EGO SUM QUI LOQUOR TECUM
Jésus lui dit : « Le Messie, c'est moi qui vous parle ».
Nous sommes au point culminant de tout l'entretien. C'est pour en venir à ce mot : « Le Messie, c'est moi », que tout le reste a été dit. Par d'habiles détours, Jésus a mené la Samaritaine au but que lui seul savait.
Arrêtons-nous et contemplons... Quand elle dit : « Le Messie nous enseignera toutes choses » , Jésus se recueille. Une fois de plus, il la regarde ; ses yeux cherchent l'âme dans les yeux, et, quand il sent que l'âme touclie à l'âme et qu'il est le maître, alors, gravement, souverainement, irrésistiblement : « Le Messie, c'est moi qui vous parle ».
Et, tout de suite, le saisissement de cette femme, la soudaine illumination du cœur, la transformation de son âme, la foi!... « Lui! celui qu'on attend depuis tant de siècles! »
A nous aussi, combien de fois ! Jésus a dit : « C'est moi ! et j'ai à te parler ». Réponse mysté-
rieuse à une attente qui dure toujours, à un besoin que rien n'apaise Car sur cette terre notre « Avent » à nous dure toujours. Nous ne possédons jamais assez Jésus ; et lui, de son côté a toujours quelque chose à nous dire.
Oh! rien d'absolument nouveau, mais quelque une de ces éternelles vérités qui se rajeunissent pour chacun de nous à mesure que nous en vivons, que nous les vivons. Quoi de plus vieux que l'amour de Jésus? et quoi de plus neuf à certaines minutes? Ces vérités souvent se sont présentées à la porte de notre âme! Par l'oraison, par la pénitence, nous avons essayé de les faire entrer. Elles entraient... Il en entrait quelque chose... Pourtant nous avions l'impression qu'elles restaient encore extérieures; et puis soudain, nous ne savons comment, nous avons constaté qu'elles vivaient en nous. Elles étaient pour nous maintenant autre chose qu'une théorie, une réalité toute proche. Vraiment Jésus se tenait là, en nous, qui muimurait : Ego sum qui loquor. Pourquoi à cette heure plutôt qu'à telle autre ? Qui le dira ? L'esprit souffle où il veut, et quand il le veut.
Jésus se tenait là... Mais il y est toujours, et il a toujours quelque chose à nous dire : il n'est que de l'écouter. Aux gens d'Antioche, saint Jean Chrysostome disait : « Combien soupirent : Ah! si j'avais vu son visage, son attitude, touché son vêtement, sa chaussure ! Eh bien ! vous le voyez, vous le touchez, vous le mangez. Voir son vête-
ment ! mais il vous donne bien plus que de le voir, vous pouvez le prendre, l'absorber, vous en nourrir » . C'est de la communion qu'il s'agissait ; nous pouvons élargir l'observation du saint : « Vous voudriez avoir dans l'âme l'écho de sa voix : hélas ! d'autres l'ont perçue qui ne l'ont point d^iscemée. Vous pouvez la discerner, vous, à chaque instant, et l'entendre qui distinctement dit à votre foi : Me voici, c'est moi qui vous parle » .
Seulement, qui habet aures audlendi audiat; que celui-là écoute, qui a des oreilles pour entendre (1). Car les choses de Dieu ne sont pas telles que tous les pénètrent également. Il y faut des initiations. Il y a le lait des petits, et la nourriture solide des hommes faits. Il y a ce que peuvent porter ceux que saint Paul appelle les charnels et ce que Dieu réserve à qui vit de l'esprit (2).
Il en est comme du temple de Jérusalem. On ne passe pas à son gré d'une enceinte dans l'autre, de l'enceinte profane abordable à tous, dans celle des fidèles, dans celle des prêtres, dans celle de Dieu ;• — de la raison dans la foi, de la foi dans l'esprit de foi, de l'esprit de foi dans les régions réservées aux contemplatifs. Tous sont appelés à monter
(1) Mat. 11, 15.
(2) 1 Cor. 3, 1.
sans cloute, mais tous ne montent pas; tous ne se mettent pas dans les dispositions voulues pour aller de l'avant et passer outre.
L'enceinte profane, c'est ce parsâs des Gentils, vraie place publique où païens et Juifs entrent, purs et impurs, où l'on adore, mais de loin, dans le tumulte des allants et venants, des vendeurs et des acheteurs. Le Christ y doit venir de temps à autre, le fouet à la main, et c'est toujours à recommencer. Domaine de l'expérience vulgaire, de la raison, de la science, mais sans la foi. Là, dans le brouhaha des passions, parmi les bruits humains, dans l'emportement des attraits vils, ou dans l'éblouissement de l'orgueil intellectuel, l'entendra-t-onle divin Ego sum qui loquor tecumf Eloignons-nous; le Seigneur n'est pas dans le tumulte, montons.
Le parvis d'Israël, c'est l'enceinte de la foi, de la foi commune encore, celle des simples fidèles, élémentaire si l'on peut dire, indispensable au salut. Et c'est déjà beaucoup que cet indispensable. Avec lui, si l'on n'y songe pas assez, dn moins on y songe quelquefois, du moins on le comprend quand il se trouve quelqu'un pour le rappeler : il y a du divin dans le monde, il y a une Providence qui nous conduit, un Père qui est aux cieux. On le sait, on le croit ; on croit tout ce qui est au Symbole. Mais il se fait trop de bruit encore. La voix de Jésus serait entendue, Ego sum qui loquor tecurUy si l'on prêtait l'oreille. On est partagé entre soi-
même et Dieu, occupé de pensées humaines, de préjugés humains, d'intérêts humains. On est comme Madeleine au jardin, qui, faute de silence intérieur, ce silence qu'elle aurait connu avec une foi plus complète, non sciebat quia Jésus e8t(l). On est comme les disciples d'Emmalis avant la fraction du pain, oculi eorum tenehantur {2) '^ comme les Apôtres à Tibériade, distraits à l'excès par le travail, non cognovei*unt quia Jésus est (3), Il faut monter encore : il faut s'isoler davantage, pénétrer au parvis des prêtres, au lieu de la prière recueillie;... plus loin toujours, jusqu'au lieu où le sang coule, l'autel, la croix. Là, devant la victime étemelle, en union avec sa prière toute puissante, on s'isole, on s'agenouille, on se signe du sang divin. Alors on peut entrer en contact avec Dieu. Tout cela sous l'action de l'Esprit-Saint qui prie en nous dans le silence. Certes nous n'attendons pas de révélation. Mais, ce que du parvis des Gentils on ne faisait que deviner, ce qu'on entrevoyait par échappées du par\'is d'Israël, dironsnous que maintenant on le voit? On le voit des yeux de la foi ; malgré les voiles qui subsistent, non seulement on voit, mais on regarde, et Dieu aidant, on contemple. Là où d'autres ne perçoivent que des syllabes, nous saisissons un sens ; non seulement nous entendons, mais nous comprenons,
(1) Jo. 20, 14.
(2) Luc. 24, 16.
(3) Jo. 21, 4.
nous réfléchissons; nous savourons cette pensée qu'il y a là quelqu'un qui nous parle et recueille nos paroles intérieures. Ego sum qui loquor tecum.
Irons-nous plus loin? Entrerons-nous jamais dans le sanctuaire, h Saint? Il faudrait, pour cela, opérer en nous, avec la grâce de Dieu, une solitude qui ne fût pas seulement extérieure, dénuder notre âme à fond, entrer dans ces « nuits obscures » dont parlent les mystiques. Il faudrait avancer dans la voie de prière et d'immolation, sans regards en arrière, aller aussi loin que la grâce invite à marcher. Il arrive alors que Dieu, un moment, un temps très court, écarte le coin du voile devant lequel nous restons prosternés; et l'âme, dans un éclair, a la vision anticipée des choses divines; dans une touche rapide, une expérience lointaine des divins embrassements.
Après une de ces secondes célestes, sainte Catherine de Sienne disait que, pour se résignera vivre encore sur terre, il lui fallait l'espérance de gagner à son Dieu quelque nouvelle âme de pécheur. Alors Angèle de Foligno, relisant le récit de ses merveilleuses extases dictées à son confesseur, criait : « Mensonge que tout cela » ! tant les mots humains restaient au-dessous des réalités. C'est après ces rapides éclaircies dans le ciel de leur âme, que les saints fermaient à jamais les
yeux aux choses de la terre, passaient parmi les hommeSj distraite», absorbés par leurs visions intérieures, s'endormant aux récits qui intéressaient les autres, se réveillant au premier mot de Dieu, rayonnaient autour d'eux comme une auréole de surnaturel, avaient dans leur regard, leur maintien, leur silence même, je ne sais quoi de imrticulier ; et l'on se taisait, dès qu'ils paraissaient. Pourtant ils n'avaient pas vu Dieu; à peine, lorsque Dieu passait, avaient-ils entrevu la frange de son manteau. S'ils n'avaient pas entendu distinctement la grande voix de Dieu, du moins très distinctement ils avaient entendu celle qui leur disait au fond de l'âme : « Ego sum qui loquor teciim; moi, Jésus, je suis là et je te parle. »
Plus tard, il y aura mieux. Ils entreront, nous entrerons aussi dans le Saint des Saints^ par la porte de la mort, couverts du sang divin pris à l'autel. Et ce ne sera pas comme le grand-prêtre à Jérusalem une fois l'an, pour ressortir aussitôt. Ce sera pour nous y tixer, pour y voir Dieu face à face, sans aucun intermédiaire créé. Ob ! comme alors les divines paroles de Jésus : « C'est moi qui te parle », prendront un sens nouveau! Comme cette présence sera intime, pénétrante, transformante! Comme cette parole sera pleine, profonde, puissante, béatiâque! Et ce sera pour toujours.
En attendant, pauvres pécheurs pardonnes d'hier, nous restons dans cette enceinte de la foi et de l'esprit de foi, domaine de la prière commune, accessible à toutes les âmes de bonne volonté, prière quelquefois consolée, souvent douloureuse. Là, que voyons-nous? La muraille du sanctuaire, la porte du tabernacle, le voile du Saint des Saints. Il y a quelque chose derrière, et ce quelque chose est tout, nous le croyons. Un jour, il nous sera donné de monter. Nous l'espérons de la miséricorde divine, mais, en attendant, les yeux sur le mystère, les yeux dans la nuit, nous prions, nous adorons, nous sommes en suspens. Aucun rayon distinct ne passe... Pourtant, de ces murailles, de ces portes, de ces voiles épais soigneusement tirés, si nous savons regarder, je ne sais quelle lumière se dégage, comme une lueur diffuse qui vient de T'intérieur et peniiet de s'orienter. De ce silence aussi, qui nous pénètre, qui nous afflige, qui nous inquiète, — silence mystérieux que nous distinguons si nettement au plus profond de notre âme parfois, sous les bmits humains qui étourdissent — - écoutons ! une parole se dégage très claire, toujours la même : « Je suis là, en toi, et je te parle. » Mais, ce rayonnement, à nous de l'accentuer; cette voix, à nous de la rendre distincte. Ou plutôt, à nous
de purifier nos yeux : ils deviendront capables de discerner le moindre reflet de Dieu ici-bas. A nous d'écouter si amoureusement, que rien ne nous échappe de la voix divine et de ses résonnances. C'est l'esprit de foi qui opérera cette réforme.
L'esprit de foi, à le bien prendre, est une sorte d'extase. L'extase jette l'homme hors de lui, dans un monde supérieur, l'afifranchit de quelques-unes des conditions pesantes de la vie humaine, élargit l'horizon de l'intelligence, étend la puissance d'aimer, enlève le goût des choses d'ici-bas pour le remplacer par le goût des choses du ciel. L'esprit de foi, développé dans la prière et le sacrifice, donne une certaine faculté de percevoir le divin. Il le distingue au milieu des fatras de la terre; il atténue ce qui reste de goût pour le naturel et le terrestre ; il purifie le regard de la foi; il donne à l'âme un instinct qu'ignorent les tièdes. Grâce à lui, pas ime voix sur terre où l'on n'entende directement ou par contraste le « Ego sum qui loquor tecura » .
Nous qui croyons et dont la foi s'épanche en prière, prêtons l'oreille. Jésus nous parlera dans le monde extérieur. Ou, ce qui reviendra au même, la création nous parlera de lui, — à moins qu'elle ne se taise, et ce silence est une invitation à écouter ime voix plus profonde. Des saints, par
esprit de pénitence, ont délibérément fermé les yeux devant la nature; d'autres les ont ouverts très grands pour y lire quelque chose de nouveau sur l'amour de Dieu. « 0 Dieu de bonté, s'écriait sainte Marie-Madeleine de Pazzi respirant une rose, qui, de toute éternité, avez destiné cette fleur à réjouir une pécheresse comme moi ! ». Ego sum qui loquor tecum.
Écoutons Jésus dans les Écritures. Pas une phrase de lui dans TEvangile que je ne doive accepter comme dite à moi, ou pour moi. Ce ne sont pas de simples mots historiques dont Técho présent est tout fictif. C'est à moi que Jésus, aujourd'hui que j'hésite, mumiure : « Venij sequei'e me ». A moi, aujourd'hui que je songe à mon passé, qu'il dit : « Ego elegi vos ». A moi aujourd'hui que je suis tenté, troublé, inquiet, qu'il fait entendre son « Fax vohis ! » Je puis les prendre, ces divines pages de l'Évangile, et les lire comme je lis la lettre délicieuse que j'ai reçue ce matin d'un ami. « Dans mon Évangile, enfant, Égo sum qui loquor tecum » .
Dans l'Eucharistie. . . Ego sum. . . Faut-il ajouter qui loquor? Si souvent, dans la communion, notre silence à nous deux est absolu ; je ne sais que lui dire, et, ce me semble, il ne me dit rien. Triste tête-à-tête ! Il y a des cœur-à-cœur où l'on ne dit rien non plus, mais où l'on se comprend. Saint Ignace d'Antioche n'a-t-il pas écrit : « Qui comprend véritablement la parole de Jésus, entendra
jusqu'à son silence » ? Ici, rien. Entre lui et moi, il y a une muraille. Pourtant, il est là, « post parietem », je le sais; et, sans rien entendre de distinct, si je veux, je recueillerai une leçon pénétrante d'anéantissement. Je m'en irai, convaincu plus que jamais de cette grande vérité que je ne suis rien. Oh ! les enseignements des silences douloureux! Là encore. Ego sum qui loquor tecum.
Dans l'obéissance, dans cet ordre qui m'est donné, qui me contrarie, qui me choque... Puis-je hésiter? « Qui vous écoute m'écoute » a-t-il dit : donc il parle par les lèvres de l'autorité. Cette cloche qui me convoque à un exercice commun, c'est une voix connue : « Magister adest et voeat te^ le maître est là qui t'appelle » (1 ) . Ces réunions de prière et de travail,^ je dois m'y rendre en me disant : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » (2).
Il parle dans l'épreuve. La belle expression chrétienne, qui appelle « visites du Seigneur » les maladies, les insuccès, les croix de toute sorte! Dans la Bible, Dieu nous « visite » de bien des façons, quand il envoie son secours, et quand il révèle sa volonté, quand il juge les consciences, et délivre des épreuves, quand il châtie aussi, bref, toutes les fois que sa Providence se maùi-
(1) Jo. 11, 28, {2) Mat. 18, 29.
feste. Et la grande visite, la visite suprême, c'est rincarnation. Le langage chrétien, lui, a réuni dans un seul mot la miséricorde et la justice. La croix, à la fois expiatrice et méritoire, est devenue par excellence, la « visite » du Seigneur. Quand nous souffrons, prêtons Foreille : quelqu'un est entré, il est là tout près de nous, et il nous dit : « Ego sum qui loguor teciim » .
Seulement, c'est une voix délicate : ne l'entend pas qui se laisse distraire. Jésus aime à se faire deviner. Il a été un jardinier pour Madeleine, un voyageur pour Cléophas, un passant pour les pêcheurs de Tibériade. A quoi l'ont-ils reconnu? A quelque chose qu'ils connaissaient déjà : à un miracle dans telle ou telle circonstance ; — moins que cela, à une certaine façon de prononcer un nom : Maria! — à une certaine façon de rompre le pain.
Et nous, à quoi reconnaîtrons -nous que c'est lui, et pas un autre?
Il y aura le ton, autorité, tendresse, doux reproche. Certains mots, qui ont été prononcés pour d'autres, ne résonnent-ils pas en nous avec une intensité singulière? « Non potuistis vigilare mecum ?... Diligis me plus his ?... Tanto tempore vobiscum sum, et non cognovistis me!... Ecce mater tua » . Et nous n'hésitons pas : c'est à nous qu'on parle.
AU rniTS D£ JACOB. U
Dans le doute si c'est bien lui qu'on entend, ou k nature, ou l'illusion, il y a le contrôle de l'obéissance.
Il y a aussi le fond des choses. 11 y a ce qu'il dit toujours, ce qu'il ne peut pas ne pas dire, ce qui est l'essentiel de sa doctrine, ce à quoi retient tout le reste. Il y a le principe central dont les applications peuvent bien être douteuses, mais qui lui, ne trompe jamais. C'est Jésus, c'est bien Jésus qui parle, quand la voix intérieure demande de renoncer au moi orgueilleux, à la volonté indépendante, et pousse à la simplicité d'enfant. Alors, bien certainement. Ego sum qui loquor tecum.
Oh! que cette voix, cette douce voix, se fasse entendre; sonet vox tua in aurihus meisj vox enim tua dulcis (1). Si nous ne la percevons pas, la surdité ne peut venir que de nous, des passions cachées, du moi envahissant, du retentissement continuel des bruits du monde dans une âme ouverte à tous les vents. Jetons -nous à ses pieds, demandons-lui, à l'ineffable Maître, de dire sur nous VEphphéta qui guérit le sourd-muet de l'Évangile, et puis, cela fait : « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute ».
(1) Cant. 2, 14.