‹ Au printemps; comédie en un acte, en versChapitre 8 sur 28 · SCÈNE II il · texte numérisé non relu

SCÈNE II il

MADAME DESTOURVILLE.

Si tu veux le savoir, Je vais te l'expliquer, ma fille, et tu vas voir : Une jeune personne, en ce monde où l'on cause, Doit toujours regarder à ses pieds, et pour cause : C'est simple, c'est modeste, et de plus, c'est prudent. Il faut, quand on le peut, prévenir l'accident : Un faux pas est toujours fatal à l'innocence.

ROSINE, naïvement.

Soi? tranquille, maman, je marche avec prudence.

Tout n'est pas fini là; je vais l'expliquer mieux

Ce qui t'arriverait si tu levais les yeux :

Tu verrais d'autres yeux de la plus noire espèce

Se fixer aussitôt sur ta belle jeunesse.

Et le feu pénétrant qu'ils lanceraient sur toi

Te mettrait, mon enfant, le cœur tout en émoi.

Oui, ces yeux de démon qui consument les âmes.

Comme des feux follets jettent partout leurs flammes,

Et le diable les fit pour perdre la vertu.

Pour nous damner, enfin 1 Maintenant, .;omprends-tu?

ROSINE

Oui, maman, je comprends, et ton récit ternble Me cause... ohl oui, me cause une frayeur horriblei Si tu savais...

MADAME DESTOURVILLE.

Tant mieux, ma fille, j'aime à voir Que tu crains un danger bien fait pour t'émouvoir*

ROSINE

Je ne me mettrai plus jamais à la fenêtre.

MADAME DESTOURVILLE.

Comment!... Que veux-tu dire? Explique-toi...

Peut-être Vais-je aussi te causer une horrible frayeur.

MADAME DESTOURVILLE, inquiète.

Parle, parle toujours... Va, je n'aurai pas peur.

(Rosine pose sou filet contre an arbre et revient en courant vers sa mère.) ROSINE.

Depuis bientôt deux mois, — vois, comme le temps passe,

Depuis bientôt deux mois, — d'abord quand je suis lasse

D'étudier, souvent, lorsque le temps est clair,

Je vais sur le balcon respirer le bon air;

Eh bien, depuis deux mois, maman, je suis en peine :

Deux yeux, deux grands yeux noirs, aussi noirs quei'ébène,

Languissants, pleins de feu, pleins de noblesse, enfinl

Dès que j'entr'ouvre au jour mon rideau de satin.

Se fixent sur moi... Mais tout cela m'inquiète,

Car pour ne pas les voir je détourne la léte,

Et malgré moi toujours, je ne sais pas pourquoi.

Bien que me détournant, sans cesse je les voi.

MADAME DESTOURVILLE,

Je mettrai fin, ma fille, à cette étrange affaire.

ROSINE

C'est à mourir de honte, et je ne sais que faire.

— Ils me suivent partout, ces grands vilains yeux noirs;

Et, même en m'endormant, je les vois tous les soirs*

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