CHAPITRE PREMIER
Au pied de la colossale statue équestre de Guillaume I®', qui s'élève dans un square charmant, à l'extrémité de cette large esplanade militaire où, par un douloureux retour des choses, l'attitude héroïque du bronze de Ney s'impose encore à la garnison de Metz et stimule son ardeur de domination, j'ai vu, dans
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un matin splendide, pour la première fois, Pincomparable panorama de la Moselle fortifiée : c'est un paysage plein de grandeur et d'une adorable poésie, mais d'où se dégage pourtant l'apothéose de la gloire des armes et de la force brutale.
Entre les puissants contreforts de la luxuriante vallée, hérissés d'ouvrages et de fortifications formidables, la Moselle, où se mirent des villages aux toits roses, coule paisiblement à travers les enclos et les vergers touffus ; la ville^basse se baigne sur ses bords et prolonge, de l'autre côté des ponts, ses villas, ses parcs et ses châteaux où réside la haute société allemande.
La statue du kaiser^ sur son énorme piédestal de marbre^ le bras tendu vers la France, la pointe de son casque perdue dans le ciel bleu, écrase, domine de son geste tragique la cité enchaînée et la vallée qui s'épanouit dans sa ceinture de canons.
Un soldat, le fusil sous le bras.
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erre d'un pas mélancolique sur le terre-plein^ au milieu des boulingrins fleuris où il fait les cent pas entre la statue de Guillaume I*' et celle du prince Frédéric-Charles ; il réserve une balle pour l'audacieux qui serait tenté de renouveler la suprême injure dont la statue du kaiser ne se lavera jamais.
En effet, quoique fièrement campé sur un magnifique cheval de bronze, le kaiser eut, un certain soir, tout comme un vulgaire piéton, les bottes maculées de cette chose dont on dit qu'elle porte bonheur quand on l'écrase....
Les vainqueurs ne pardonneront jamais cet outrage suprême. C'est pourquoi le soldat du kaiser, l'arme prête, monte une faction perpétuelle, dans le joli square de là-bas, d'où l'on a une si belle vue sur la Moselle ; œil pour œil, dent pour dent, sentinelle pour sentinelle.
Quand j^arrive sur le Parvis de la Cathédrale, les différents détachements de la garnison, qui viennent d'entendre la messe, sortent en
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masse par le grand portail, récemment restauré.
Des commandements secs reten-« tissent, des poitrines s'alignent, pirouettent : dans les rues silencieuses où les magasins sont fermés, par ordre, le dimanche, partout scintille la mer des casques à pointe d'or — tandis que sous le porche de la Cathédrale massive, mais pourtant légère comme une châsse^ un saint aux mains jointes et aux moustaches en crocs^ un voile aux plis lourds rabattu sur le front, contemple cette gloire rutilante de son regard sévère d'imperator.
Printemps 1904.
Sur la route de Gravelotte — quelle jolie banlieue que cette blanche chaussée de Longeville et de Moulins qui égrène, là-bas, ses belles villas, dans un paradis de verdure,
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entre les rives de la Moselle et les hauteurs du Saint-Quentin.
C'est là que Taristocratie messine vient s*isoler dans la paix des parcs profonds et des jolis châteaux entrevus derrière leurs grilles impénétrables fleuries de clématites.
C'est à peine si les chansons rauques qui s'échappent des guinguettes dans lesquelles, par ce beau dimanche de Pentecôte^ les milliers d'hommes de la garnison de Metz se sont répandus, viennent troubler cette quiétude, où les frondaisons s'enveloppent de mystère et de silence.
Des irréductibles viennent y fuir, sans doute, l'obsession de la botte prussienne qui, depuis trente ans, ne cesse de marteler avec obstination le pavé de la ville*caserne, dont on se croirait bien loin, ici.
Sur les murs blancs de l'une de ces villas, je relève l'inscription suivante, en français, par laquelle quelque honnête bourgeois, retiré des affaires, entend relever sans doute le courage du chemineau qui passe, au .j
moyen de cette morale profonde, que chacun jugera digne de la Sagesse des nations :
« Les plus humbles, en donnant l'exemple du travail et de l'honnêteté, ont une influence durable sur le bien-être du pays. »
On ne peut, avec plus d'à-propos, imposer aux jaloux le respect de la propriété.
Sur une autre villa, je lis ces simples mots : « Mon plaisir», évoquant une bucolique toute bourgeoisement française, mais qui hurlent pourtant à côté de la plaque de la villa voisine, construite dans le goût allemand, et où je lis ce nom : Frau Ratzel,
L'antithèse de la conquête, sous les lilatiers en fleurs de la banlieue messine, apparaît, ici, formidable, grotesque, dans ces deux bourgeoisies mitoyennes et pourtant si différentes, si lointaines.
Derrière les volets clos de Mon plaisir j la vieille Lorraine épie le beau jardin et les superbes pots de fleurs de Frau Ratzel^ l'intruse ;
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elle guette, d'un regard inquiet, le cavalier bleu qui galope, là-bas, sous les platanes et ces soldats qui trinquent, le verre en main, sous la tonnelle de Frau Dorothea Zirkenbach.
Ces « Frau Dorothea » comme elle pullulent dans la riante banlieue de Metz ; comme elles sont jolies et pimpantes leurs tonnelles fleuries où les lourds buveurs de bière de la garnison viennent, en chantant, se griser du vin pétillant de la Moselle, vin si léger, si français qu'on le leur sert sous le nom de Champagne.
Me voici à Moulins ; c'est un village où abonde le Wirtschaft ; là aussi, les bouchons sautent à Tombre du drapeau allemand, qui flotte au seuil des cabarets von Andréas Goujon, von Lucien Boiteux, von Paul Garaud...
C'est dimanche, le Père-la- Victoire fait recette :
Vous qui passez là-bas, Sous la tonnelle entrez boire.
Les lilas bleus et les pruniers en
fleurs, derrière les clôtures silencieuses des Mon plaisir ^ voudraient bien prendre part, eux aussi, à cette radieuse fête du printemps et de la gloire, mais il monte, par instants, de la Moselle voisine, des brises qui les secouent tristement et font pleuvoir leurs floraisons qui tombent comme des larmes sur les murs silencieux de leurs enclos boudeurs.
Que d'enfants, blonds et roses, dans c» village de Moulins ; il y a là près de 1 .500 réservistes prussiens qui ont fait souche, ont accaparé' les différents corps de métier et pris place aux foyers que leur ont abandonnés les émigrés de cette charmante contrée.
Au sortir du village de Moulins, la route de Gravelotte, ombragée d'arbres fruitiers en fleurs, gravit, par des lacets en pente douce, les contreforts de la vallée de la Moselle, dans un défilé verdoyant, où les toits rouges de Rozerieulles s'étagent au pied de formidables ouvrages militaires qui forment une ligne continue, sur les crêtes environnantes.
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A l'aspect de ces bastions, qui font actuellement de la ville de Metz une place forte imprenable et Tisolent jalousement de la frontière française, pourtant si proche , dont elle a été arrachée, je veux oublier un instant la tristesse dont je suis envahi. Je me laisse gagner par le charme indicible qui me vient de ce beau village lorrain que j'aperçois sur les côtes voisines et dont le vieux clocher tinte si poétiquement.
C*est la Pentecôte, des harmonies confuses sourdent de tous les fonds de la vallée, de tous les coins de la montagne ; le ciel est d'un bleu intense ; sur les vignes, les vergers et les bois palpite la lumière de midi.
Un coucou m'appelle au tournant de la route ; des ruisseaux courent en cascade; la chanson stridente des grillons s'élève au-dessus des vignes et dans les pierrailles des sentiers qui descendent vers RozerieuUes.
Et voici que, soudain, du haut de la côte, Metz m'apparaît dans le grandiose panorama du bassin de la Moselle et de la Sarre que frangent,
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bien loin, de leur ligne violette, les montagnes du Hardt. C*est la Lorraine annexée qui vient de surgir !
tout entière à mes yeux émerveillés, dans réchancrure de RozerieuUes et Jussy.
Sur la plaine immense, où la Mo* selle pose des éclairs d'acier, la cathédrale de Metz s'élève, là-bas, comme la hampe d'un drapeau, parmi les villages roses qui se serrent autour d'elle ; des bouffées de vent m'apportent de ces lointains de lumière et de verdure, des sonneries campagnardes que je ne distinguais point aussi parfaitement tout à l'heure : c'est la Lorraine qui parle et mélange sa voix au bourdon de Metz et je m'oublie là, pendant des minutes, Pâme attendrie, à rêver, en écoutant ces sonne ries de fête qui résonnent, je ne sais pourquoi, à mes oreilles, comme un glas funèbre.
Du contrefort de la vallée de la Moselle, où je me suis arrêté, je domine les forts et les batteries qui m'entourent; ma vue plonge, à une portée de fusil, sur les baraquements
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militaires et les glacis d'un ouvrage qui commande la position de Gravelotte, à quelques kilomètres de la frontière. Ce fort ressemble à une énorme fourmilière.
Mon attention est attirée par une troupe immobile qui, sur deux lignes impeccables, se tient dans la lumière aveuglante du plateau.
Un commandement. Les soldats s'ébranlent au pas de parade. A la distance d*où je les observe^ on dirait un peloton de lilliputiens; mais, avec la belle ordonnance dans laquelle ils s'avancent, ils en imposent quand même.
C'est la relève de la garde, il est midi — un sous-officier sort précipitamment d'une cantine, sur le bord de la route, à quelques mètres de moi.
Il me salue d'un geste automatique et m'adresse dans sa langue, en courant, quelques mots que je ne comprends pas ; il s'est attardé chez le cabaretier Anton Bloss et a laissé passer l'heure de la garde.
Dans un pli de terrain luisent les
pointes dorées des casques de la garde montante qui vient de mon côté, Parme sur Tépaule.. .
Mais voici les premières croix funèbres du champ de bataille de Gravçlotte...
Le voyageur s'avance avec respect dans les vallons de Gravelotte où, à Pombre des croix blanches, qui donnent à ce champ de bataille Taspect d'un vaste cimetière, dorment, côte à côte et fraternellement, des milliers de soldats français et allemands.
« Nous coucherons sur le champ de bataille... là, dans ces sillons »
avait dit le maréchal Le Bœuf au général de Berckheim, le soir du 16 août 1870 ; il ne savait pas si bien dire. Tous les braves qui sont tombés là, dans cette journée sanglante, dorment d'un sommeil profond; les uns sous d'humbles pruniers en fleurs et les autres sous des trophées couronnés de lauriers.
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Il semble que la bataille ne soit pas terminée; cette terre est trop rouge, ces bois ont trop de frissons mystérieux.
Le tirailleur allemand du Schlàchtfelder de Gravelotte, dans un élan enthousiaste, pousse toujours son cri de guerre du haut de son piédestal, et les aigles de bronze de la conquête qui, sur les socles funèbres, étendent leurs grandes ailes victorieuses, semblent toujours prêtes à reprendre leur vol farouche.
A quelques pas de la terre de France, sur ce sol de Lorraine où gisent les tronçons de notre glaive, le vainqueur a dressé là, pour Tinitiation des jeunes générations, Tautel de la Patrie allemande.
Je les rencontre, par centaines, ces soldats» ces civils, tous réunis dans un même sentiment d^orgueil et de fierté, pressés autour des mausolées, épelant pieusement les noms qui y sont gravés ou inscrivant des pensées patriotiques, sur la pierre.
Là aussi je rencontre des buveurs de vin rose sous la tonnelle de Saint-
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Hubert, où parmi des soldats à casquettes plates, je distingue la jolie coiffe noire d'une Lorraine.
Trois jeunes touristes descendent du village de Gravelotte on scandant un lied grave; les bois d*alentour répètent leur chanson mélancolique et hautaine qui me serre le cœur.
Des soldats en tunique bleu -ciel les suivent à quelque distance ; ils passent en ordre, la carte du champ de bataille à la main ; ils chantent, eux aussi, tendant vigoureusement le jarret dans la poussière du chemin...
ils chantaient joyeusement et je n'ai jamais rien entendu d'aussi douloureux...
Une fête foraine bat son plein dans la grande rue du village de Gravelotte où se promènent par bandes des centaines de soldats de toutes armes ; il y a là un tir à la carabine, des chevaux de bois et des balançoires — je relève, à côté d'une inscription en allemand, sur un écriteau, cette plaisante traduction française :
// est défondu de se meire debout . de cete manière dans les balonssoires.
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Me voici devant l'auberge principale de Gravelotte ; à la bifurcation des routes de Doncourt et de Marsla-Tour.
Le général Zurlinden, dans ses souvenirs de la Guerre, parle de cette auberge devant l'entrée de laquelle, le 15 août, se tinrent l'empe^ reur et le maréchal Bazaine pour voir passer nos troupes:
« Ce fut un triste défilé du 15 août, dit le général. Je n'étais qu'à quelques pas d'eux et j'entendis l'empereur qui disait : « Alors, monsieur le maréchal^ c'est bien une victoire?
A voir le bariolage des troupes, il y avait de quoi en douter. Le prince impérial, en tenue militaire, parut aussi devant l'auberge, accompagné d'un officier. Ce fut la dernière fois que nous vîmes l'empereur, ajoute le général Zurlinden... »
C'est en pensant à ces choses que je m'asseois parmi les officiers allemands qui, devant l'entrée de cette même auberge, dînent, par petites tables, en s'abreuvant de Champagne de meilleure marque.
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Dans le village, les orgues allemandes font rage ; beaucoup do soldats passent, la boutonnière fleurie, se rendant les uns vers la frontière, les autres à Rexonville ; un grand nombre sont guidés par d^n sousoffîcîers, qui ont dés cartes déployées à la main.
Après avoir quitté la route de Doncourt, au hameau delà Malmaison, on remarque, au milieu des tumuli et des croix funèbres, un enclos noir qui semble désert et abandonné, tant les herbes sauvages et les ronces lui font une haie inextricable; des vols de corbeaux tournoient sans cesfi# en croassant sur ses mornes iiapins. Il semble que cette terre, pourtant si riante, ait concentré dans ce coin sauvage toute rHdrreuf sinistre de la mort qu'elle recèle en son sein ; c'est par ici, en effet, (Jilè le 18 août 1870 l'armée frsiiiçàise cdnsdmiîia son agonie...
J'arHvë à Vèrtie ville, le dernier village àhûexê (](Uë Ton Rencontre en gë i^ëMSitii ae GHVelotté à Batilly.
Toute la popiilàtibn èât rèiiiiiê à
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l'église et chante les Vêpres ; les rues du village et les cabarets sont remplis de soldats allemands qui ont excursionné jusqu'à la frontière.
Je me propose d'entrer au cabaret et d'y vider un dernier verre de vin de la Moselle à la réalisation de nos plus chers désirs, en ce qui concerne cette malheureuse et vaillante Lorraine; mais, auparavant, je ne puis m'empêcher de pénétrer sous le porche de l'humble église de Verneville.
Le portail est large ouvert; on aperçoit, du dehors, l'autel doré et les cierges scintillants, et des lambeaux de cantiques s*échappent sur la campagne voisine...
Un superbe bedeau, qui porte des épaulettes d^or à la française, guide, sous la nef blanche de cette humble église de la frontière, deux charmantes jeunes fîllesque je reconnais bien, avec leurs bourses de velours à la main et leurs toilettes un peu crues, pour être de jeunes et accortes paysannes françaises.
Pourquoi faut-il qu'au cabaret d'en
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îace, je retrouve une bonne vieille Lorraine servant à boire aux soldats de Guillaume II ! Après trente ans, elle n'a pu encore se faire à leur langage et se réclame à tous les saints du Paradis pour répondre à leurs désirs.
La blonde compagne d'un magnifique sous-officier, qui a accroché au mur son sabre et sa casquette plate, prend en pitié la vieille Lorraine et lui dit : « Donnez-nous de la bière et des saucisses. »
Dans un coin, de vieux paysans lorrains, en blouse bleue, s'entretiennent de la guerre russo-japonaise...
Je demande à l'aubergiste à quelle distance je me trouve encore de la frontière française ; il m'accompagne jusqu'à la porte et me dit, simplement, à voix basse : « Ici, monsieur, vous êtes toujours en France. »
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A la sortie de Vemeville, je rencontre un douanier allemand qui, appuyé sur le canon de son fusil, cause débonnairement^ au milieu de la chaussée, avec une vieille femme en tablier bleu.
Je passe...
A quelques cents mètres de là, derrière la côte, c'est la France.
A vingt mètres de la même route, adroite, dans les champs, une colonne funèbre ; en haut de cette colonne, une aigle de bronze, les serres et le rostre menaçants, et qui semble vouloir s'envoler chez nous : c'est, de ce côté de la frontière, le dernier défi du vainqueur.
Je suis encore en vue des dernières maisons de Verneville, que je rencontre les poteaux marquant la limite des deux États ; l'un avec les armes de l'Empire d'Allemagne, l'autre portant ce simple mot : FRON- TIÈRE.
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Ce dernier est accolé à une haie touffue qui marque, en dehors de la route, la limite extrême des deux Territoires : une auberge à l'enseigne de La Frontière se trouve en cet endroit.
Cette maison isolée a une histoire intéressante ; un ancien général français, que ses intérêts et ceux de sa famille avaient retenu à Verne ville, malgré Tannexion, Ta fait bâtir au lendemain de la guerre, afin de procurer à son jeune fils, qui n*avait pas voulu devenir allemand, la consolation de pouvoir résider de temps à autre à cette extrême frontière, en face du clocher natal.
Les années ont passé ; le pavillon d'exil est devenu une auberge qui sert de but de promenade aux excursionnistes.
Lorsque je m'y arrête, des ouvriers allemands, qui sont ivres à ne plus tenir debout, mènent grand tapage à rintérieur de cette auberge ; ils chantent des refrains tudesques et, par les fenêtres ouvertes, leurs voix rauques et avinées me parviennent
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sur le banc rustique où je me suis assis — ils brisent les bouteilles et j'en entends un qui dit toujours (JoU verdamme mich !
Dans la cour de l'auberge, une table a été dressée, à cheval sur la frontière, de sorte que les soldats allemands qui sont là peuvent s'asseoir à cette table sans fouler le sol de France : aucun d*eux ne songe d'ailleurs à franchir le pas qui leur est interdit.
L'aubergiste leur vend des cartes postales illustrées représentant Tauberge-frontière ; ces cartes vont s'éparpiller, ce soir, aux quatre coins de r Allemagne avec les mots de souvenir, d'espoir, d'amour et d'orgueil que je leur vois griffonner le cœur débordant d'enthousiasme.
Je suis seul à leur table, du côté français ; ils se lèvent, saluent et s'en vont, sans tourner la tête, vers leur Patrie — comme intimidés par cette petite route qui tourne là-bas derrière le petit bois et à l'extrémité de laquelle c'est la FRANGE.
J'ai été frappé par cette sorte de
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respect superstitieux que leur imposait la frontière ; je les ai vus descendre de Verneville par bandes joyeuses et, soudain, devenir graves et recueillis en face des deux poteaux au pied desquels ils s'arrêtaient militairement et silencieux.
Ils auraient pu cependant être tentés de pousser jusqu'au petit bois où l'ombre était si fraîche et où il y avait de si jolis muguets ; mais ce bois-là, c'était la FRANCE...
On sentait qu'une barrière invisible, mais infranchissable les en empêchait.
Je revois encore trois d'entre eux, des sous -officiers ; ils allaient gais, alertes, sur le chemin : ils vinrent jusqu'à la limite et, sans s'arrêter, firent volte-face, se faisant indiquer, très intéressés, très corrects, par l'un des ivrognes allemands qui gesticulaient aux fenêtres de l'auberge, le pourtour immédiat de la ligne fron tière que celui-ci leur indiquait avec force détails et sur un ton de brute satisfaite.
Je suivais des yeux la main lourde
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de cet ivrogne qui esquissait, avec fatuité, sur la campagne d'alentour, le geste de la conquête. Cette ligne frontière, tout à l'heure invisible, je la voyais maintenant ; elle m'apparaissait comme la faulx fratricide qui coupait en deux les champs lorrains où frissonnaient déjà les grands seigles, au beau soleil de mai.
Cette auberge, où hurlaient des hommes saouls, c'était en FRANCE ; cette petite route blanche, ce petit bois silencieux, qui l'abritait de son ombre douce, c'était en FRANCE ; ces champs en bandes horizontales qui venaient pousser leurs épis au bord de cette petite route, en face de ce petit bois, autour de cette auberge c'était en ALLEMAGNE ; ces autres champs en bandes verticales qui venaient marier leurs coquelicots, leurs bluets et leurs marguerites à ceux des champs d'Allemagne, comme pour en faire un même bouquet, c'était en FRANCE.
Voilà ce que disait l'ivrogne de l'auberge aux soldats de son pays;
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mais ce qu'il y avait de certain, c'est que tout cela était en Lorraine.
Soudain, en haut de la côte de Verneville, parurent un jeune homme et une jeune femme, qui marchaient tendrement unis, côte à côte ; ils n'étaient certes pas de Lorraine, c'étaient des fils de la conquête, ceux de l'autre race. . .
Il» ne ressemblaient pas aux amoureux de la chanson française, qui vont
Dans les sentiers remplis d'ivresse. . .
leur bonheur semblait fait de plus de rêve, de plus de mélancolie et pour un ciel moins léger ; je crus reconnaître en eux Charlotte et Werther, arrivant des coteaux de Wetzlar.
Ils s'arrêtèrent aussi à Taubergefrontière ; en les voyant assis, muets et recueillis, à cette table fragile chargée de pots de bière qui les séparait si peu de mon pays ; en les voyant choquer doucement leurs verres en murmurant Prosit! je sentis que leur idylle charmante, sur
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laquelle planait l'ombre de Gœthe, m'était cent fois plus cruelle, en face de cette terre martyre, bossuée de tombes et engraissée de cadavres, que ces sabres et ces casques à pointes et ces chants d'ivrognes qui emplissaient la maison du petit exilé de Verneville.
Je m'en vais sur la petite route blanche ; je tourne derrière le petit bois ; je passe devant la porte charretière d'une ferme isolée, un chien de garde aboie au fond de la cour ; la petite route blanche tourne encore, parmi les arbres en fleurs — tout cela c'est, depuis trente-quatre ans, le commencement de la FRANCE. . .
Ils me suivent; ils viennent un peu intimidés, peut-être étonnés de se trouver hors de la protection de l'aigle noire de leur poteau frontière...
A gauche^ sur le bord du chemin, encore une tombe ; il y a des inscriptions allemandes sur la pierre; je les vois tous deux qui se penchent pieusement pour lire des noms sous des couronnes de laurier..*
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Un peu plus loin, le regard s'étend à perte de vue sur la Lorraine française...
Gomme elle est jolie cette maison d'école de Batilly, toute blanche parmi les enclos en fleurs ; j'y vois bien un tableau noir et une carte de France^ mais • ces objets ne sont là, sans doute, que pour décorer les mursl...
A quoi bon s'en servir?
Il suffit au maître d*ouvrir toutes grandes, devant ses élèves, les fenêtres de la classe, sur le poignant paysage de frontière qu'on y découvre.
Plus favorisés que les autres écoliers de France, en effet, en face de ces plateaux fertiles, où lève la mois^ son prochaine, devant cette Terre qui Parle, les petits Lorrains apprennent, sans livres, à devenir de bons Français. C'est ici, dans ces sillons
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rougeâtres, que la charge française battit, pour la dernière fois, le soir de Saint-Privat...
Dans le crépuscule violet, où tout s*estoinpe, où tout se tait, je les vois, elle et lui, disparaître, derrière la côte, à petits pas ; ils s'en retournent vers les aigles allemandes d' Aman ville rs, tandis qu'au terme de ma route, les souliers poudreux, l'âme retrempée, je m'asseois sur le tertre fleuri où — en sentinelle avancée — la statue de Jeanne, la bonne Lorraine, se pose comme un gracieux et troublant symbole de la France immortelle.