. C'est l'heure où les matrones patentées, rasant les murs, mènent au sacrifice, toutes voilées de blanc, les vierges (?) vouées au culte de la Vénus noire. Deux coups frappés contre une porte basse... La porte s'ouvre, comme d'elle-même, à ce mystérieux appel... La vision blanche glisse dans Tentre-bâillement... La vieille s'accroupit sur les marches du seuil, mettant dans Tombre du mur une note claire. Elle attend... Un

quart d'heure, une demi-heure, une heure se passe... La porte se rouvre... la vision blanche réapparaît, plus hermétiquement enclose dans ses voiles... Le sacrifice est accompli !... Et tandis que, rasant les murs, les deux fantômes blancs s'évaporent au coin du carrefour prochain, le long de toutes les rues, dans le silence morne de la grande ville endormie, glissent, par couples, d'autres fantômes voilés ; et, derrière les volets clos, sur les autels consacrés au culte de la Vénus noire, les mêmes rites s'accomplissent...

Gens de Tananarive, aimez 1

BANAVOLO MANJAKA III

Entre toutes les attractions de Tananarive, celle qui, la première, sollicita ma curiosité, ce fut — «• on s'en doute bien un peu — Ranavolo Manjaka III, reine de la Grande Ile.

A tout seigneur tout honneur»

La visite que je fis à cette noble dame, plus digne de figurer, comme dit l'autre, dans le Gothon que dans le Gotha, ne fut pas une aventure banale. Confinée, ainsi qu'une idole indienne, au fond de son palais, Sa Majesté n'entre que rarement en

contact avec les va/iazas, les Européens, hormis avec ceux qui, par leurs fonctions officielles, ont libre accès au Tsarafahatra. Ses sujets eux-mêmes ne l'entrevoient guère qu'aux offices dominicaux et dans quelques cérémonies publiques, telles le /'androana, où nobles et vilains, maîtres et esclaves sont admis à voir leur souveraine émergeant de son bain annuel, spectacle moins suggestif, à coup sûr, et moins gracieux que celui de Vénus émergeant de Tonde.

Grâce à la précieuse entremise de M. Hippolyte Laroche, j'ai pu contempler face à face celle qui, pour se donner encore l'illusion de la souveraineté, met cette pompeuse formule au frontispice de tous ses actes publics :

Moi, Ranavolo Manjaka III ^ ayant succédé au titre de mes ancêtres, et, sous la puissance de la République française^ reine de Madagascar et protectrice des lois de mon pays, voici ce que je vous dist ô peuple...

Je n'ai pas à juger, ici du moins, le rôle politique du résident général. Mais un léger croquis de l'homme s'impose. M. Laroche est un sympathique dans toute l'acception du mot, dont on a trop abusé, mais qui, chez lui, retrouve son entière et véritable valeur. Bien pris dans sa petite taille, la barbe poivre et sel, le nez busqué, Toeil noyé de brume, il rappelle à la fois Henri IV et M. Carnot. Il a, du regretté Président, les belles façons courtoises, et, du Béarnais, le bon et large sourire. Très accueillant, très affable, dédaigneux de tout faste et de toute pose, il avait fait, de la résidence générale, une maison ouverte, comme est la Maison Blanche à Washington. Avec cela, doué d'une puissance de travail vraiment prodigieuse. Partant de ce principe qu'on ne saurait être en parfaite communion avec un peuple sans parler sa langue, il s'était mis, dès sa prise de possession, à piocher le malgache, cinq ou six heures par jour, ce qu'il appelait ses moments perdus.

Si bien, qu'en moins de cinq mois, il était en situation de dialoguer couramment avec

les indigènes et de faire applaudir par les mandarins lettrés de Tendroit, dans les kabarys solennels, la pureté de son accent local et la correction de son éloquence.

Cette physionomie si française se complète d'une bravoure voisine de la témérité.

Lorsque Duret de Brie et ses deux compagnons furent assassinés par la bande de Rainibetsimisaraka, le résident général se rendit sur les lieux pour présider à la mise en bière des cadavres. Ce triste devoir accompli, il voulut rentrer à Tananarive avec ses seuls officiers d'ordonnance, comme il était venu. Le colonel Oudry — depuis général, il ne Ta pas volé I — insista pour lui donner une escorte. Et, comme M. Laroche refusait :

— Mon devoir de soldat, lui dit le colonel, m'oblige à vous désobéir. Je. réponds de votre existence. Bon gré, mal gré, on vous escortera.

Le résident finit par se rendre. Bien lui en prit, car, à quarante kilomètres de Tananarive, la petite troupe tomba dans un

parti de fahavalos gros de quatre cents hommes environ. Et il est probable que, s'il eût été seul avec ses officiers, M. Laroche eût subi le sort des malheureux auxquels il venait de rendre les honneurs suprêmes.

Donc, un matin, vers neuf heures; le résident général et moi, nous descendions de fllanzane à la porte d'honneur du Palais. Le jeune Paul Ratsimiahaba, 13* honneur, le Crozier de la cour d'Emyrne, et, dit la chronique, le successeur dû vieux Rainilalarivony* dans les bonnes grâces intimes de Sa Majesté, était venu nous prendre à la Résidence. Cet ex-élève àe Saint-Maixent, qui parle le français comme M. Laroche le malgache, ne passe pas précisément pour un francophile déterminé.

On m'a raconté que le gouverneur d'Ambohimanga, là ville sainte, reçut un jour une lettre signée Ranavolo III, et dont voici le texte authentique :

« Ramassez le plus d'argent possible, car il nous faut payer les nouveaux fusils

dont nous avons fait l'acquisition pour canarder les Français, peu nombreux en ce moment à Tananarive, à cause des colonnes lancées à la poursuite des fatiavalos... »

— De qui tiens-tu cette lettre? demanda le gouverneur, méfiant, à l'émissaire.

— De Rasanjy, répondit le tsimando.

Rasanjy, 16® honneur, était le secrétaire

général du gouvernement malgaclie, et nul n'ignorait, à la ville comme à la cour, que Ratsimiahaba l'avait en haine.

Mis en cause, Rasanjy protesta comme un beau diable. L'affaire fit du bruit. La reine prit peur et prescrivit une enquête.

L'enquête, menée avec une sage lenteur, comme il est d'usage en Malgachie, conclut à l'arrestation du beau Paul, que Ranavolo sacrifia stoïquement à la conservation de sa couronne, mise en péril par cette équipée. Le dossier fut transmis au résident général et, après examen, on relâcha Ratsimiahaba, faute de preuves matérielles.

C'est ce gentleman que la reine désigna pour porter au Président de la République

les insi^es de Tordre de Radam. Il se promettait, au départ, de faire une joyeuse noce à Paris. On m'a dit qu'il s'était tenu parole.

Ce qu'on appelle le Palais, à Tananarive, est une agglomération d'édifices bizarres dont le plus important, le palais de la Paix — Manjakamiadana — hypnotise le regard, à cent kilomètres de distance, comme, à Paris, la lamentable tour Eiffel.

Les diverses constructions de cette cité royale : le palais de la Paix, le palais d'Argent, le palais du Soleil, le palais de Manamptsoa, le palais Kelisoa, marquent les étapes successives de la dynastie, avec, à Torigine, la hutte informe d'Andrianapoïnimérina, que je préfère, dans sa primitive sauvagerie, à toutes ces architectures modernes. Criblées de lézardes et s'en allant en poussière, ces bâtisses désaffectées ne servent plus qu'aux cérémonies officielles, comme celle du bain, aux grands kabarys, et sont réduites à la condition de gardemeubles, où s'entasse le plus incohérent

bric-à-brac : mobiliers de tous les styles et de toutes les provenances, orgues de Barbarie, vaisselles à musique, pendules en zinc doré, etc., etc. Les murs sont ornés de ces tapisseries à sujets militaires, très en vogue sous la monarchie de Juillet et dont on trouve encore des échantillons démodés dans certains cafés de province, représentant la campagne d'Egypte et la guerre d'Alger, avec, sur des chevaux jaunes à crinières bleues, Bonaparte, Bugeaud et le duc d'Aumale. En fait de Gobelins, l'art malgache en est là.

Le palais, ou plutôt la maisonnette qu'habite la reine — Tsarafahatra — est d'un galbe moins prétentieux. Deux Hovas géants, à barbe hirsute, la sagaie au poing, en constituent la seule garde. Nous pénétrons de plain-pied dans une petite pièce, grande comme une salle à manger bourgeoise, revêtue d'un papier grisaille, à dix sous le rouleau, piqué de fleurettes d'argent et d'or. La pièce est coupée en deux, dans sa largeur, par un rideau de coton

mauve glissant sur une tringle. La partie où nous sommes est la salle de réception ; l'autre, le réduit intime où Sa Majesté fait sa sieste. Ranavolo III, en robe de satin cerise à crevés crème, nous reçoit debout sur une petite estrade où se dresse un fauteuil eu bois doré tendu de velours ponceau. A gauche, sur des tabourets — n'oublions pas que nous sommes à la cour I — une dame d'une maturité certaine — la tante de Sa Majesté, me dit-on — en robe à traîne Louis XV ; le premier ministre Rainitzimbarafy, bonne tête de Oassandre inconscient ; le ministre de Tintérieur, célèbre par ses facultés prolifiques ; et, dans le fond, faisant tapisserie, quelques seigneurs sans importance. On se croirait dans la baraque de la belle Fatma.

Tous ces personnages chiquent — pardon ! — immodérément, comme l'attestent les petites cuvettes béantes à leurs pieds, où le flot noirâtre monte de minute en minute. Mais la chique chère aux Malgaches n'est pas la chique chère à nos marins. C'est

un mélange innomable de cendre et de tabac à priser, qu'on s'insinue délicatement dans la poche formée par Thiatus de la lèvre et de la gencive inférieures, et à laquelle la fréquence de cet exercice donne un développement bizarre.

Je craindrais d'être irrévérencieux en esquissant le portrait de la reine. Si j'y mettais la ressemblance, je manquerais, ayant été son hôte, aux lois de la plus élémentaire galanterie. Je me bornerai donc à constater l'air de lassitude profonde, d'incurable mélancolie, dont est empreinte toute la personne royale.

La présentation a lieu. Comme la reine n'entend pas un traître mot de français, c'est le beau Paul qui va nous servir d'interprète.

— Madame, dit M. Laroche, permettezmoi de vous présenter M. Emile Blavet, journaliste parisien.

— Journaliste ! s'écria Ranavolo, avec

une intonation étrange soulignée d'un pâle sourire.

Je compris le sourire et l'intonation, car j'avais lu, le matin même, dans certains journaux indigènes, des appréciations très vives et presque impertinentes sur les actes les plus intimes de Sa Majesté.

Mais, reprenant aussitôt son impassibilité de sphinx, elle ajouta :

— Qu'il soit le bienvenu !

Tandis que j'essayais quelques formules

respectueuses, mes yeux tombèrent sur une

.magnifique poupée Huret, plantée debout

contre l'estrade et qui, elle, par exception,

ne chiquait pas.

La reine comprit mon mouvement, et, pour prévenir une question indiscrète :

— Oh I dit-elle, ce joujou n'est pas à moi I... J'ai passé l'âge où Ton s'amuse à la poupée f

Et elle eut un geste où se trahissait clairement le regret mélancolique de ne plus pouvoir polissonner encore, en robe courte, sur la place d'Andohalo, sous Toeil complaisant de son bon oncle, le boucher francophobe.

Je n'eus garde de protester, car Raiiavolo III accuse haut la main les trente-sept ans que lui donnerait Tétat-civil, s'il y en avait un à Tananarive.

Il fallait rompre les chiens :

— Maintenant que la paix est faite, insinuai-je. Votre Majesté ne viendra-t-elle pas la sceller à Paris? Les Parisiens lui feraient le même accueil enthousiaste qu'à la reine de Mohély, lorsqu'elle vint en France, il y a quelque trente ans, sous l'Empire.

A ce mot de Paris, ses yeux s'allumèrent d'une petite flamme. Mais la petite flamme s'éteignit aussitôt. Et d'une voix lasse :

— Paris!... soupira-t-elle, belle ville...

plus belle que Tananarive ! mais loin... trop loin!

Notre entretien finit là. Ce fut le tour de M. Laroche. Et je profitai de cette diversion pour promener mes regards autour de la pièce où une reine tropicale dialoguait avec le représentant d'un des plus puissants peuples européens.

J'ai parlé de salle à manger bourgeoise.

Le plus modeste de nos bourgeois s'accommoderait mal d'une installation où une pauvre armoire en noyer coudoie un méchant piano droit drapé de lustrine verte ; où, sur des tables en bois vernU s'entassent des bibelots issus de la boutique à treize sous; où tout trahit le précaire, Tinélégant, rinconfortable !

A ce moment, M. Laroche présentait à la reine les épreuves de ses photographies, prises quelques jours auparavant par le capitaine Duprat, son officier d'ordonnance.

— Ah 1 joli, joli!... s'écria Ranavolo, en battant des mains avec des explosions de joie enfantine.

Puis s'adressant à Ratsimiahaba :

— Vous les emporterez à Paris pour les faire agrandir... Je les veux grandes, grandes comme ça !...

Et elle ouvrait les bras tout larges pour bien préciser l'amplitude de son vœu.

L'heure était venue de prendre congé.

Ce que nous fîmes. Et je regagnai mon logis en méditant cette parole élégiaque de je ne sais plus quel monarque dégommé :

« Il y a des couronnes royales qui sont des couronnes d'épines! »

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