CHAPITRE II
connaître ses dispositions à notre égard. Je fus reçu avec calme dans un village ouvert, où le chef descendit péniblement de sa case. C'était un vieillard grêle, à l'œil doux, et d'une malpropreté rappelant celle desMéos. U fit jeter des nattes propres dans la case des étrangers et demanda sur ses souffrances une consultation que nous lui donnâmes gravement.
Pendant les palabres que doit subir tout Euro* péen, nous jetâmes les yeux sur des quantités de crânes de cerfs et de sangliers : ce sont les animaux pris au piège, dont on offre les trophées aux esprits pour en obtenir de nouvelles chasses heureuses.
Au milieu du village se dresse un pieu pointu percé d'un seul trou et couvert de peintures bizarres et primitives. Avec beaucoup d'imagination on arrive à reconnaître des masques d'hommes et des têtes de serpents : c'est là qu'on suspend la viande de buffle ou toute autre que consomment les habitants, pour donner aux esprits leur part de festin.
Le type moï de cette région est celui des Khàs- Leups que nous avions vus deux ans auparavant à Ai-Lao. Mettant à profit les bonnes dispositions du chef je demandai 30 coolies pour le lendemain. Il m'en promit 50 sans hésiter, et nous partîmes satisfaits, avec l'espoir de pénétrer rapidement
88 AU PATS MOI
dans des parties moins connues et plus intéressantes.
30 janvier.
(Temp. max. 20°, min. 20°.)
À neuf heures du matin nous partions avec 36 coolies mois vers Câ-Dao, où nous comptions mettre à profit nos bonnes relations des débuts et prendre des itinéraires à peu près ignorés. Dans ce but nous nous adjoignîmes un des lithuongs annamites commandant les Mois et faisant le commerce avec eux. Je me chargeai, ce jour-là, de la topographie : nous avions décidé, avec Marsay, de nous diviser ce travail. La route était tortueuse et difficile, toute en forêt, mais merveilleusement pittoresque.
Il ne faut pas s'étonner que, sous cette végétation alourdissant l'atmosphère, la fièvre des bois guette l'imprudent qui passerait la nuit sous cette ombre éternelle d'où l'humidité ne disparaît jamais. Mais quelle beauté, quelle grandeur dans ce luxe d'arbres immenses, de lianes et de palmiers sauvages! Puis le Song-Ta-Voy donnait à notre promenade une variété qui n'était pas sans charme; il fallait traverser les boucles nombreuses, dans l'eau jusqu'à la ceinture, contemplant des murailles merveilleuses qu'on escaladait par un chemin à peine tracé.