CHAPITRE II
qui vaut bien les plus longues pages de nos philosophes. La nuit se passa sans sommeil; grelottant sous nos vêtements et nos couvertures détrempés» n'ayant pour nous remettre de cette journée de fatigue qu'une mauvaise boule de riz. Vers minuit je partageai avec un Moï charitable et mon chien Black les membres d'un crabe de terre qu'il venait de capturer, et je pensais malgré moi aux bons soupers de mes amis après le théâtre, dans une salle bien chaude, souvent égayée par de jolis minois.
Et pourtant ma pauvreté et ma misère n'avaient pas fait de moi un socialiste! Je ne les enviais point.
Nous vîmes apparaître avec joie l'astre radieux du jour! Malgré tant de fatigues, nous avions hâte de fuir ce séjour désagréable dû en partie à mon inexpérience; tous nous reprîmes la marche sans perdre de temps.
Mardi 7 mari.
(Temp. max. 27°, min. 18°.)
Nous quittions la forêt pour tomber dans un pays plus découvert où se trouvait un village caché dans les bambous, à une faible altitude. C'était un village « dien », c'est-à-dire fermé. Une coutume veut que les Moïs s'isolent pour quelque temps
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quand le riz et le maïs sont plantés. Nul ne peut s'éloigner ni se livrer à aucun travail. Tout commerce avec les étrangers est sévèrement interdit. La violation de ces règles par des gens peu rompus aux mœurs du pays, ou trop autoritaires, est un fait grave qu'il ne faut commettre qu'à bon escient ; il peut rendre toute la population irrémédiablement hostile. Nous nous arrêtâmes donc à Con-Tay où était passé Garnier, et fûmes tout étonnés de trouver un large chemin de charrettes à bœufs sur un kilomètre environ, aboutissant au village dont nous apercevions de loin les cases. Nous marchions depuis une demi-heure quand un spectacle inoubliable s'offrit à nos yeux. Dans une large vallée couverte de rizières paissait un troupeau de buffles qui, un instant, nous fit songer aux plaines de l'Annam.
Nous étions cependant par 1,300 mètres d'altitude et avions passé le versant laotien. La distance qui nous séparait du Laos était aussi longue que de la côte annamite. La rivière qui traversait cette vallée coulait vers le sud : les indigènes l'appelaient Dack-Làà. Nous crûmes un instant avoir suivi, depuis sa source, le Song-Bâ qui aboutit à An-Ké.
Il paraissait probable que nous allions découvrir une rivière en pente douce et un passage favorable aux routes de pénétration. Notre troupe s'arrêta