CHAPITRE II
à une véritable navigation dans les eaux claires des ruisseaux, sous une végétation où le coupecoupe nous ouvrait un chemin.
A dix heures et demie nous atteignîmes l'ancien Tia-Dao, que les habitants avaient abandonné par superstition ou par une hygiène assez spéciale et toute expérimentale. Dans un moment d'épidémie, ils quittent les cases pour s'installer un peu plus loin. Si la contagion devient plus forte, le village neuf doit s'écarter encore plus do l'ancien.
Tia-Dao se trouvait alors à un kilomètre de son ancienne situation, sur les bords d'une petite rivière. Le village est moins riche que les précédents, mais son commerce assez étendu avec d'autres tribus.
Nos porteurs de Bolo déclarèrent qu'ils cesseraient de marcher et les autorités s'engagèrent à en donner d'autres. Je mandai le chef et lui dis : « Tes hommes ont marché une demi-journée, je ne puis donc payer la journée entière; voici deux piastres pour 40 coolies, 5 sous par coolie. »
Le chef fit aussitôt ses lays, saluant profondément et ajouta : « Je vous remercie; je suis satisfait : les Français, m'avait-on dit, ne paient généralement pas. » Je le détrompai en protestant au nom de mes compatriotes. Toutefois, je ne pus
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m'cmpêcher de méditer sur l'effet que produit chez les sauvages le passage de certains d'entre nous qui s'obstinent à considérer ces tribus comme soumises et passibles des corvées et des réquisitions qu'on impose à l'Annamite. Déplorable système que d'appliquer les mêmes lois et les mêmes obligations à des populations si différentes. On semble oublier qu'en Annam nous traitons avec un peuple organisé, habitué au respect de la loi et aux règles d'une civilisation étendue à des gens qui savent que l'amélioration économique du pays par les routes et les voies de communication peut se payer par certaines taxes, corvées ou impôts. Les Moïs, au contraire, sont restés un peuple indépendant, soumis à un chef ou à un groupe de chefs féodaux. Ils ne comprennent encore que le système des suzerainetés d'autrefois et les tributs accordés aux plus forts. L'application pure et simple des lois bureaucratiques de la côte échappent à leur conception.
Comment inspirer cette façon de voir primitive et dépendant purement d'observations psychologiques à nos fonctionnaires modernes, élevés dans le culte du code, dans l'admiration de nos systèmes compliqués, trop avancés pour ces jeunes populations? On les brusque, elles se révoltent. Car elles ne saisissent pas l'avantage qu'elles peuvent retirer de notre pénétration.
. La pénétration chez les Moïs ne peut s'opérer qu'économiquement, par des voies de communication faites pour eux, par des chefs européens spécialement choisis, ou militairement en leur imposant notre suprématie.
Les chefs de Tia-Dao étaient de braves gens, d'un caractère se prêtant à tout : nous repartions bientôt avec eux pour la montagne. Les chemins, cette fois, étaient incontestablement meilleurs : soudain le cuisinier annamite exprime une joie intempestive, reconnaissant, disait-il, le chemin d'une plantation qu'il avait habitée. Nous en conclûmes que nous allions aboutir au Song-Gai.
L'aventure était agréable car nous allions pouvoir manger du bon pain! Marsay s'en réjouissait; peu habitué aux privations, il se plaignait souvent et amèrement de notre régime par trop indigène. La route qui nous séparait de Lang-Tié-San fut vite franchie et nous arrivions en une heure à la sala d'un riche village moï où se cultivent le tabac, l'ananas (comme à Bouc), le maïs, le riz, le manioc et la patate.
Des paons qui descendaient en quantité dans ces cultures nous valurent quelques bons coups de fusil et la perspective de succulents rôtis.
Le village, nous dit-on, avait été visité, il y avait un an à peine par un garde principal et des linhs, allant à Tia-Dao ; mais les Annamites, assez souf-
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frants, avaient supplié l'Européen de rétrograder. Le soir, les habitants dressèrent notre couvert ; l'un d'eux même fit entendre sur une flûte aux sons très doux un air d'assez triste mélancolie, plein d'une poésie sauvage dont le souvenir m'est encore présent. Un deuxième soufflait dans une sorte de pipeau dont l'harmonie bizarre rappelait le biniou breton, qu'on devait utiliser plus particulièrement dans les fêtes bruyantes et les appels au combat. Le chef nous combla de cadeaux; une grande quantité de riz blanc, deux poulets, quatre œufs et un vase de bière de riz avec le rotin pour la boire. Nous fîmes semblant de goûter à ce breuvage peu agréable, promettant de ne pas oublier ses largesses avant notre départ. Mis en confiance, sans doute, il ouvrit le ké-hao annamite dont il était vêtu. Il avait au côté une profonde blessure. Tombe, affirma-t-il, dans un piège à sangliers, la pointe du bambou s'était fixée dans la jambe et circulait avec le sang. Une opération s'imposait, mais ne pouvant prendre une telle responsabilité nous fîmes préparer un pansement au sublimé tout en lui conseillant de s'adresser au médecin de Tourane. Il accepta le conseil, demandant même une lettre pour le résident. Nous étions donc, sans nul doute chez des Mois soumis, connaissant le chemin des établissements européens.