CHAPITRE II
mais nous étions frères à la vie et à la mort avec les anciens et le chef de Yo-Chié, et notre route était assurée.
Nous partîmes avec les nouveaux porteurs, dont plusieurs femmes. Chemin faisant notre « frère » devisait avec nous et nous cherchions à savoir son opinion sur les faits dont nous avions failli être victimes et sur ses dispositions à notre égard. De ses explications un peu confuses je pus savoir par l'interprète que le chef de Yo-Chié avait cherché à assurer notre départ suivant les instructions reçues pour descendre le cours du fleuve, lorsqu'un fort parti moï l lui délégua une députatation de 40 hommes sous la conduite du chef que nous connaissions. Ce dernier parla en maître, menaçant les gens de Yo-Chié qui, timides, se retirèrent, sauf les femmes et les enfants, que nous avions renvoyés. Nous nous étions nous-mêmes jetés dans le guet-apens en faisant d'abord le jeu de nos ennemis. Le jeune chef avait tenté de s'interposer par avertissement à l'interprète, d'où l'exclamation de ce dernier. Puis il avait indiqué que les autres nous faisaient faire fausse route; à ce moment avait éclaté le différend entre Marsay et les bandits; eux-mêmes n'étant point d'accord sur le plan d'attaque, les hommes chargés craignaient
1 II estimait la troupe à une centaine d'hommes.
de ne pouvoir fuir assez vite au moment des premiers coups de fusil et de tomber sous nos balles. La circonstance du changement de cartouches de mon ami et ma défense de laisser intercaler les porteurs avec des guerriers avaient achevé la désorganisation de nos ennemis, inquiets déjà du refus du jeune chef de tremper dans leur complot l .
« Pourquoi, dis-je alors, sembler t'intéresser à nous qui ne t'avions fait aucun bien? » Je n'eus pas la traduction bien exacte de sa pensée; toutefois, je crus comprendre que si notre sort lui importait peu, il ne « voulait pas laisser s'accomplir une trahison sur son territoire » . Je l'entends encore, ce sauvage à demi nu, appuyé sur sa lance légère, me disant, le sourire aux lèvres, cette parole si simple où se révélait l'âme fière et indépendante de l'enfant de la nature livré à sa propre inspiration.
Et nous continuâmes jusqu'à Roup, escorté de notre allié ouvrant la marche avec quelques hommes, servant d'escorte jusqu'à la limite de son influence. Le village nous accueillit favorablement et le lendemain nous allions vers une Mission catholique que les sauvages connaissaient
1 Cette bande, disaient les Moïs, avait son repaire sur la ligne de partage des eaux que nous avions traversées du côté du Laos. Elle descend dans tous les riches villages de ces vallées fertiles pour prendre du riz et des subsistances : les habitants les nourrissent par peur de voir ineendier leurs récoltes.