CHAPITRE II
Ce jour-là j'occupais l'arrière-garde, étant de topographie. Marsay commandait la colonne, avançant dans l'ordre habituel, les coolies répartis entre les linhs et deux boys marchant près de moi. J'eus mille peines à faire charger, la plupart prétextant des charges- trop lourdes et demandant de se faire aider par une trentaine de grands gaillards, armés comme eux de pied en cap, et qui semblaient résolus à les accompagner un par un.
Cet ordre de marche me déplut et je congédiai les porteurs supplémentaires, désireux de ne pas grever notre pacotille de frais inutiles et rémunérer nos hommes jusqu'au bout. J'enjoignis donc à un chef, couvert de bracelets et fort bel homme, de rester avec les siens, le remerciant de sa bonne volonté.
J'avertissais en même temps mon compagnon que, tout étant prêt, notre file indienne pouvait partir. Marsay se mit en marche et, sans aucun souci, bascula son fusil pour en retirer les balles que nous portions toujours en cas d'attaque nocturne. Ce mouvement ne fut sans doute pas du coût du chef qui devait le guider; il fit force signes, suppliant de ne pas charger les fusils, que cela lui faisait peur. Sans tenir compte de ces sornettes, Marsay ferma son arme avec mauvaise humeur.
Le chef devint alors menaçant et nous entendîmes
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l'interprète crier : <f Monsieur, monsieur, les Mois vont vous tuer. » Plus d'une fois nous avions entendu ces mêmes menaces, car les Annamites ne sont pas la force d'âme personnifiée et Marsay pensa que notre homme avait été effrayé par le mouvement du sauvage.
La scène ne s'était pas passée sans quelque émotion à l'arrière-garde et le chef aux bracelets, gesticulant et criant, voulut avancer avec ses hommes. La main à mon revolver, et, marchant droit sur lui, je lui enjoignis brutalement de reculer au delà de la rivière et d'attendre mes ordres. Il obéit,mais la colonne était arrêtée. Marsay tenait en joue le chef des coolies et donnait l'ordre de charger les armes. Immédiatement j'ordonnai de rallier en terrain découvert, pour connaître les raisons de ce désordre. Nos hommes avaient la consigne, en cas de rébellion des porteurs : « Sur qui tenterait d'attaquer ou de fuir, faire feu sans hésiter. »
La précaution que nous avions eue d'instruire ainsi nos Annamites fut, ce jour-là, de grande utilité, car nous ramenâmes toutes les charges en lieu sûr où nous ne pouvions être surpris. Pendant cette opération l'escouade moï que j'avais tenue à distance s'éloigna avec un cri sauvage, auquel répondirent plusieurs cris dans la montagne.