LE PAIN QUE VOUS NE CONNAISSEZ PAS
Et là-dessus revinrent les disciples, et ils s'éton- Haient qu'il parlât avec une femme. Mais personne ne lui dit : « Que demandes-vous ? » ou n Pourquoi lui parlez-vous » ?
La femme laissa donc sa cruche et elle retourna vers la ville, et elle disait aux gens : « Venez, voyez un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Est-ce que ce n'est pas le Christ? »
Jls sortirent de la ville et vinrent à Lui.
Cependant les disciples le pressaient disant : « Maître, manges ».
Mats il leur dit : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas ».
Et les disciples se disaient entre eux : « Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger » ?
Jésus leur dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, et de parfaire son œuvre ».
Les apôtres reviennent donc, apportant les provisions. Alors la Samaritaine laisse là sa cruche et s'en va. . .
Désormais pour elle une vie nouvelle commence. Elle ne garde pas secrète la vérité qu'on vient de lui révéler. Elle s'en va la disant à tout venant, dût cette communication être accompagnée d'une véritable confession publique : « Venez voir ! il y
a là un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-ce pas le Messie ? » Elle n'affirme pas, elle pose une question ; aux autres de voir par euxmêmes ce qui en est.
Les apôtres sont restés seuls avec le Maître, et ils s'étonnent de l'avoir trouvé en conversation avec cette femme.
Les commentateurs rappellent ici de quel mépris, dans la Judée de ce temps-là, sous l'influence des Pharisiens, on entourait la femme. Pas de marques de politesse pour elle. On ne lui parlait pas en public, fût-ce son mari. « Mieux vaut brûler la loi, disaient les rabbins, que la lui communiquer : autant lui enseigner l'impiété ». Et l'on priait ainsi dans la synagogue : « Béni le Seigneur qui n'a pas fait de moi une femme » .
Lui, Jésus cause, en toute simplicité, avec une inconnue. Cette condescendance surprend les disciples. Ils devaient en voir bien d'autres : le pardon accordé à Madeleine, pécheresse notoire, et dans quelles circonstances! l'absolution donnée à la femme adultère, l'accueil fait à la Chananéenne, si dur d'abord, puis si condescendanto
Ils s'étonnent; et, comme déjà ils respectent infiniment leur maître, ils n'osent l'interroger ; ils restent là sans comprendre. Ils comprendront un jour. Ils relieront dans leur pensée tous ces épisodes, et d'autres encore dont eux-mêmes auront été l'objet, l'appel du publicain Mathieu, le regard de miséricorde jeté sur Pierre, et la parabole du
bon pasteur, et celle de l'enfant prodigue, et les péchés remis d'autorité aux pécheurs humbles.
Alors, ayant compris, ils fonderont dans rÉglise une tradition qui sera Tâme même du christianisme. Ils iront plus loin; ils feront à la face du monde les plus étranges déclarations, de celles qui devaient suffire à bouleverser les mœurs sociales, et à renverser les préjugés les plus solides : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi, dans le Christ Jésus... Plus de Juifs ni de Grecs, plus d'esclaves ni d'hommes libres, plus d'homme-s ni de femmes, vous êtes tous un en Jésus-Christ, tous fils d'Abraham , et héritiers de la promesse » ( 1 ) .
En attendant, ils ne comprennent pas et n'osent pas le dire.
Eux aussi, comme cette femme, mais à un degré moindre, ces braves cœurs sont hantés de préjugés nationaux. Et ce n'est pas une petite affaire pour Jésus de faire leur éducation. Il aurait pu, certes, aller vite, brusquer, si l'on peut dire, la Pentecôte, d'un coup les inonder de lumière, en faire d'autres hommes. Il ne l'a pa^ voulu. Il fallait nous donner cette leçon : l'éducation surnaturelle, comme toute éducation, est œuvre de patience et de longueur de temps. Dieu intervient sans doute, et, à dire vrai, c'est lui qui fait tout, mais il veut le faire avec nous. Au jour, à l'heure qu'il a fixés, il interviendra, miraculeu-
(l)Gal. 3, 35, 29.
sèment peut-être, surnaturellement toujours. L'âme entendra ce qu'elle n'entendait pas, elle saura faire ce qu'elle était incapable de réaliser, elle franchira les obstacles réputés insurmontables. Mais il aura fallu préalablement se tromper beaucoup, tomber souvent, apprendre à se connaître dans ses faiblesses avant d'éprouver la force de Dieu.
Rien d'étonnant que, à cette date, les apôtres aient encore été loin de l'idéal.
« Maître, man,^ez » , — et ils lui présentent c^ qu'ils avaient apporté.
Quand la Samaritaine avait parlé de l'eau du puits, il avait répondu par la fontaine d'eau vive. Aux apôtres qui lui tendent sa part des provisions, il parle d'un pain mystérieux : « Ego cibum kabeo manducare quem vos nescitu. J'ai un pain à moi, que vous ne connaissez pas » .
Il aimait ces paroles énigraatiques qui, tout à coup, arrachaient l'âme aux préoccupations vulgaires, et l'invitaient à monter. Les gestes, les rites, les objets de la vie quotidienne étaient sans cesse transformés en symboles. Procédé oriental que nous rencontrons à toutes les pages de la littérature prophétique, mais qu'il manie avec une aisance, une maîtrise incomparable. Si l'intuitif s'élève sans peine et d'instinct du signe à la chose, de la lettre à l'esprit, du symbole à l'invisible.
Jésus est, lui, l'intuitif par excellence, il va toujours droit aux réalités divines, à son Père, à l'avenir, aux âmes, à l'universel. On lui ofire du pain... Ah! il a un bien autre pain à prendre!... Les apôtres, eux, s'en tiennent au sens obvie. — « Quelqu'un lui a-t-il apporté à manger? » se demandent-ils. Jésus ne les laisse pas s'égarer longtemps. On peut l'imaginer qui se lève, quitte la margelle du puits, contemple un instant de loin la petite Sichar, où, à cette heure, on parle de lui, puis vient s'asseoir au milieu des apôtres pour prendre son repas, et alors il s'explique : « Ma nourriture à moi est de faire et de parfaire la volonté de Celui qui m'a envové. » La leçon est claire cette fois, et l'on doit supposer que le« apôtres ont compris. Essayons de comprendre nous aussi.
Dans quel sens entendre ce mot « nourriture » ? L'âme de l'Homme-Dieu avait-elle besoin de se nourrir? A coup sûr, ce n'était pas comme la nôtre, pour compenser les déperditions quotidiennes. Ce n'était pas non plus pour accroître une grâce qui, finie dans un sens, sans limites dans l'autre, était sans accroissement possible; plénum gratiae et veritatis. Rempli de Dieu, si l'on peut dire jusqu'à en déborder (1).
(1) s. Thomas, P. 3, q. 7, a. 12.
Les métaphores humaines sont ici par trop inadéquates aux réalités. L'âme de Jésus vivait. Elle vivait inefiablement, elle vivait divinement. Elle vivait en Dieu, elle vivait de Dieu, parce que Dieu vivait en elle avec une inconcevable intensité. Et cela suffit pour que Dieu soit appelé sa nourriture. On pourrait dire tout aussi bien qu'il était son atmosphère. Il était pour elle ce qu'est pour notre organisme le sang des veines, et ce que nous appelons, faute d'un terme plus clair, le fluide nerveux... Mais pourquoi tant chercher? Il était l'âme de son âme, il était sa vie.
Comment décrire ce phénomène mystérieux, « vivre de Dieu » ? Nous ne le comprenons pas quand il s'agit de nous et de notre vie restreinte. Comprendrons-nous quand il s'agit de Jésus et de sa plénitude de vie? Il y a des choses que nous pouvons dire vaille que vaille, quitte à employer des mots exacts assurément, mais où se décèle toute notre impuissance. Nous disons que la nature humaine a été « assumée » par le Verbe, et qu'avec le Verbe, sont venus et le Père et l'Esprit; que la Trinité Sainte, habitant dans cette âme incomparable, la féconde, y fait abonder et surabonder la grâce, fleurir les vertus, mûrir les mérites, et cela avec une intensité qui défie les conceptions humaines. Qu'ajouter à ces bégaiements? Des métaphores? Dire que l'âme de Jésus jouit de Dieu, savoure Dieu comme on savoure une nourriture de choix ? que Dieu a pour elle la dou-
ceur d'un rayon de miel, l'enivrement du vin, la force nutritive de la fleur de froment? c'est accumuler les mots et les figures. « Je dis beaucoup de paroles, constatait Bossuet, parce que je ne suis pas au fond de ce que je cherche » (1). Quand serons-nous jamais au fond de cette chose ineffable, l'assimilation continue de Dieu par la sainte humanité de Jésus, l'incessante circulation de Dieu en ses facultés, et, comme résultat, en tout son être humain, une exaltation de vie que rien n'épuise? Et je sais bien que c'est là ne rien dire, c'est parler de ce qu'on ignore. Il faut s'y essayer quelquefois pourtant, quand ce ne serait que pour constater qu'on ne peut pas.
Vivant de Dieu, il en a faim, il en a soif, mais d'une faim, d'une soif transcendante, "irrésistible appel vers le Créateur d'une créature qui réalise, elle et elle seule, l'abîme qui les sépare. Ce n'est pas la faim et la soif du besoin, c'est la faim et la soif de l'amour éternellement satisfait et éternellement allumé.
Mais pourquoi cette faim se porte-t-elle plus spécialement vers la volonté de Dieu? En quoi cette volonté de Dieu peut-elle être considérée plus qu'autre chose, comme une nourriture de l'âme?
(1) Lettre du 8 février 1674.
Lorsque je mange mon pain de chaque jour, une substance étrangère est assimilée par moi et passe dans ma substance. Lorsque je lis un livre, des notions que je ne possédais pas entrent dans mon esprit, s'y fixent et j'en vis : elles me nourrissent. Lorsque j'aime, il me semble aussi que le meilleur de mon âme s'applique à une autre âme comme pour l'absorber. Il me semble... Et je dois avouer qu'il y a là le plus souvent une grande illusion au service d'une grande impuissance. Illusion douce pourtant de s'imaginer vivre d'une autre vie, ne plus vouloir à deux que d'un même vouloir, ne plus marcher que d'un même élan, ne plus aimer que d'un seul cœur. Et si, de fait, celui qui est entré dans ma vie est plus fort, plus noble, plus grand que moi, ne retirerai-je pas de cette communauté cordiale plus de force, de noblesse, de grandeur? Il y aura là quelque chose qui ressemble à une nourriture de l'âme.
Et si celui que j'aime était la noblesse infinie, la grandeur infinie, la toute puissance, la vérité absolue, la beauté unique? Il y a, dit saint Augustin, une beauté qui a cela de supérieur à toutes les beautés, qu'elle embellit celui qui l'aime (1). Ici point d'illusion pour endormir l'impuissance, pas
(1) In. Jo:«î. Tr. 9.
de rêve que les réalités ne dépassent. Si vraiment, sincèrement, énergiquement, j'applique ma volonté à la volonté divine, ma volonté débile à sa volonté sainte, si je veux ce qu'elle veut, nos deux volontés passent l'une dans l'autre. Il s'opère quelque chose d'analogue au mystère de la commimion eucharistique. Mon corps absorbe ce qui, il y a un instant, n'était que du pain; mais mon âme, elle, est attirée, et j'oserai dire absorbée par l'âme, par le cœur, par la divinité de Jésus. Ainsi, quand j'accomplis le bon vouloir de Dieu, je le fais entrer dans ma volonté ; mais bien plus encore sa volonté, par la grâce, absorbe la mienne et la transforme. Je ne puis dire à Dieu mon fiât voluntas tua, sans en devenir, — comment oser écrire cela? et c'est la vérité pourtant, — un peu plus divin ; tout comme il m'est impossible de ne pas quitter la table eucharistique, sans être au moins un peu divinisé. C'est un mystère, mais c'est une réalité que cette alimentation de notre âme ; tous nous pouvons dire comme Jésus : « Ma nourriture est de faire la volonté de Dieu » .
Comme Jésus... Mais lui, dans quel sens devons-nous entendre qu'il nourrissait son âme de ce pain « supersubstantiel > ? Qu'est-ce que cette volonté du Père dont il vivait?
C'est Dieu lui-même. La théologie m'apprend
qu'en Dieu être c'est comprendre, être c'est vouloir. Son être, c'est son vouloir. Et il ne peut vouloir que lui-même, se porter que vers lui-même, se complaire qu'en lui-même. Et s'il veut autre chose que lui-même, hors de lui-même, c'est encore lui-même qu'il veut là, car il y veut un écoulement de son essentielle bonté. Et il aura beau multiplier les êtres, sa volonté ne se dispersera pas sur eux, car il n'y aime que sa bonté, et sa bonté est une (1).
Et maintenant si, le Verbe s'étant incamé, il s'est donné une volonté humaine, cette volonté n'aura-t-elle pas pour caractère premier de se perdre dans celle du Père? Ce nouveau cœur d'homme, le plus pur, le plus haut, le plus large des cœurs d'hommes, un vrai cœur humain pourtant, dès sa première pulsation, éperdu d'amour, s'élancera vers le Père, s'absorbera dans le Père, voudra ce que le Père veut : « Et pourquoi suis-je, Ô Dieu, si ce n'est pour faire votre volonté? » Aussitôt créé, illuminé des splendeurs divines, ce qu'il a vu c'est l'infinie grandeur du Père, la souveraineté de ses droits, son autorité sans limites. Dès lors le premier acte, dans l'ordre logique, posé par lui, a été l'adoration. La subordination par amour de sa volonté d'homme à la volonté divine, a suivi immédiatement. C'est par où il a mérité d'être qualifié par le prophète « Ser-
(l)Sutn. theol. I, q. 19, a. 1,2.
viteur de Dieu », serviteur par excellence, serviteur dans toute l'éminence du terme.
Il a aimé tout d'abord, il a voulu ce que le Père veut essentiellement, son essentielle bonté. En cela, il se complaît. De cela il est hanté. Cela, cela seul lui suffit. Supprimez tout, et que cela subsiste, vous n'avez rien enlevé au fond de sa béatitude. — Et c'est encore l'essentielle bonté du Père dont il aime le pâle reflet en moi, en mes frères, en tous ceux dont le Père veut le salut, et] dont il a été dit : « Haec est voluntas Deiy sanctificatio vestra » , ce que Dieu veut, c'est que vous soyez saints, semblables au Père (1).
Que s'il est ce qu'il est, Ve7'hum caro, c'est pour que cette volonté se réalise, pour que Dieu trouve enfin l'adorateur parfait qu'il attend, l'obéissant impeccable, le prototype sur lequel les autres auront à se modeler. Il s'est fait serviteur, de serviteur esclave, d'esclave victime. Son histoire humaine écrite pour nous, par lui, s'ouvre sur cette première aspiration : « 0 Dieu, faire votre volonté ! » Elle se clôt sur cette expiration : « Consummatum est » . Et tout l'intervalle revient à ceci : «Meus cibus est ut faciam voluntatem ejus » ; avec cette variante aux jours d'épreuve : « Non mea voluntas, sed tua fiât. » Quand saint Paul voudra tout résumer d'une formule, il dira : « Obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ».
(1) 1 Thess. 4, 3.
Ob ! comme il en était avide de cette volonté, et comme il savait la discerner sous les volontés même perverses qui s'imposait à sa vie humaine !
Volonté lointaine et indifférente de César Auguste, contraignant sa mère à l'aller mettre au monde loin de sa demeure. — Et Jésus adorait la volonté du Père qui lui voulait une naissance pauvre et souôrante.
Volonté méchante d'Hérode le cherchant pour le faire mourir et le contraignant à fuir. — Et Jésus adorait la volonté du Père qui, à la pauvi'eté, ajoutait l'exil.
Volonté humble et tendre de ses saints parents réglant sa vie de petit enfant. — Et Jésus adorait en Joseph l'ombre du Père céleste, en Marie son incommunicable souveraineté.
Volonté haineuse de Caïphe. — Et Jésus y voit l'instrument dont usera le Père pour accomplir sa volonté d'amour.
Volonté traîtresse de Judas... — Mais elle ne fait qu'exécuter la volonté sainte du Père qui, « a tant aimé le monde qu'il a livré son Fils » ; et le Fils se donne, il se livre plus qu'il n'est livré: tradidit semetipstim. . . tradehat autem judicanfi se injuste (1).
(l)Eph. 5, 2;1 Petr. 2,23.
Volonté inique des juges qui le condamnent; — mais an- dessus de laquelle il voit la volonté très juste du Père qui cherche une expiation adéquate à la malice du péché.
Volonté lâche de Pilate, — mais qui disparaît dans l'énergique volonté du Père exigeant son droit, tout son droit, et absorbant la volonté du Fils incarné... Verumtamen^ non mea voluntas, sed tua fiât.
Oh ! si nous savions voir comme lui, deviner au moins, sous les dehors déplaisants, mortifiants, banals, d'un ordre, d'une loi, d'un avis, ou sous un événement qui déconcerte, un accident qui blesse, un insuccès, une maladie, le bon plaisir de Dieu ! Le voir, l'adorer, l'accepter, l'aimer ! Mais où est notre foi ?
Si la volonté divine était pour nous, comme pour Jésus, une nourriture, nous serions inconsolables d'en rien laisser perdre, et non seulement de la volonté qui commande, mais de celle qui conseille, de celle qui insinue.
Sans doute il est des cas extrêmes où ce serait trop de demander aux chrétiens ordinaires plus que la résignation. Telle est l'épreuve, et telle est la faiblesse, que c'est presque de l'héroïsme de ne pas se révolter. Cela ne peut pas nous suffire. On se résigne au remède, ou a faim de la
nourriture, et c'est la nourriture de Tâme que faire la volonté de Dieu.
Il faut s'accommoder à cette volonté; non seulement ne pas s'en écarter mais l'accueillir, et avec une certaine joie de raison. L'âme la comprend, elle en voit les beaux côtés, elle en devine, elle en adore au moins les côtés mystérieux. Elle en fait sa règle, s'y ajuste, s'y coordonne, s'y modèle. Notre vouloir fait tout ce qu'il peut pour se conformer à celui de Dieu. Si la simple résignation ne s'élève guère au-dessus de l'exécution matérielle des ordres divins, de F « obéissance d'exécution », la conformité nous met dans r « obéissance de volonté » . Bien sincèrement on accepte, et, par un acte positif de volonté, on s'efforce à vouloir ce que Dieu veut.
On ne s'en tiendra pas là. Ne manger que par raison, c'est assez pour vivre, c'est trop peu pour que l'assimilation soit facile et profitable. Jésus ne s'est pas contenté de la simple conformité, il a eu faim. Il n'a pas simplement voulu exactement ce que son Père voulait, tel objet et pas tel autre. Il l'a voulu précisément parce que le Père le voulait. « Ita Pater ^ quoniam sic fuit placitum ante te. Mon Père, je ne vous demande pas vos raisons : parce qu'il y a quelque chose pour moi au-dessus de ces raisons, que du reste je n'ignore pas; c'est qu'il vous plaît d'agir ainsi et pas autrement. Et par conséquent, Amen ». Après la conformité des vouloirs, Vunifoi*mitéj l'unité.
Allons jusqu'au bout. Qui en est venu là n'est arrivé à ce degré que soutenu, poussé, entraîné par Dieu lui-même. Notre vouloir n'a rien fait que porté par la grâce, la grâce qui nous divinise. Et après l'uniformité, voici la cime, — qu'on pardonne le barbarisme, — la déiformité. Les théologiens ne disent-ils pas couramment que nous sommes deiformes?
Maintenant la volonté de Dieu, nourriture puissante, a fait son œuvre; elle a absorbé la nôtre. Jésus pouvait dire : « Mon Père vit en moi, et sa volonté dans la mienne » ; puissions-nous dire : « C'est le Christ qui vit en moi, et par lui, la volonté divine dans ma volonté ! »
0 Père, fiât voluntas tua sicut in caelo et in terra; que la fusion de nos volontés dans la vôtre soit ici-bas ce qu'elle sera un jour dans le paradis! Qui dira ce qui se passera alors, notre âme béatifiée voyant Dieu tel qu'il est, l'aimant comme il mérite d'être aimé, comprenant enfin, après tant d'illusions, qu'il est notre bien, qu'il est le bien absolu, suprême, imique?... Comme alors il lui sera délicieusement impossible de vouloir autre chose que lui ! Qu'il en soit ainsi dès ici-bas ; et ce que nous ne pouvons pas encore faire d'un élan irrésistible, puissions-nous le faire au moins dans un efibrt de foi!
AU PXTITe DE JAOOB. 12