CHAPITRE III
à Âttopeu et sur les bords du Mékong, ou la promenade du côté d'Angkor. La distance à cheval ne parut pas longue, et le 8 février, prenant congé de notre hôte, nous nous mîmes en route, nantis d'une escorte de linhs, trois hommes et un bêp, d'un interprète annamite parlant le moï et le cambodgien, chargés de nous conduire jusqu'à la limite des routes où nous prendrions des coolies stiengs dans un village soumis.
C'est alors que nous arriverions en plein inconnu. Le Djambra était notre premier but; nous aviserions ensuite en suivant le pied de la chaîne. L'itinéraire était net; le Dar-Lac, qu'il fallait atteindre, n'était pas loin, mais nous aurions sans doute de rudes étapes avant de rencontrer, en fin de voyage, le résident alors en tournée.
Le pays stieng.
Sortis des limites de la province de Tay-Ninh nous entrions dans un pays qui me rappela la traversée du Tran-Ninh. Sous ces forêts où coulent de nombreux arroyos abondent les pâturages très fréquentés des bœufs sauvages et des concathans ! dont nous recoupions les traces.
1 Daims d'une raco spéciale à l'Indo-Chine, un des animaux les plus intéressants à chasser à la carabine, très difficiles à approcher. On les trouve par bandes sur presque tous les hauts plateaux et dans les prairies en forêt claire du sud Annam et du Cambodge.
Le jour même, nous traversâmes un affluent important du Toulé-Trou (Con-Lé [Pavie]) sur la route de Thu-Dan-Most à Kratié, un peu au delà de la borne 70.
Cette voie de communication est aujourd'hui détruite; la forêt a repris ses droits et les anciens travaux sont devenus inutilisables, faute de pouvoir les entretenir par suite de la dissémination de la population écrasée de réquisitions; lé temps n'était pas venu de circuler en voiture dans cet endroit encore peu pénétré. L'effort administratif, porté sur le Mékong, avait laissé tomber en désuétude ce travail imparfaitement terminé. La route inachevée, abandonnée apparaît comme la manifestation du manque d'esprit de suite qui, il faut l'avouer, est le côté inquiétant de notre caractère au point de vue des créations coloniales ! .
Par un chemin de chars à bœufs qu'ont établi
1 On ne saurait trop insister sur ce point important aux colonies et dans les créations coloniales.
Le manque d'esprit de suite retire confiance à l'indigène, empêche les créations de se faire avec sécurité, diminue l'efficacité des efforts de l'initiative privée. C'est ainsi qu'on a pu, depuis des années, écrire que l'administration était l'ennemie du colon. Il y a beaucoup d'exagération; mais l'administrateur, malgré toute sa bonne volonté à diriger et soutenir les initiatives privées est arrêté, dans son effort, par la crainte de déplaire aux autorités supérieures, qui, passagères, gouvernent trop à leur fantaisie sans s'astreindre à suivre la politique engagée, les travaux commencés, les promesses faites par le prédécesseur.
La responsabilité et de longs stages aux grades supérieurs de l'administration pourraient seuls être des garants de cet esprit de tuite indispensable au développement de nos colonies.