‹ Au poteau frontièreChapitre 11 sur 20 · Chapitre II · texte numérisé non relu

Chapitre II

ment mutilés — beaucoup d'entre eux ont une manche qui flotte — tout un peuple se tient, frémissant, et, par son ardeur, son énergie, sa vigueur morale témoigne combien ses vertus natives ont été fortement trempées par trente-quatre ans de lutte pour la défense de son foyer contre l'intrusion étrangère ; lutte aussi acharnée, aussi formidable, peutp>être, que celle qui secoua la Lorraine au canon de Gravelotte, de Mars-1 a-Tour et de Saint-Privat.

Aussi, lorsque la Fanfare des chasseurs se met à jouer, devant la Mairie de Mars-la-Tour, ces hymnes populaires qui prirent leur envolée au lendemain de la défaite et secouèrent la France d'une fièvre d'espérance, avec quelle force, quel enthousiasme, les Lorrains acclament-ils les petits vitriers I

Lewachtmeister Krausz, le casque en tête, superbement botté, appuyé

73 Au potéan flrohtikté

pesamment d'une main sur la ^arde de son sabre, son long manteau grLs jeté cavalièrement sur les épaules, caresse martialement ses moustaches aux pointes menaçantes ; ce superbe reître guette , au pied du poteau frontière, le retour des annexés dont les premières voitures apparaissent au loin, sur la route. . . de Texil.

A travers la campagne^ les gendarmes français et allemands galopent en tous sens, sur la ligne frontière ; une infinie mélancolie tombe sur le paysage, avec la fin de cette magnifique journée d'août, et Ton entend les alouettes chanter insouciamment dans les vallons solitaires où gronda la bataille.

L*heure est triste; une gaze violette s'étend sur les plateaux, vers Metz, et le ciel est rouge, au-dessus de M ars-la-Tour.

Une femme dit derrière moi : c A cet endroit de la frontière, un colonel de cuirassiers français, blessé affreusement, est resté là pendant cinq heures, au coin du bois de Marsla-Tour, le soir de la bataille; il de-

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mandait à boire ou qu'on l'achevât et les pauvres Lorrains qui passaient, ne pouvant le soulager, l'embrassaient en pleurant...»

Les chars à bancs lorrains se suivent en longue file sur la route de Mars-la-Tour ; tout le monde dans les voitures porte encore la cocarde française arborée le matin, avec tant de joie.

Mais voici le poteau où Taigle allemande éploie ses ailes et crispe ses serres dominatrices...

Qu'importe, les cocardes restent aux boutonnières et franchissent orgueilleusement la frontière.

Il faut que le wachtmeister Krausz se fâche, que les douaniers, aux larges casquettes plates, courent derrière toutes ces voitures en brandissant leurs carabines, pour que, les larmes aux yeux, les braves Lorrains arrachent de leurs poitrine»

les couleurs françaises.

74 An poteau frontière

Cependant^ tout à Theure, en haut de la côte de Vionville, avant que la France s'évanouisse au tournant de la route, ils se lèveront sur leurs chars et agiteront, vers nous, en silence, des rubans tricolores et les gendarmes feindront de leur donner la chasse en poussant des cris rauques, jusqu'à ce qu'ils aient disparu derrière la côte... soumis et silencieux. Quelques-uns se sont arrêtés, avant de franchir la frontière, et, à quelques pas des gendarmes allemands, choquent une dernière fois leurs verres avec les soldats français et les amis qu'ils laissent de ce côté-

Mais le soleil baisse à l'horizon :

il faut partir et dépasser le poteau.

Une mère élève son enfant dans ses bras, un beau petit garçon de cinq ans qui nous crie : « Au revoir I Au revoir 1 » et envoie avec ses petites mains des baisers à la France.

Le wachtmeister Krausz s'impatiente et fait accélérer l'allure de la caravane.

Néanmoins les scènes attendris*

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