CHAPITRE III
civilisés qui ne craignaient pas trop le tonnerre français, car le village, au dire des Cambodgiens, possède un éléphant et fait commerce aux rives du Mékong.
En-Shott, c'était le nom de ce centre important, compte deux cents habitants environ, sous la direction d'un chef intelligent dont les renseignements nous furent précieux. La route s'arrête à quelques kilomètres du village, dans un lieu frontière à peine civilisé. Plus loin vivent des indépendants; le chef refusa toute appréciation sur les villages que nous pourrions rencontrer vers le Dar- Lac. Mon inquiétude augmentait sur la difficulté des moyens de transport.
Nos Cambodgiens se montraient aimables et soumis; avec eux pas de soucis pour avancer. Deux ans auparavant nous avions trouvé des coolies sedangs ; ces soi-disant indépendants accepteraient peut-être, eux aussi, notre pacotille.
A l'arrêt du déjeuner, je fis la conquête d'un vieux chef qui se laissa prendre aux splendeurs d'une superbe ombrelle verte; il me promit son aide hors de sa sphère d'influence et suivit dès lors l'expédition.
Le soir nous arrivions à un village que notre arrivée mit daus l'agitation; c'était le dernier qui fût accessible avec des chars à bœufs. La brousse, fraîchement coupée, attestait qu'il était possible
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d'y entrer, mais il me semblait qn'on avait dévié la route de sa direction primitive le long de la chafne.
Quoi qu'il en soit, les Cambodgiens affirmaient qu'ils ne pouvaient aller plus loin avec leurs animaux; nous les payâmes largement; peu rassurés d'ailleurs, ils quittèrent en hâte le village.
En entrant dans une case, j'aperçus, rangées soignement, plusieurs lances fraîchement affilées, une arbalète tendue jetée rapidement au milieu de flèches et qu'on avait cachée sans doute à notre arrivée. Tout cela semblait peu rassurant. L'interprète annamite lui-même, ayant déclaré ne plus s'entendre avec la population, demanda à partir avec les Cambodgiens; je l'adressai avec un mot à mon ami M. de C***. Les dernières fibres nous rattachant au monde civilisé disparaissaient, nous allions entrer en exploration ; jamais je n'avais débuté avec tant de mauvais présages. Une vague inquiétude m'envahissait et je dormis peu cette nuit. Le soir, au clair de lune, tournant autour des habitations, j'assistai à un spectacle fort drôle.
Debout sur un tronc d'arbre, mon chef s'agitait en des allures prophétiques au milieu d'une foule accroupie et recueillie. Il discourait, tel un tribun parlant avec autorité, puis adoucissait la voix ; on eût dit un candidat préparant une