‹ Au pays MoïChapitre 46 sur 116 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

yrant un groupe important de cases, à quelque cent mètres à nos pieds. Soudain, une clameur formidable attira notre attention. Le village semblait en ébullition, pareil à une fourmilière dans laquelle on vient de jeter un bâton. Vers nous s'agitaient les lances avec des menaces, et le tamtam de guerre retentissait d'un glas lugubre. Nous fîmes aussitôt charger les armes; de notre position nous pouvions voir facilement l'ambassade arrêtée et, au besoin, la protéger de nos feux.

Dans un désordre indescriptible une centaine d'hommes quittaient le village dans notre direction. Nous recommandâmes aux linhs de rester l'arme au pied et de ne tirer que sur un ordre formel. Nous ne comprenions pas la manœuvre de ces fous, marchant à une défaite certaine, criant, gesticulant, dans une course affolée et sans aucune unité d'action. Comme ils ressemblaient peu aux populations disciplinées que nous avions rencontrées jusque-là !

L'ambassade battit en retraite devant eux et l'ioterprète, dans son langage naïf, me fit part de la situation : « Eux Tchin-Tchin, Bouddha une beup, eux beaucoup choum-choum, beaucoup saouls. »

Ces terribles guerriers n'étaient donc que de vulgaires pochards, mais la difficulté de la diplomatie n'en était que plus grande pour obtenir

passage, hospitalité et porteurs pour le lendemain. Sur l'avis de Marsay le convoi approcha à 50 mètres des portes, ce qui eut pour résultat de mettre en fuite les plus hardis. La grande majorité, cependant, se rangea derrière les palissades, dans une attitude de combat. Mais la peur semblait avoir quelque influence sup les esprits les plus troublés. Et de nouveau notre ambassadeur s'avança; je pus voir un chef sortir, non sans tituber, des portes du village. Tout allait sans doute s'arranger puisqu'on cherchait à s'entendre. Il vint à nous dans un état d'ébriélé rare, à cette période de l'ivresse où la tendresse succède à la gaieté; j'eus toutes les peines du monde à l'empôcher de me sauter au cou. Me tenant prudemment à l'écart, je lui fis comprendre, par un signe expressif, que noire amitié lui était acquise et, quelques minutes après, se pressaient autour de nous une dizaine d'hommes témoignant d'une affection aussi subite que tendre. On finit par pouvoir discourir.

Dans un concert de regrets, ils reconnaissaient avoir été stupides, grotesques et imploraient pardon. Il leur restait deux buffles à manger, en ayant déjà dévoré deux. La quantité de riz fermenté qu'ils avaient absorbé était la cause de leur état. L'excuse me fit sourire, et je leur fis comprendre que, malgré cette orgie, il fallait pour le lende-

main des porteurs en état de nous accompagner. Des porteurs I Nous en aurions, c'était trop juste, dix, vingt, cent, autant que nous le voudrions; les chefs auraient promis la lune.; leur enthousiasme me rappelait certains candidats en tournée électorale. Malgré ces bonnes dispositions, nous entrâmes dans le village, sans grande sécurité pour le départ du lendemain. On sortit de la case centrale quantité de tambourins et de pipeaux; nous venions là en trouble-fôte et prîmes un peu pitié de ces malheureux dont les dispositions à notre égard devenaient de plus en plus sympathiques. A peine installés nous assistions, non sans nous tenir les côtes, à un spectacle des plus comiques. Le grand chef, fier de son triomphe diplomatique qui avait évité à son peuple une guerre désastreuse, voulut nous faire la largesse d'un porc. Mais il fallut le prendre et ses hommes n'étant pas très adroits, ce fut pendant une demi-heure une course échevelée de tout le village, une chasse à courre indescriptible qui n'affirmait pas précisément la supériorité de l'homme sur la bête.

A leur politesse nous répondîmes par une distribution de bracelets en fil de laiton, et interdîmes rigoureusement à nos amis toute autre manifestation de tendresse, désireux que nous étions de passer une nuit tranquille.

Tout rentra dans le calme et la seule ani-

406 AU PATS MOI

mation provenait des deux malheureux buffles ligotés au pied du mât de sacrifice, cherchant vainement à briser leurs liens. Je voulus avoir quelque explication sur les faits qui s'étaient produits et questionnai longuement l'interprète. Nous venions d'assister à un trait de mœurs des populations isolées de la montagne d'Annam, qui vaut la peine d'être signalé.

Si deux années de bonne récolte se suivent sans être pillée par aucun voisin, on décide de consommer cette abondance de produits en une série de festins. Les villages, soumis à des chefs féodaux, vivent en état de communisme, et toutes les maisons indistinctement prennent part à ces fêtes. On boit, on mange jusqu'à ce que le superflu des provisions soit épuisé. La fête dure parfois un mois et augmente généralement la mortalité de la population. Souvent aussi les voisins en profitent pour voler ces gens trop opulents faisant parade de leur luxe. L'opération doit être facile, à en juger par notre arrivée intempestive et l'affolement qui s'en suivit. Tel était le village de Man-Ré que notre venue venait troubler dans ses légitimes agapes. Cette manière curieuse de comprendre le plaisir est la conséquence naturelle du manque de débouchés pour les productions du pays. Que d'années ne faudrat-il pas pour faire comprendre à ce peuple l'inté-

Page 1