Chapitre III
res. On dirait les longues lignes des armées fantômes qui hantent ces champs déserts ; le mirage se précise — la forêt d'automne érige ses lances, elle frémit et les arbres isolés sur les crêtes brumeuses ont Tair d'avant-gardes mystérieuses...
Me voici dans les premières foulées de feuilles mortes du bois-frontière ; je m'arrête, j'écoute, .. à travers la solitude, la chanson des clochers lorrains m'arrive, étrangement berceuse, impressionnante : c'est la vieille chanson des clochers de France qui vient bercer cette terre mutilée, c'est la voix des ancêtres qui ne veut point s'éteindre et, par dessus le poteau étranger qui les sépare, retentit de villages à villages, leur parlant des choses d'autrefois...
Étendu sur sa peau de chèvre, l'arme à portée de la main^ un douanier français est là, dissimulé dans le fourré ; sentinelle vigilante , à la lisière de ce bois solitaire, perdu dans le brouillard, il guette la frontière morne.
82 An poteàu frontière
Il se dresse soudain devant le passant...
Il m'apparaît, dans sa capote bleue, petit, trapu, solide, Tair crâne et déterminé.
Nous échangeons quelques paroles..
Je lui dis que je voudrais me rendre à Saint- Marcel par le chemin le plus court ; le douanier s*offre de me guider à travers bois et de m'indiquer un sentier qui accède au plateau.
J'accepte.
Nous nous engageons tous deux dans les taillis et, chemin faisant, nous devisons.
Je me trouve en présence d'une âme simple et droite, sans révolte ; le sentiment inné du devoir et de l'abnégation a façonné ces humbles serviteurs du pays, aux dures consignes, aux mornes et pénibles factions — d'ailleurs, cette vie d'avant-postes qui trempe leur caractère ; cette rude existence de gardes-frontières, qu'ils mènent là, stfns trêve, couchant sur des peaux de bêtes, à la