‹ Au pays MoïChapitre 51 sur 116 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Après deux heures de palabres et de discussions, nos vingt porteurs se mirent en marche, avançant lentement, péniblement vers l'ouest, sous les roulements du tonnerre et la pluie tombant toujours avec régularité.

Nous touchions certainement au Laos où commence à cette époque la saison des orages. Arrivés à une altitude de 1 ,600 mètres l'interprète m'arrêta, indiquant un point de la forêt d'où tombait une cascatelle. C'était la source du Song-Tracûk '.

A quatre heures nous étions au sommet (1,700 mètres d'altitude). Je m'inquiétai de la nuit et de la position du premier village, assez éloigné. J'eus l'idée que nous ne sortirions pas ce soir-là de la forêt : nuit terrible pour tous, où la fièvre des bois peut étreindre le personnel et arrêter une exploration. Je sentais alors toute la responsabilité de mon acte en commandant la marche en avant, et fis de mon mieux pour doubler l'allure des coolies, sans cependant pouvoir trop demander, leurs efforts étant presque à la limite. Le terrain glissant rendait la descente difficile ; il eût été inhumain d'exiger une marche plus accélérée. Je voyais avec peine le jour disparaître et le soleil se coucher; comme par un coup de théâtre, l'obscurité nous surprit. Les porteurs

1 Au 580 w de notre route.

s'arrêtèrent; il fallut les rallier autour de nous. Nous allions passer la nuit, sur le chemin, en pleine forêt! Mes craintes n'avaient pas été vaines; nous étions en présence du fait acquis.

L'humidité gouttait de feuille en feuille; une odeur de végétation putride nous incommodait, tandis que les lianes, s'enlaçant autour de nous, formaient une voûte de tombeau. Une seule chose pouvait alléger nos peines en nous donnant à la fois lumière, chaleur et sécurité contre les bètee fauves... du feu.

Tous ceux qui ont lu les relations de voyage aux pays tropicaux ne se doutent guère de l'importance que prend le troisième élément dans la vie primitive. C'est en passant par ces angoisses qu'on comprend le culte que lui rendent les primitifs.

J'avais mis à l'abri dans mes vêtements une boîte d'allumettes presque humidifiées. Avec mille précautions je pus découvrir, à leur lumière, un coin de roche que l'eau n'avait pas atteint; un bambou déjà pourri avait conservé une précieuse sécheresse. Cette circonstance nous sauva... En l'allumant, nous pûmes en dessécher d'autres et entretenir un feu qui s'éleva bientôt en une belle flamme claire. Nous étions sauvés du spleen, de l'obscurité et du froid. Tous, Mois, Européens, Annamites, nos chiens même se serrèrent autour du foyer improvisé, dans une fraternité de misère

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