CHAPITRE II
les indigènes de la région plus faciles à pénétrer et moins rebelles aux transactions commerciales. Ils échangent les bœufs, la patate et leur riz contre un peu de sel, et les Annamites ne perdent pas à ce commerce.
Après avoir quitté définitivement nos hôtes, nous allâmes coucher à Bà-Lan, où nous reçurent les grands mandarins avec une pompe inusitée ; le résident avait donné des ordres sévères pour faciliter notre passage. A travers une série de vallées d'aspect agréable, bien que peu cultivées et irriguées, nous atteignîmes la grande plaine de Phû- Yen. Un ensemble de richesse et d'activité frappe le voyageur dans ces contrées : les champs de maïs et de cannes à sucre s'y rencontrent nombreux. Avec leur grincement spécial fonctionnent les broyeurs en bois, mus par un buffle ou un attelage de deux petits bœufs; nous étions en pleine saison des récoltes.
Rien de plus gai et de pittoresque que cette époque de la vie annamite, qui rappelle les mêmes temps joyeux de notre campagne française. Femmes et enfants tournent joyeusement autour des ouvriers, sucent la canne avec des rires argentins ; et le soir, des centaines de marmites bouillent sur le lieu même de la récolte, la cassonade se forme, et le sucre terminé, brut, presque marron, ni raffiné, ni blanchi, rappelle celui que je vis fabriquer
autrefois dans les usines du Mexique et que le pays consommait volontiers.
Plus vite récolté, le maïs ne se coupe pas ; on l'arrache avec une rapidité extraordinaire. Une fois battu en aire, on le met dans les greniers, en prévision de la disette du riz.
Passé ces riantes campagnes, nous tombâmes dans la ville même de Phu-Yen, dans un fond chaud, triste et désagréable.
On nous reçut à l'ancienne résidence, fixée depuis à Song-Cân sur le bord de la mer. Nous étions certes très au large, mais ne pouvions dissimuler le sentiment de tristesse que donnait ce vaste logis dans cet encaissement de montagnes. Un jeune Européen, le fermier de l'alcool, et un missionnaire représentaient toute la colonie étrangère de la ville; de nombreux Annamites et quelques Chinois formaient le gros de la population assez nombreuse.
Nous reçûmes à la résidence le Quan-Bô et le Quan-An, et le lendemain nous nous dirigeâmes vers Song-Cân pour faire visite au résident, M. de B***.
C'est une excursion que celle de Phû-Yen à Song-Cân. En dépassant la pente rapide qui sépare la vallée de la mer, un spectacle grandiose s'offre au voyageur étonné. Une vaste grève, bordée de cocotiers, s'étend à perte de vue sur le bord de la mer, des îlots et des rochers se dressent par cen-