LE RHIN
A travers les vergers touffus de St-Margarethen, je m'en suis allé sur les grasses pâtures du Schûflingsberg et voici que là-bas, à Touest, Tove allongée du lac miroite ; mes yeux se sont portés vers le Rhin qui, au pied de ce Schûflingsberg et en face du Voralberg autrichien, se jette dans le golfe d'argent où volent de blanches mouettes.
La voilà bien la cassure !
Si le Rhin est véritablement Tépée
iO An poleAu frontière
de rAllemagne, les voilà bien les tronçons du glaive I
Toutes les petites Allemagnes ^
m 'apparaissent au bord d'un fleuve \
aux rives dissociées sur lequel flottent des pavillons différents ; cet Appenzell, du haut duquel je cherche vainement à distinguer, dans un chaos de nationalités, la Pangermanie, tressaille fièrement aux clameurs du taureau d*Uri et arbore, avec un '^
puéril orgueil, dans les branches de ses pommiers, la Croix séparatiste plusieurs fois séculaire ; en face, à i
l'autre versant du Rheinthal, l'aigle rouge du Tyrol et l'aigle noir d'Autriche éploient majestueusement leurs ailes héraldiques sur l'Ancien Empire, à côté de Taiglon du Nouvel Empire, aux [serres ensanglantées et au bec rageur.
Les flots verts du lac, que des rives étrangères se renvoient dédaigneusement de l'une à Pautre, chantent bien le Wacht am Rhein ; mais qui les écoute ?
Là-bas, vers la rive bavaroise, toute bleue comme celle d*un
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royaume de légende, vogue le cygne blanc du roi Lohengrîn. . . sur les côtes de Wurtemberg, les vieux châteaux qui se mirent dans Peau répètent ces paroles du roi dont la tente bariolée est plantée dans Fimmense schloss-garten de Stuttgart.
< L'Allemagne est un grand peuple, mais non pas une nation, et ses différentes populations ont une histoire et des intérêts très distincts'»... Au fond, vers l'ouest, la presqu*île badoise enfonce son éperon verdoyant dans le lac, comme un pesant navire qui aurait pour mâts des forêts entières de sapins, et^ tout de suite, je me souviens de ce facétieux batelier, ancien soldat du Pape, qui, à légers coups de rames, me promenait dans la baie de Constance, en me disant :
« Si vous étiez Prussien, je vous jetterais à Teau ! >
Il me semble alors que ce n'est plus le Wajchi am Rhein que les flots du lac clament dans la paix éblouissante de ce paysage de rêve, mais ces farouches paroles de Bismarck : € On ne fera point Tunité
allemande par des discours : il faudra du fer et du sang I »
Par la pensée, au delà de Constance, j'enfonce le glaive du Rhin dans son étroit fourreau de collines bado-helvétiques, jusqu'au pied du vieux burg de SchafThausen où le patriote Schiller entendit sonner les angélus de la réconciliation allemande et entrevit, jusqu'à la rivière Leitha, la plus grande Allemagne, — et, tout de suite, je revois là-bas la cloche muette de Schiller, dans la grange luthérienne où elle sommeille sous le capuchon gris que la poussière des siècles a déposé sur son bronze...
Quand la cloche de Schiller sonnera-t-elle Vangelns de cette aube grandiose entrevue par le poète ?
Le lac aux voiles paisibles semble peu s'en soucier.
Le spectacle de ce majestueux Appenzell, de cet imposant Voralberg, qui se laissent bercer poétiquement par les sonnailles alpestres de leurs troupeaux féconds, ne dit-il pas assez, d'ailleurs, le fatalisme tran-
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quille de ce peuple ennemi des spéculations, des calculs plus ou moins abstraits et qui, groupé patriarcalement autour de ses différents dra^ peaux, se laisse aller au bonheur de vivre au: bord du grand lac d'émeraude et ne se soucie ni de Torage, ni de l'avalanche...
Oh I mystère de l'âme allemande que j'entrevois ce même jour en feuilletant l'album de l'auberge du Meldegg, un rocher sublime qui domine le paradis terrestre duRheinthal où, dans uil océan d'arbres fruitiers, cent villages paisibles dorment au bord du Rhin...
« Ravis du spectacle grandiose que nous offre cette motte de terre sur laquelle habite une forte race, rafraîchis de la liqueur que nous pressons des bermoggen — nous chantons !
« Ces chants qui sortent d'une poitrine libre, exempte de soucis, s'élèvent haut dans les espaces infinis de l'air bleu, réveillant l'écho endormi des collines couvertes de bois qui nous entourent.
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« Celui que Dieu veut combler de ses faveurs, reçoit dans son voyage la compagnie des sœngers (bardes). »
(Traduit de Vallemand.)
Et puis encore ceci :
« La vie est un champ de jouissances quand on sait y moissonner. »
L'Alsace apparaît^ du haut de la Cathédrale de Strasbourg, comme un vaste jardin si touffu que le Rhin aux lacets majestueux y passe inaperçu.
A l'est, au fond de la plaine de Kehl, la Forêt-Noire ondule sur le ciel lourd de la Souabe ; à l'ouest, le ruban déchiré des Vosges laisse apercevoir une France toute bleue, sous un ciel plus léger.
Au milieu de ce champ-clos, la Cathédrale manchote érige sa flèche sanglante en granit des Vosges et protège de son ombre, longue et pointue comme une épée, l'ancienne cité française, mordorée, toute moussue
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SOUS ses vieux toits de tuiles, la paisible cité des cigognes , qui se presse encore à ses pieds, enserrée dans le rude étau' de la ville nouvelle sur laquelle . l'aigle prussien des boulevards impériaux éploie orgueilleusement ses ailes d*or...
Dans le veni du Rhin qui la fouette âprement, j'ai lu, non sans émotion, sur cette Cathédrale, le dernier et peut-être le plus beau chapitre d'une Trilogie incomparable — Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Strasbourg :
le cœur, l'âme et Tépée de la France.
Les générations disparues ont griffonné leur testament et laissé leur pensée sur la Cathédrale rosjB de làbas; sous la mousse et le lichen du grand album de pierre, où le passant d'autrefois traça des mots et inscrivit des dates, le pèlerin d'aujourd'hui épelle encore la Légende française et rêve à ce nom d'un burin plus récent que, sur la légende grise, en lettres de sang, une main frémissante a fait jaillir de la rouge pierre des Vosges : OBERLÉ.
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Ainsi une certaine Alsace ne cesse donc de guetter, du haut de sa vieille Cathédrale, le jour de la délivrance et, iasse d'attendre, confie naïvement son espoir à la pierre qui l'entretient si pieusement du passé ?
Entre la rive de Kehl, bordée de peupliers et de saules, et la rive de Strasbourg où s'élève le tourne-bride du < Rheinlust », le fleuve presse ses flots rapides sous le pont gothique du chemin de fer badois et le pont monumental de Kehl qui sont les artères puissantes par lesquelles l'invasion allemanique, un instant contenue, achève de submerger, ayant repris sa marche, les riches plaines romanes du Rhin-Milieu — et, dans cette bourgeoise banlieue de Strasbourg, sur cette fameuse rive gauche où veillèrent autrefois les sentinelles vigilantes de la pensée latine, voici que les < Barbares »
élèvent aujourd'hui la future capitale de la Prusse d'Occident ; le rêve se précise, de gigantesques usines, des palais, des villas surgissent des verts marécages, Neudorf peuple de ses
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toits rouges le plantureux delta de nu, la locomotive et le bateau à vapeur déversent en pleine campagne les matériaux de la cité de demain qui, à Tabri des fortifications de Strasbourg, dans ces merveilleux quartiers de la Kaiser -Wilhemstrasse, s'annonce, déjà grandiose, impressionnante, guettant Theure de la prescription prochaine, où elle pourra sans danger prolonger jusqu'au Rhin l'orgueilleuse voie triomphale et consommer ainsi l'union définitive des deux rives ennemies.
Ce jour-là, il n'y aura plus de Rhin!
En vidant un glass-bier sur la terrasse du < Rheinlust », je suivais mélancoliquement des yeux une compagnie d'infanterie allemande qui, regagnant la rive germaine, s'engageait à pas lents sur le pont de Kehl ; elle semblait mettre un temps infini pour atteindre l'autre bord...
Je m'avisai, au < Rheinlust », de la largeur du fleuve ; l'hôtelier me répondit : € Je ne sais pas ; on m'a
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posé souvent cette question, il faudra que je m'en inquiète. »
Le Rhin n'existerait-il déjà plus pour les Badois ?
Cependant, les deux ponts du Rhin semblent s'accrocher timidement à la rive conquise ; le pont gothique n'est qu*un pont-levis que la féodale Allemagne relèvera à la première alerte ; quant à l'autre, il s*appuie farouchement, sur la rive droite, aux créneaux de la frontière badoise.
C'est que les souvenirs de l'Épopée française sont toujours debout sur la rive gauche — là, au bord même du fleuve, une borne militaire rappelle le glorieux souvenir de Desaix et de Tarmée du Rhin ; un peu plus loin, au cœur même de Strasbourg, c'est Kléber, devant le piédestal duquel la garde prussienne parade chaque jour. « Soldats, on ne répond à de pareilles insolences que par des victoires ! Préparez-vous à combattre ! »
L'Histoire dit qu'Auguste, pour consacrer sa gloire, embellit Rome
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par de nombreuses constructions, dans Pintention de laisser de marbre ce qu'il avait trouvé de briques ; tel a été le dessein du Kaiser allemand qui, lui aussi, s'est décerné r apothéose ; il a voulu qu'une voie triomphale, peuplée de palais splendides, aux frontispices desquels figureraient, dans des attitudes graves et méditatives, les poètes épiques et les philosophes brumeux de la docte Allemagne, aboutît à son schloss d'Alsace ; Luther, Leibnitz, Kepler, Joh Sturm, Kant, Gauss, Joh MuUer, etc., sont les cariatides de cette avenue austère où, à défaut de pacifiques péripatéticiens, Tarmée impériale s'écoule comme un fleuve étincelant.
Au fond de la monumentale perspective, le schloss impérial apparaît un peu comme le château de la Belle au Bois dormant ; c'est un palais superbe et silencieux que garde une sentinelle mélancolique ; l'Empereur y reçoit rarement ses nouveaux sujets ; il se repose de ce soin sur des laquais qui, moyennant quelques
pfennigs, font aux étrangers les honneurs de son cabinet de travail, — là, sur une table massive, dort la plume du maître absent ; près du cartable, on a déposé un instantané kodak le représentant, avec ses moustaches en pointe et son casque, scrutant tranquillement l'horizon, sur un cheval cabré ; çà et là^ des tableaux de guerre : Wissembourg, Freschwiller, Gravelotte, etc, etc., et puis, en bonne place, de superbes gravures représentant quelques grands capitaines français : parmi ceux-ci, Turenne, le sauveur de l'Alsace.
Ce cabinet reçoit, par une large baie vitrée, la pleine lumière du grandiose boulevard...
Somme toute, il semble que le décor impérial de Kaiser-Wilhemstrasse n'a pas été créé uniquement pour satisfaire l'amour-propre de l'Empereur et qu'on ait voulu surtout exciter l'orgueil de l'ancienne préfecture française en la sacrant capitale ; à vrai dire, jusqu'alors, on n'a réussi qu'à < épater » les indi-
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g^ènes, — c'est le terme par lequel les Strasbourgeois manifestent leur actuel état d'âme.
Par exemple, au début, on les a beaucoup amusés. Lors de Tapparition du « Pêcheur du Rhin » devant le péristyle du Théâtre municipal, un vent de fronde secoua la ville d'un rire inextinguible ; Strasbourg accueillit par des quolibets cet affreux gnome qui lui montrait irrévérencieusement un derrière en forme de citrouille, le geste était grossier, il était digne des conquérants, la verve toute française des vaincus sut s'en venger avec esprit.
Aujourd'hui, les Strasbourgeois se laissent « épater >,' se laisseront-ils gagner demain ?
Accoudé à la fenêtre de ma chambre, je dis adieu à Strasbourg ; pardessus la gare monumentale, j'aperçois les verts talus et les bastions de la double enceinte de fortifications qui tient captive la belle capitale de l'Alsace et, au delà, au fond des plaines ensoleillées, les crêtes des Vosges...
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Dans un square voisin circulent des bonnes d'enfants, avec un essaim de bébés piailleurs ; les terrasses sont garnies, à la française, de consoni' mateurs bruyants ; des voitures roulent, des fouets claquent joyeusement ; la ville s'empanache de longues fumées ; de grandes coiffes noires palpitent devant la façade de la gare, de belles filles d'Alsace passent souriantes sur le trottoir ; au tournant d'une rue voisine, un rire perlé fait tourner les têtes ; je remarque, attablé devant un moos, Pair satisfait, un vieillard aux cheveux blancs, coiffé de la toque alsacienne : « Fraulein I Fraulein ! » crie-t-il d'une voix chantante et énergique; on dirait Tami Fritz. De temps à autre, des uniformes militaires viennent jeter leur note vive sur ce tableau riant ; des timbres de tramways sonnent clair ; voici que des chants retentissent... abrités sous un parasol chinois, trois marins de la flotte allemande débouchent sur le square, escortés de hussards rhénans en goguettes ; ils gesticulent et brandis-
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sent leurs armes, sous Tœil indulgent de l'agent en casque à pointe qui se tient là-bas^ près d'un kiosque à journaux — que chantent les soldats d'Allemagne ? quelque lied militaire sans doute, le lied der lieder que Strasbourg, depuis trente ans, entend jaillir sans cesse des gorges teutonnes.
En vain, dans tous ces bruits de la citéy dans ces rires, dans ces chants, je cherche à percevoir la plainte de l'Alsace ; je n'en saisis rien.
Strasbourg I Est-ce là Strasbourg?
Est-ce là cette robuste et farouche fille de l'Alsace, au regard de Bellone, que j'ai saluée à Bâle sur le piédestal du monument commémoratif du bombardement du 13 août 1870?
Est-ce là cette sainte Odile endeuillée, au doux et mélancolique visage, dont nous vénérons encore l'image sur les bords de la Seine ?
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Je file à toute vapeur vers les Vosges, vers le col de Saverne — les
cloches du dimanche chantent dans les houblonnîères ; la campagne est déserte et les villages roses sont en fête.
De jeunes Alsaciennes parées de leurs grands rubans noirs se pressent aux barrières des chemins ; il y en a aussi de très vieilles aux cheveux de chanvre sous de petites -coques... Oh ! cette brise qui fait frissonner les coiffes alsaciennes comme de grandes ailes d'oiseaux 1 ces senteurs soudaines des Vosges belles et sauvages avec leurs sombres sapinières, leurs pierres roses et leurs vieux châteaux en ruine.
Des officiers en grande tenue, qui regagnent les forts de la montagne, descendent presque à chaque station — à leur passage de beaux yeux se détournent, des sourires s'effacent sur des lèvres charmantes
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et rieuses : je découvre enfin l'âme alsacienne dans le fier regard de ces jeunes filles, belles comme des statues, qui viennent, dans un adieu ému et presque timide, saluer au passage le train de France : train de pèlerins, train d^émigrés...
Après Sarrebourg, c'est la Lorraine ; les gares ont de jolis noms français aux terminaisons en «ange ».
A Sarrebourg même, j^entends sur le quai ce curieux dialogue :
— Où allez-vous, ma bonne femme ?
— J'vas à Metz.
Voici la frontière...
Une ligne imprécise dans le crépuscule gris qui tombe sur les deux Avricourt, devenus des frères ennemis..