CHAPITRE III
Mais ce silence nous paraissait plein de menaces, pour la nuit. La lune, heureusement, se levait de bonne heure et sa clarté nous mettait à l'abri de toute surprise jusqu'à deux heures du matin. J'organisai les veilles; un Européen et un Annamite, trois quarts dans la nuit, et les « hou! hou! hou! hou ! » se répétaient nombreux dans la montagne. Autour de nous sur les sommets on allumait les feux. L'attaque semblait imminente; sans doute nous allions faire payer cher aux Mois la vie de trois Français.
Amirand se chargea de la première veille; le brave matelot ne craignait pas de « battre son quart ». J'en profitai pour me reposer. Six heures après il m'appelait : « J'ai laissé monsieur le comte dormir deux heures de plus; il était si fatigué ! » Je lui fis quelques remontrances, car chacun pour soi dans les difficultés. « Bast ! aucun danger, me dit-il; le tigre rôde autour du camp, donc les hommes sont loin. » Le « côp » bien connu retentissait près de nous, et, chose curieuse, je lui trouvais un agrément que je n'avais jamais soupçonné. J'aimais presque cet allié qui nous protégeait de sa puissante égide contre tout ennemi. « Côp, côp » et le tigre poursuivait sans doute un des buffles blessés. Je pris ma veille, désireux de faire profiter Marsay des largesses du brave marin.
Les feux se répondaient .toujours sur les som-
mets, mais assez loin de nous. Il me sembla qu'ils enserraient peu à peu notre ligne de retraite, vers le pays stieng que nous connaissions. Et je trouvai drôle qu'un habitué de l'asphalte comme moi fût là. carabine au poing, veillant avec un Annamite sur un campement en pleine forêt, dans un village do paillottes, aux doux sons de la voix du tigre. Lentement, la lune disparaissant derrière les montagnes nous laissait dans d'obscures ténèbres. « Yak leua (allume le feu), dis-je à mon compagnon » ; et bientôt la flamme projeta autour de la case une lueur vive qui me permit d'en faire le tour.
L'Annamite entourait la cabane de feux de bambous dont le crépitement égayait le silence de la nuit, montrant à nos ennemis qu'ils ne nous surprendraient pas sans coup férir. Et nos ombres, longues, dans la pose pensive que donne la fatigue, s'allongeaient interminables et tremblotantes sur le sol.
C'était bien la vie de brousse avec ses aléas et ses craintes, qui apprend à l'homme à faire non ce qu'il veut, mais ce qu'il peut et pour le mieux, suivant ses forces.
La veillée se passa sans alerte; le tigre avait cessé ses appels, pour s'écarter peu à peu vers le Djambra. Pas un cri humain, et les feux de la montagne mouraient insensiblement.