‹ Au pays MoïChapitre 18 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

chasser l'animal contre une piastre, à tous risques; il accepta, ravi de retrouver quelque aubaine dans son infortune. Bien m'en prit, car peu après un coup de fusil deMarsay nous assurait du boudin pour le lendemain. Dès lors le marchand devint notre ami et nous renseigna sur les Mois de la région. Ils sont, assurait-il, soumis aux Annamites assez loin dans l'intérieur et estimait qu'ils transporteraient facilement nos bagages, à la condition de s'en faire craindre et obéir.

Nous étions à quelques minutes de notre but; le village moï faisait face au village annamite : le type spécial de l'habitant tient du Muong et du Khat. Ce sont de pauvres gens, vêtus d'une langoute passant entre les jambes et dont l'extrémité tombe sur la cuisse droite. Leur attitude était plutôt craintive. Un malade vint nous exhiber son bras très enflé que nous fîmes panser au village annamite, agglomération importante où se donnent les chefs de six villages mois et le lithuong, qui vinrent apporter leurs présents et offrir leurs « lays » suivant le rite.

A la « sala » commencèrent les palabres; nous promîmes facilement des douceurs et aussi des cadeaux s'ils nous procuraient de belles chasses, et, suivant en cela les conseils de notre marchand, de dures représailles, au cas où leur direction serait défectueuse dans la montagne.

34 AU PATS MOI

Puis je réglai intégralement les coolies, non sans faire remarquer toutefois que les Français payaient ce qu'ils devaient. Ils en parurent étonnés et les chefs promirent d'agir à notre volonté.

La plupart des animaux, au dire des habitants, se sont éloignés dans la forêt, « car nous avons préservé la récolte en l'entourant de piquets » .

Ces piquets ne sont donc pas uniquement une machine de guerre fort gênante, bien qu'anodine; ils sont aussi une défense contre les pattes du tigre ou autre voleur de riz et de bestiaux venant par les chemins, comme il fait toujours, saisir quelque galeux du village, et nous nous demandâmes comment ce seigneur tigre ! pouvait risquer mille blessures pour se procurer un gibier aussi malpropre.

1 Le seigneur tigre (ong cop) est en respect chez les populalations jaunes ; les Moïs le craignent peu, bien qu'il soit pour beaucoup un réel danger.

CHEZ LES MOIS DE LA REGION DE HUE. '— PREMIER CONTACT AVEC LES SAUVAGES DE LA MONTAGNE D'ANNAM.

Pour la première fois nous prenions donc contact avec ces fameuses populations mois dont il est tant parlé sur la côte. Mais c'étaient des Mois soumis, sinon civilisés.

D'un caractère doux, avec un esprit d'indépendance assez marqué, ils n'ont que peu de rapports avec leurs voisins annamites. Gomme les Muongs, ils cultivent le riz en rays, à flanc de coteau, négligeant dans les défrichements d'arracher les arbres qu'on y rencontre, pareils à des colonnes de quelque ruine, se dressant à demi calcinés. Ils placent en bas, dans la partie broussailleuse des batteries de pièges divers; pour les poules sauvaged ou les petits mammifères, un arbrisseau recourbé auquel est joint un collet formé d'un fil de rotin. Ce collet est maintenu par un quatre de chiffre; l'animal en passant fait déclencher l'engin, l'arbuste se dresse brusquement et la bête reste pendue.

ae AU PAYS MO!

Pour les gros mammifères ils replient une forte branche amarrée entre deux solides piquets; un bâton en travers soutenu par deux pieux assez courts et légèrement encoches maintient l'appareil tout armé : une corde en rotin barre le chemin, assez tendue pour que le moindre choc produise détente, et l'animal en passant est transpercé d'une flèche de bambou très pointue fixée à l'arbre recourbé qui sert de ressort. Ce piège, que les Mois sauvages emploient, nous dit-on, contre l'homme, est fort redoutable, car la liane en rotin qui le retient n'est visible que pour des regards très expérimentés.

Les Mois de Bao-Rai font une culture assez rudimentaire, se bornant à peu près au manioc, au ricin, au maïs, à la patate et au bananier. Malgré les pièges, nombre de sangliers avaient dévasté les champs de patates et fait un tort considérable aux pauvres sauvages, dont les animaux connaissent sans doute trop bien les ruses pour se laisser prendre.

• Toute cette journée je fus inquiet pour mes chiens qui, moins experts, n'auraient pu éviter le danger sans la sollicitude de nos hôtes.

On nous dit que le premier chef moï de la région n'avait pu venir présenter ses hommages, atteint de fortes douleurs rhumatismales. J'allai le voir, un peu inquiet de cette allégation, et

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