Chapitre II
deux cavaliers réapparaissent, reviennent à travers les chaumes et sautent sur la route, près du poteau frontière, devant lequel défilent toujours les chars à bancs de la Woèvre et du pays messin, accomplissant Pexode patriotique du pèlerinage anniversaire de Mars-la-Tour.
La première chose qui frappe la vue des Lorrains annexés et suscite leur enthousiasme, en descendant la côte de Vion ville, ce sont les pantalons rouges des soldats français, groupés en grand nombre au poteau frontière, sous les peupliers frissonnants de la route de Mars-la-Tour .
Ce sont des soldats des xx« et VI* corps, pour la plupart enfants du pays ; parmi ces Lorrains qui viennent à eux, les bras tendus^ le chapeau levé, ils comptentdes parents, des amis, des frères, des fiancées peut-être... aussi quelles effusions de part et d'autre I
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Une à une les voitures passent sous le regard impassible des gendarmes allemands ; il y a là, entassées dans ces chars à bancs, des familles entières.
A la vue des soldats français, les enfants trépignent dans les bras de leurs mères, les jeunes filles sourient et les vieux, ceux qui conduisent, aussitôt la frontière franchie, se lèvent sur leurs sièges et laissent échapper de leur poitrine gonflée ce cri vibrant, farouche, qui fait tomber leurs chaînes: «Vive la France!»
Les képis se lèvent, les bras se tendent : « Bonjour, les amis I »
Les Lorrains arborent la cocarde tricolore, témoin touchant de leur foi inébranlable en la Patrie perdue ; ils invitent les soldats français à prendre place, dans les chars à bancs, entre leurs mères, leurs filles et leurs sœurs et^ pour la trente-quatrième fois, avec non moins de force, avec non moins d'enthousiasme, on entend retentir, sous les hauts peupliers de la route de Mars-la-Tour, la Marseillaise, chantée à gorge
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déployée par ces infatigables pèle> rins du souvenir, qui ne se lasseront jamais de clamer, à la face du ciel bleu, ce lamento des captifs, la Mar^ seillaise^ ce beau chant de liberté où semble passer le souffle altier de Tyrtée et la plainte élégiaque de Simonide. ••
Dans la grande rue de Mars-la- Tour, pavoisée aux couleurs nationales, une foule énorme, où les annexés sont en grande majorité, circule, débordante d*enthousiasme ; les soldats sont légion, toutes les armes, presque sans exceptions, sont représentées.
Sous le soleil de feu, cette grande rue ressemble à une cuve bouillante où vingt mille personnes chantent, s'exaltent, s'étreignent: il se dégage de ces accordailles fantastiques quelque chose d^énorme, d'imprévu ; ce
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petit village, aux tuiles roses, gronde comme une puissante cité; il est devenu, pour quelques heures, le creuset où viennent se retremper les énergies, s'affîrmer les espoirs, devant les horizons évocateurs du vaste champ de bataille qui enve* loppe Mars-la-Tour de sa morne ceinture de silence.
Depuis longtemps les canons se sont tus ; la nature, puissante réparatrice, a paré des trésors de sa fécondité ces vallons et ces bois qui virent, de part et d'autre, il y a trente-quatre ans, des hécatombes de héros; à première vue, c'est à peine si le glaive du vainqueur, en partageant par simple droit de conquête cette terre si française dont il ne nous a abandonné qu'un lambeau, a laissé, là-bas, les marques de son tranchant. La fissure est imperceptible, le paysage d'autrefois est resté intact ; seuls, les cavaliers aux longs manteaux gris qui galopent dans le bois-frontière et à travers les chaumes de Vionville, à une poi'tée de fusil de Mars-la-Tour, expliquent