UN MARIAGE HOVA
Si j'étais jeune fille à marier — ce n'est pas un souhait, mais une simple hypothèse — c'est dans le mystère voilé d'une petite église de village, dans le recueille- . ment attendri d'âmes simples et de cœurs naïfs, qu'il me serait doux d'échanger ma .bague de première communiante contre Tanneau nuptial.
Mais si j'étais une de ces fiancées modernes, pour qui cette métamorphose de la chrysalide en papillon, de la vierge en épouse, ne va pas sans une certaine pompe
théâtrale, sans le piment d'une équivoque exhibition, sans le viol des mondaines curiosités, et s'il m'était permis de choisir le cadre où s'accomplirait cet avatar solennel, je choisirais Tananarive.
J'ai déjà dit, avec toute la discrétion que commande un pareil sujet, comment s'y comporte l'amour libre ; je vais dire comment s'y consacre l'amour légal.
Le 15 avril dernier, je recevais, [par les soins du résident général, l'invitation suivante :
« Monsieur Rajoelina a Vhonneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Hariminat sa fille, avec Monsieur Andriamanantena.
» Il vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée en la chapelle du Rova, le jeudi 23 avrils à dix heures^
» Et de lui faire ensuite Vhonneur de venir déjeuner chez lui, à midi^ à Faravohitra. »
Amour libre, amour légal... l'un n'est le plus souvent, à Tananarive, que la conclusion raisonnée, mais nullement obligatoire, de l'autre. Dans ce pays en formation, où les vierges sont nubiles avant d'avoir quitté les robes courtes, les mariages à l'essai sont la conséquence logique de l'ingénuité des mœurs; et si, de cette expérience librement consentie, il résulte quelque vivant témoignage, l'honneur, tel qu'on l'entend chez nous, et dont la plus simple notion échappe à la pudeur hova, n'en entraîne pas nécessairement la légitimation par le ministère du magistrat et du prêtre.
L'enfant ne saurait être un obstacle, n'étant pas un lien; et pour lui, d'ailleurs, l'absence de noms patronymiques supprime Todieux préjugé qui, dans notre vieille Europe, marque, comme d'un fer rouge, le front des bâtards. C'est pourquoi tant de marmots anonymes grouillent, tout le long du jour, sur la place d'Andohalo ; pourquoi tant de vierges, sans encourir le moindre discrédit, préludent au double sacrement par la maternité; et pourquoi, dans les
cérémonies nuptiales, comme celles ou M. Rajoelina m'avait convié, on peut voir, tenant l'emploi de demoiselles d'honneur, des Agnès à peine échappées du sevrage, dont la taille, outrageusement arrondie, atteste qu'elles ont lâché le culte de Vesta pour celui de Lucine. O désinvolture des âges primitifs !
Il importe peu de savoir si la jeune Harimina, à l'exemple de presque toutes ses contemporaines — elle venait d'accomplir sa quinzième année — avait interverti Tordre des facteurs et joué à la maman avant de jouer à l'épouse ; ni de pénétrer le sens des sourires énigmatiques qui faisaient la haie sur le passage du fiancé, traduction labiale et littérale du vieux refrain gaulois :
Fais ce que tu voudras,
Nicolas, T'en auras pas Tétrenne !
ni, moins encore, d'être édifiés sur l'exactitude du méchant propos dont, le lande-
main, se pourléchait tout Tananarive, id est que la mariée, au moment psychologique, avait, comme disent les casuistes, a refusé le devoir » et déserté l'oreiller légitime pour un oreiller extra-conjugal... Ce sont là racontars en l'air auxquels il ne faut pas, fussent-ils vrais, attacher plus d'importance que n*y en attachent les Hovas eux-mêmes... Et puis, notre fonction est de chroniquer, non depotiner... Chroniquons !
On est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un !
Le quelqu'un dont mademoiselle Harimina passe pour être la fille n'est pas un seigneur de médiocre envolée. C'est le propre fils de Rainilaïarivony, Tex-premler ministre, mort en odeur de contrition à Mustapha, plus Français de cœur — il nous en a laissé l'attestation posthume, et la parole des morts est sacrée — que Paul Déroulède lui-même. Ce Rajoelina — prononcez Razouel — est le portrait vivant de feu son père, et c'est sans doute parce que
c'était trop, sous la calotte du ciel malgache, de deux exemplaires aussi parfaits du môme type, que la tentation lui vint, au dire de la légende, de servir à l'auteur de ses jours du « mauvais café ». Cette légende me parait suspecte, bien qu'elle soit fort accréditée dans le pays. Car je me refuse à croire que, si elle avait même un semblant d'authenticité, on eût, pour faire honneur à ce parricide, en ce jour de gala matrimonial, mobilisé tout le personnel militaire et civil de la Résidence.
Rajoelina, comme son père, qui s'en faisait gloire, est de sang roturier ; son gendre, lui, est de sang noble. Or, le Code hova proscrit formellement Tunion entre les deux castes; et, pour permettre à mademoiselle Harimina de devenir madame Andriamanantena, la reine dut lui délivrer des parchemins. Que doit penser dans sa tombe le pauvre Rainilaïarivony, ce Richelieu en pain d'épices, dont la dictature, comme celle de «l'Homme rouge», fut ensanglantée par des hécatombes de patri-
ciens, et qui, pour bien marquer sa haine contre la noblesse, contraignit un de ses neveux — 16** Hotineur, s. v. p. — à convoler en justes nopces avec l'esclave favorite de Ranavolo III? Et que dirait-il, le Tarr quin hova, de ce soufflet à sa politique administré par celui-là même qui, étant son héritier, devait, semble-t-il, être le gardien respectueux des traditions paternelles?
Passons.
Le rendez-vous e§t au Rova, sur le terreplein en pente douce qui sert de péristyle à la chapelle privée de la reine, où doit avoir lieu la cérémonie. Toute la gentry de Tananarive, en somptueux lambas pailletés d'argent, s'y presse depuis le matin, par groupes silencieux, en des attitudes recueillies, qui contrastent avec Tanimation fébrile, un brin tapageuse, des officiers, des fonctionnaires et des colons français, dont les uniformes bariolés et les obligatoires habits noirs font éclater, dans cette symphonie en blanc majeur, une note joliment chatoyante. L'exactitude étant la politesse
des rois, au dernier coup de dix heures, Ranavolo, suivie des princesses royales, de ses dames d'honneur, de ses ministres et de ses gardes du corps, sort de son palais et se dirige vers la chapelle. Elle a toujours la môme allure lasse, le même air de morne résignation, cette pauvre reine fainéante, qui pleure aujourd'hui son terrib'e maire du palais. Très gracieuse, ma foi, et presque jolie, en sa modeste robe sans ornements, dont les oripeaux kakatoësques de son escorte féminine font ressortir l'élégante et seyante simplicité. Tout ce personnel aristocratique va s'installer aux places qu'attribue à chacun le protocole hova: Sa Majesté, seule, dans sa tribune d'acajou naïvement sculpté; les nobles dames, au-dessous, en rang d'oignons, avec, à leurs pieds, la fâcheuse cuvette destinée à recevoir les jets intermittents des chiques princiéres. Et, en attendant qu'on frappe les trois coups, ce macaronique escadron volant minaude, papotte sotto voce, fait des effets de jupes, joue de l'éventail et jette sur le troupeau des individualités
sans mandat des regards hautains qui semblent dire: C'est nous qui sons les prilicesses !
Dix heures et demie. Un murmure sourd annonce l'approche du cortège. Voici la fiancée sur son riche . filanzane, aux brancards rehaussés de velours rouge et capitonnés de clous d'or. Sur sa tête aux tons fauves de grenade trop mûre, une sorte de géant malgache, long et maigre comme Tacteur Scipion, élève en guise de parasol une minuscule ombrelle blanche. Ràide, engoncée, soiis Tétreinte. insolite du buse, elle semble moulée dans son étroit fourreau de satin, tout enguirlandé, non pas de fleurs, mais de boutons symboliques, d'une si belle venue, avec de vagues tons jaunes, qu'on pressent l'imminente éclosion du fruit. Je Tavais vue, l'avant-veille, attifée coquettement à la mode de son pays, et, sous cette toilette coutumiére, il m'avait paru qu'elle n'était pas sans quelque agrément. Aujourd'hui, dans ce déploiement d'élégances européennes, elle a je ne sais
quel air gauche, disgracieux et piteusement parodique.
Derrière Harimina, formant un groupe sympathique, voici le père, en sifflet^ la mère, en robe de velours à traîne, les quatre demoiselles d'honneur, essaim bourdonnant de petites demi-vierges, aux grands yeux luisant de prometteuses précocités; et les quatre garçons d'honneur, étonnants phénomènes de zoologie comparée, sanglés en des redingotes à la taille trop longue, à la jupe trop courte, bouclés en des pantalons collants jusqu'à Tindécence, cravatés de vert-bouteille et de rouge-feu, le crâne pyriforme coiffé d'un gibus minuscule, comme celui du clown Foottit... J'ai comme une vague idée d'avoir déjà vu ça chez Corvi !
Et, enfin, longo sed proximus intervallOy comme le veut la coutume malgache, voici le fiancé, le noble Andriamanantena, dont le visage composite, effrayant niélimélo de toutes les races inférieures et de
tous les sangs viciés, offre le type accompli de la laideur humaine. Le menton glabre, le masque plat, les narines camuses, de sexe indécis, avec les longs bras et les frêles mains du primate, il a le geste inquiétant et le rictus goulu de l'homme des bois. Tous les signes, en un mot, où se reconnaissent les mâles voués, par infaillible prédestination, au balzacien minotaure.
Négligeons la cérémonie conforme, de tous points, aux rites deTéglise luthérienne et suivie du baise-maiu royal auquel Ranavolo se prête mollement, avec son indifférence résignée... et, en route pour les agapes nuptiales.
Ici, le spectacle s'élargit et prend un caractère d'inoubliable grandeur. De la plateforme extérieure du Rova, une fois franchi le portique monumental, Tœil, si loin qu'il puisse atteindre, plonge sur une mer houleuse de filanzanes, aux brancards levés en un vol prismatique de banderoles, — tel, dans une rade immense, un inextricable
fouillis de mâts enchevêtrés, avec, au sommet, leurs pavilloD s claquant à la brise.
Tout autour, les bourjanes en groupes compacts, astiqués comme des soldats à la parade, étalent avec un orgueil naïf leurs livrées voyantes, raffinement de luxe européen importé dans Tîle par les conquérants, et auquel la généreuse levée de boucliers contre Tesclavage donne un étrange ragoût paradoxal. Dès que le cortège apparaît, Tarmôe au repos des brancards levés et des bourjanes assis se met en mouvement et vient à sa rencontre... et on dirait une forêt qui marche, non pas la forél de Macbeth^ enténébrée et farouche sous un ciel de suie, mais la forêt de quelque féerie shakespearienne, trouée de lumineuses éclaircies, criblée de rayons aveuglants, dans Tensoleillement de l'atmosphère... Et Texode commence*, torrentiel, les mariés en tête, avec leur état-major de parents, d'amis et d'esclaves endimanchés, et, à la suite,, la tumultueuse cohue des invités de marque, dans un nuage de poussière d*or, dans un bourdonnement de mille ruches
en travail, dans un éblouisse ment d'étoffes aux couleurs disparates... Tout Tatianarive est'dans la rue : et la trombe humaine passe, vertigineuse, entre une double haie de fantômes blancs, suspendus en grappes bruyantes aux ienêtres, alignés en files silencieuses le long des talus, accroupis à .
Torientale sur les seuils... Et toutes ces blancheurs éparpillées miroitent sous Tardent soleil, comme, sur les glaciers de TOberland, les neiges éternelles.
C'est au son de là Marseillaise ^ odieusement couacquée par les musiciens ordinaires de Ranavolo, que le cortège fait son entrée dans les jardins de Rajoelina. De rudes gaillards, ces virtuoses forains, qui, lorsqu'un monarque hova quitte cette vallée de larmes, jouent par ordre, douze heures de suite, en évoluant autour du cercueil royal, sans autre repos que le temps de dessaliver leurs cuivres. Pendant les deux heures qu'a duré le festin, ils ont déchaîné contre nous une véritable tempête d'harmonies incohérentes, alternant,
avec une inlassante continuité, Thymne national français et Thymne national malgache, les marches et les pas redoublés, les valses et les polkas. Et il faut leur rendre grâces de nous avoir, en artistes de tact, épargné le God save !
Trois cents couverts étaient dressés sous une tente immense, tout enguirlandée de feuillages, avec, de-ci de-là, d'élégantes suspensions de fleurs qui se balançaient audessus des tables comme des lustres parfumés. Mais, hélas ! la magie du décor ne pouvait faire illusion sur la pauvreté du menu, sur son écœurant exotisme. On se rendra compte, en le lisant, de la détresse de nos estomacs, surexcités par une heure de course folle à travers les rues de la ville , sous un soleil calcinant :
INDICATEUR DES METS (Slc),
i. Hors d'œuvre.