LES DÉSIRS DE JÉSUS
« Jésus lui dit : Donnez-moi à boire ».
Le désir, symbolisé par la soif, est la mesure de la vie dans l'âme : désir ardent, vie ardente ; désir faible, vie tiède; désir nul, vie mourante. Si vous trouvez que vous avez assez d'amour, assez de mérites, assez de vertus, votre feu languit; car le feu, comme dit le proverbe biblique, ne dit jamais « c'est assez » (1). Aucun désir du ciel, aucun désir de la volonté de Dieu, aucun désir de voir s'étendre le Royaume du Père, donc aucun esprit de prière... faut-il conclure que vous êtes mort?
Le désir est la respiration de l'âme. En désirant, nous attirons en nous la grâce, cet air frais qui purifie le sang, qui fait pénétrer le divin dans les fibres les plus reculées. Respirer, aspirer;... se vider continuellement de ce qu'il y a en nous de vicié, d'imparfait, de mondain, dilater ainsi la capacité de notre âme, puis laisser la grâce s'y
(1) Prov. :-:0, 7.
précipiter : voilà comment on vit, voilà pour se transformer, se diviniser, mériter le ciel. Car saint Augustin le dit : qui non gémit peregrinus non gaudebit civisy quia desiderium non est in illo (1). Il faut désirer, et d'un désir gémissant, désirer comme le pauvre qui mendie, le malade qui appelle le médecin, le voyageur qui trouve longue la route, l'exilé qui trouve interminable l'absence. Et c'est pourquoi la souffrance est bonne. Elle creuse l'abîme en nous, elle l'élargit, elle le rend douloureux, et force à crier vers Dieu. Elle aiguise le désir, elle intensifie la vie.
Après tout, il est impossible de ne pas désirer. Bien malheureux, quoi qu'il en puisse penser, l'homme à qui la terre, telle quelle, suffirait. La question est de savoir ce qu'il faut désirer et comment. Le choix s'impose, non pas entre désirer et ne pas désirer, mais entre les vains désirs et les désirs saints.
Les vains désirs, c'est la respiration de 1 ame mondaine, — et qui n'est pas mondain par quelque côté? Même dans la vie religieuse, même dans la vie de prière et de pénitence, les vains désirs sont à redouter. Jadis on disait, et du fond de l'âme : « Quid mihi est in cœlo et a te quid volui super terram? (2). Y a-t-il pour moi quelque
(1) In Ps. 118, II. 4.
(2) Ps. 72, 25.
chose au ciel hors de vous? et, si ce n'est vous, que désiré- je sur la terre ?» Un mot résumait la vie, « Dieu seul » . Peu à peu, il en vient à ne plus répondre à la vérité. On a commencé à désirer autre chose que Dieu. On s'est déshabitué de regarder obstinément le ciel. Alors un vide nouveau se creuse dans l'âme : seulement, ce n'est plus Dieu qui vient le remplir.
La volonté divine, — règles, vœux, lois de l'Église, — trace autour de nous une limite que nous ne pouvons franchir impunément. . . La barrière s'oppose non seulement à nos actes, mais à nos aspirations, à nos rêves conscients et acceptés. Ces rêves, jadis, nous avions soin de les surveiller. Aujourd'hui, à chaque instant, ils nous échappent, et nous les regardons voler à loisir au-dessus des terres interdites. On voudrait une liberté plus grande, moins d'entraves, moins de murailles. On se met en marge de l'obéissance. Vains désirs de l'activité, vains désirs de l'esprit, vains désirs du cœur... Pourquoi cette défiance systématique à l'endroit des sens et des affections? Pourquoi tant de surveillance? Pourquoi?... Pourquoi?... Et les rêves de s'envoler, quitte à se briser contre les réalités et retomber à plat. .
C'est que le propre des vains désirs est de mettre dans le faux. Au lieu d'accepter la vie telle que Dieu nous la fait, austère et sûre, quelque chose comme un jour d'hiver, froid mais sec, mais sain, mais excitant, nous nous forgeons
la chimère d'un printemps impossible ; nous vivons d'une asmosphère de brume, douce, mais débilitante. Nous secouons, sans trop nous en douter, le joug de Dieu, et nous mettons sur nos épaules le poids autrement lourd des imaginations vides. Tristesses, regrets, regards en arrière, inquiétudes sur l'avenir, désirs de changer, d'être ailleurs, de faire autre chose que ce qui est le devoir, n'importe quoi, mais pas la tâche commandée.
Que de mélancolies^ où s'anémient des âmes par ailleurs nobles et pures, viennent de là! D'un vain désir qu'on ne s'avoue pas franchement, qu'on désavoue même, si parfois il se fait trop précis; mais qu'on n'extermine pas dans ses racines profondes; désirs d'orgueil, de mondanité, de sensualité. On se le cache soigneusement à soi-même. On n'ose le regarder en face, jusqu'au jour où peut-être — cela se voit — Dieu, pour nous réveiller et nous remettre dans le réel, nous faire sentir notre sottise, retire un instant sa main, semble la retirer du moins... Et si alors le vertige allait jusqu'à la chute ! . . .
Que de tiédeurs n'ont pas d'autre secret : une passion vive pullulant en désirs vains, ces désirs envahissant l'esprit, je n'ose dire le cœur, absorbant la pensée, la distrayant obstinément de Dieu!...
Mais revenons à Jésus et apprenons de lui la loi des désirs surnaturels.
Inutile de la chercher loin : l'essentiel est dans le Pater. Or, la première leçon du Pater est celle-ci : nos désirs doivent être ordonnés.
Il y a un sens dans lequel, invariablement ils ont à s'orienter. C'est vers le Père, uniquement vers le Père qui est aux cieux, le Père par excellence, le Père qui est à la fois principe et fin, source éminente de toute autorité comme de tout amour, son Père à Lui par nature, notre Père à nous par adoption, le « Père des miséricordes et de tout confort » (1), comme dit saint Paul, le Père qui sait à l'avance tout ce dont nous avons besoin, et cependant veut entendre de nous l'humble aveu de nos misères (2). Voilà tout d'abord et toujours de quel côté il faut regarder.
Maintenant, les yeux fixés sur le Père, quel désir va sourdre de notre cœur? quelle soif primordiale nous fera pousser notre premier cri ? Sans doute, étant ce que nous sommes, pauvres, malades, affligés, ce sera le cri de notre détresse : « Père, j'ai faim! »
Mais il faut nous ressaisir : il faut nous dire que, si tout notre être clame vers Dieu, c'est moins parce que nous avons besoin de lui, que parce que lui a droit sur nous. Res clamât domino, disent
(1)2 Cor. 1,3.
(2) Mat. 6, 8.
les juristes. Voilà l'essentiel. Notre premier cri, sinon dans le temps, au moins dans notre estime, doit être désintéressé. Ce sera celui-là même qui avant tous les autres a jailli du Cœur très ordonné du Seigneur Jésus : « Pater ^ clarifica nomen tuuniy Père, glorifiez votre nom. »
Le désir est le cri de l'amour : mais aimer c'est vouloir du bien. Quel bien a voulu Jésus, et quel bien pouvons-nous vouloir au « Père de qui procède tout bien parfait », à celui de qui nous disons qu'il est Dieu précisément parce qu'il n'a besoin de rien de ce qui est à nous? (1). Rien à lui souhaiter puisqu'il a tout ; rien, si ce n'est de voir, hors de lui, dans le domaine des libertés faillibles, tous ses droits amoureusement reconnus, droits à la louange, droits à la royauté, droits à l'obéissance.
Certes, tout cela se réalise magnifiquement au ciel, où les anges, les élus, Marie, chantent, aiment, révèrent, glorifient Dieu par Jésus, avec Jésus, en Jésus ; per Ipsum^ et cum Ipso^ et in Ipso est tibij Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sandi, omnis honor et gloria. Notre grande joie devrait être de savoir qu'il en est ainsi là-haut ; notre grande tristesse de constater combien on en est loin sur terre ; notre grand désir de hâter la réalisation autour de nous de ces droits essentiels de Dieu. Heureux, a dit Jésus,
(DPs. 15, 2.
ceux que dévore cette noble soif, « heati qui esuriunt et sitiunt justitiam », car ils seront rassasiés au ciel. Prions donc en union avec Jésus, pour que soit glorifié le nom du Père; pour que, devant lui, toute créature libre se tienne à sa place de néant, humble servante du Maître et seigneur suprême. Mais qu'elle y reste, moins encore écrasée par la majesté, qu'éperdue dans l'amour. Voilà le désir essentiel, la soif indispensable, la soif béatifiante, dont Jésus a dit qu'elle serait étanchée certainement. « Beati.,, quoniam saturabuntur ».
Et voici l'autre soif qui en est inséparable, béatifiante aussi : que ce bien suprême soit effectivement notre bien à nous, qu'il nous soit donné tous les jours de manger le pain de l'âme à la table du Père, que la paix règne entre les frères, pour qu'elle règne aussi entre le Père et les enfants, que les défaillances du passé soient pardonnées, que celles qui menacent soient prévenues, et que nous soit épargné le mal suprême qui est la perte de Dieu.
Cela, c'est le fond' nécessaire de nos désirs; à cela doit se ramener tout le reste; sans cela, le reste est vain, et nous ne savons pas ce que noiis désirons. Il y a matière à examen. Dans quel sens vont les aspirations coutumières de notre âme? Vers le Père ou vers nous-mêmes? Montent-elles vers le ciel ou s' égarent- elles au ras de la terre?
C'est fait; ainsi que Jésus, nous désirons avant tout que le nom du Père soit sanctifié, son règne établi, sa volonté exécutée; — et que tout cela s'accomplisse en nous, par nous, pour notre plus grand bonheur. Et après? N'avons-nous que ces désirs éminents et de portée universelle? Des désirs de détail ne s'imposent-ils pas, de ceux par exemple qui ont pour objet des créatures ?
Ils s'imposent assurément, mais avec cette loi qu'ils restent dans l'ordre essentiel, étroitement rattachés aux désirs supérieurs.
Jésus a eu comme nous des désirs de détail. De la Samaritaine il a désiré un verre d'eau. Il a désiré de ses amis de Béthanie le calme de l'hospitalité ; de Madeleine ses larmes et ses parfums ; de Jean l'abandon sur son cœur. Il a été rassasié parfois : il ne l'a pas été toujours. Il eût voulu, pour les sauver, rassembler les fils de Jérusalem, et Jérusalem n'a pas voulu. Il eût voulu s'attacher le jeune homme riche et le jeune homme s'est récusé. Il eût voulu arrêter Judas sur la pente, et Judas lui a échappé. Mais, satisfaits ou non, ses désirs étaient tous subordonnés à ce désir suprême, la gloire du Père.
A chaque objet d'amour sa place légitime, réglée par l'éternelle sagesse, et toujours en fonction du Père. Marie passe la première, puis
Joseph. Les autres suivent, Pierre, Jean, Madeleine, Lazare, les justes, les pécheurs, et chacun de nous, tous aimés, tous désirés, et chacun selon son degré de grâce, chacun avec la nuance que comporte son rôle dans l'Eglise. Jean l'était- il plus que Pierre ou Pierre plus que Jean? Jean- Baptiste plus ou moins que l'Évangéliste? Qui le sait? Mais tous étaient aimés, et ces amours s'ordonnaient en une radieuse hiérarchie de charité.
Ils s'ordonnaient, c'est-à-dire qu'ils s'unifiaient, se fondaient, se réduisaient en un désir suprême, principe et raison des autres ; et c'était encore et toujours le Père. Jésus s'est incarné pour la gloire du Père d'abord, pour notre salut ensuite, parce que c'est dans le salut de ses enfants que le Père doit trouver sa gloire normale. Il a eu soif de notre bien, mais parce que notre bien entrait dans les intentions du Père. Et s'il aime l'un plus que l'autre, c'est que l'un est aimé du Père plus que l'autre, qu'il rend plus que l'autre à Dieu l'amour qui lui est dû. Comme il est, lui, Jésus, la suprême gloire extérieure du Père, la seule qui soit adéquate à son objet, sa louange faite homme, il nous aime, nous, dans la mesure où nos pauvres petites louanges se fondent dans la sienne, nos voix grêles dans sa voix puissante, nos adorations mesquines dans ^n adoration infinie, notre amour languissant dans sa fournaise d'amour. Voilà en Jésus la belle unité des désirs.
Moi aussi je dois régler le détail de mes désirs. Si j'aime Dieu par-dessus toute chose, je dois en Dieu aimer le prochain. Or, le prochain est multiple, et multiples les liens que Dieu a noués de lui à moi. Il y a ceux à qui j'ai été confié et il y a ceux que Dieu a mis sous ma garde. Il y a les égaux, il y a les pauvres, il y a les inconnus. Il pourrait y avoir les ennemis. En tout cela, ai-je scrupuleusement maintenu Tordre? Cui tributurriy tributum; cui vectigal, vectigal; cui timorem, timorem; cui honorent, honorem (1). Ici le respect cordial, ailleurs la vénération : à l'un la tendresse, à l'autre la condescendance, à tous le dévouement. Mais toujours en Dieu, toujours pour Dieu, toujours pour le plus grand profit de l'amour de Dieu.
Je puis aller plus loin. Saint Ignace, dans ses Exercices, insiste sur l'ordre à établir dans nos amours. Dès la première page, il nous demande de ne nous porter volontairement vers rien que dans la mesure où l'objet de nos tendances se rapporte à Dieu, — ni plus ni moins. Il nous dit, quand nous sommes sur le point de prendre une décision, et que nous nous sentons naturellement inclinés vers un parti plutôt que vers un autre, d'examiner de près. Cette inclination a-t-elle son origine en haut ou en bas? Est elle un simple corollaire de l'amour que nous portons à Dieu ? En
(1) Rom. 13, 7.
AU PUITS D£ JAOOB, 4
toute sincérité, dans cette personne, dans ce choix, est-ce bien Dieu que nous cherchons, ou nous-mêmes? N'y a-t-il pas quelque artifice dans la façon dont nous mettons Dieu là où il n'était pas d'abord? Evidemment nous ne pouvons pas faire totale abstraction des tendances spontanées de notre nature. Il arrive qu'elles concordent avec le devoir : Tordre en ce cas est facile à maintenir. D'avance Dieu a sa place marquée dans ces affections : c'est chose toute simple de les surnaturaliser, elles et les désirs dont elles sont la source. Il n'est que de les reporter par un effort de la volonté vers leur principe, de les situer énergiquement à leur place normale dans la série fixée par la nature des choses. Aussi ce n'est plus tant d'amour qu'il faut parler que de charité.
Mais il y a des cas qui se prêtent mal à cette direction d'intention, des objets dont il serait difficile de dire en toute franchise que, si nous les aimons, notre amour n'est qu'une dérivation de l'amour de Dieu. Alors, que valent nos désirs? a II ne s'agit pas, dit encore saint Ignace, de subordonner la fin aux moyens ; la fin doit rester la fin, et le moyen, le moyen. Vouloir avant tout se marier, et décider qu'on servira Dieu dans le mariage ; vouloir d'abord accepter un bénéfice et prendre la résolution ensuite d'être un bénéficier exemplaire, c'est bouleverser l'ordre des choses. Ce n'est pas aller droit à Dieu, c'est vouloir que Dieu vienne droit à nous et à nos affections désordonnées. »
Maintenant, tout est dans Tordre; l'âme, à l'imitation de Jésus, a soif de Dieu d'abord, du reste ensuite, autant et comme Dieu le veut. € Dieu seul » voilà désormais le mot de notre vie.
Or Dieu ne change pas : il y aura donc dans nos désirs quelque chose qui ne changera pas non plus. Et comme Dieu est inépuisable, sans jamais changer, nos désirs se renouvelleront sans cesse. N'est-il pas la « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle? » Et comme il est infini, nos désirs peuvent indéfiniment grandir, selon l'antique formule rajeimie par saint Bernard : « Pourquoi aimer Dieu? il est Dieu. Dans quelle mesure l'aimer? Sans mesure. » (1) Tout cela, c'est l'ordre indispensable. Il est dans l'ordre que notre soif de Dieu soit inextinguible. Un désir n'est sincère qu'à moitié, s'il a des intermittences, et le désir de Dieu n'est constant que s'il grandit toujours et absorbe la vie.
Qu'en est-il de moi, hélas? Dans mes désirs les plus saints, n'y a-t-il pas souvent plus de caprice que de volonté? Que de fois ces désirs, très nets au point de départ, issus d'une vue claire de Dieu, se sont égarés en route ! Au lieu de passer droit, de l'intelligence qui comprend au vouloir qui
(1) De diligendo Deo, chap. 1.
exécute, ils se sont égarés dans l'imagination, épuisés en élans sans portée, en semblants d'action. Elle est tristement monotone l'histoire de mes résolutions prises et abandonnées. La cause? Faiblesse native de l'âme? Trop de confiance en moi? Fatigue? Illusion? Tentations? Quoi qu'il en soit, mes désirs sont courts et ils défaillent. Reprenons cœur en revenant au grand modèle. Certes, les désirs de Jésus ont été constants. Dès l'Incarnation, ils se sont affirmés avec énergie. « Je suis venu, mou Dieu, pour faire votre volonté. » Or, la volonté de Dieu, c'est sa gloire par le salut des hommes et ce salut par les humiliations et la croix.
Ces humiliations, Jésus les a désirées parce qu'elles étaient dans l'ordre de Providence fixé par le Père. Librement donc, il a restreint,, dans sa nature humaine, les manifestations d'une gloire à laquelle il avait droit. Librement il a pris la forme d'esclave ; il s'est fait pauvre, lui, qui était ineflfablement riche. Il s'est comme amoindri; il s'est dépouillé : le mot de saint Paul est intraduisible, exinanivii. Et voyez l'ineffable descente : du sein du Père au sein de Marie à la crèche, puis au couteau de la circoncision, puis à la croix, puis à l'autel. Homme, petit enfant, pécheur par procuration, si l'on peut dire, victime offerte, victime immolée, victime consommée. A-t-il été constant et logique en ses désirs?
Et, pour que la leçon fût plus pressante, il a voulu que sa volonté humaine en tout cela fût combattue. Ces désirs ardents ont connu, comme les nôtres, l'épreuve des contradictions intérieures. Après les élans de l'amour, il a passé par la crainte, l'ennui, la tristesse. Il a été tenté de répulsion ; non pas certes pour la gloire de Dieu, sa fin, et pour notre salut, mais pour les moyens choisis. On dirait qu'il va reculer : « Mon âme se trouble. Père, épargnez-moi cette heure! Mais non, c'est précisément pour cette heure que je suis venu. Père, glorifiez votre nom! » (1). Ce n'a été qu'un frisson, mais attendez...
Il disait naguère : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, que désiré-je sinon qu'il brûle? » (2) Il brûlera, mais lui-même sera le premier consumé par l'holocauste. Or, voici que l'holocauste s'allume... C'est pour demain... Et Jésus a peur.
Il disait : « Il y a un bain où je dois me plonger. » Nous savons quel bain, celui de son propre sang, et il ajoutait : « Quomodo coarctor usquedum perficiatur? » Quelle angoisse en moi, tant que ce n'est pas chose faite ! » (3) Et voici
(1) Jo. 12, 27.
(2) Luc, 12, 49.
(3) Luc, 12, 50.
que, pour ce moyen héroïque de la Rédemption, il n'éprouve plus qu'un dégoût mortel ; il a peur.
Il disait encore, il y a quelques instants : c J'ai désiré d'un grand désir manger cette pâque avec vous » (1), cette pâque suprême, la dernière, mais aussi la pâque définitive qui, jusqu'à la consommation des siècles, le maintiendra en l'état de victime. Or elle n'est que le mémorial de la pâque sanglante de demain. Il faut commencer par être crucifié, — et il a peur.
Cela est pour nous encourager dans la défaillance de nos désirs. L'élan nous emporte et retombe : Jésus a connu cela. Mais la leçon est incomplète encore. Continuons à regarder. Dans son épreuve, Jésus fait précisément ce que nous avons à faire, nous, en pareil cas : il prie et il réagit. Ordonnés, constants, ses désirs sont pratiques.
Toute sa vie, ils s'étaient exhalés en prières de demande, instantes, humbles, presque douloureuses. In diehus carnis suae, preces, supplicationes que... cum damore valida et lacrymis offerens; durant les jours de sa chair, il a offert à Dieu prières et supplications, avec cris puissants et larmes (2). Mais voici que vient (3) « l'heure des
(1) Luc, 22, 15,
(2) Hebr. 5, 7.
(3) Luc. 22, 53.
méchants et la puissance des ténèbres. » H faut insister. « Tristatur aliquis vestrum or et, dit saint Jacques (1) : vous êtes tristes, priez. » Lorsque l'esprit mauvais s'emparait de Salil, David prenait la harpe, et le roi se calmait. Lui aussi, pour se soutenir, Jésus prend la harpe de David; les psaumes lui viennent aux lèvres, et il murmure : « Deus meus, ut quid dereliqtdsti me? »
Il demande, il supplie ; il ne se raidit pas contre la faiblesse inhérente à sa nature humaine ; il la laisse crier un instant son transeat calix; mais tout de suite, cette faiblesse, il la corrige en adaptant de force à la volonté qui fléchit la volonté divine qui raffermit et rend inflexible.
Priez, c'est le grand remède contre la tristesse. Mais, prier avec insistance, mais prier en revenant à la charge, mais prier en prolongeant son attitude suppliante, c'est le grand remède contre le dégoût; et prolixius orabat. Mais prier tout en agissant, mais faire précisément le contraire de ce que suggère la tentation, mais se lever, se tenir debout, marcher à l'ennemi..., surglte eamus; mais, quand il semble que tout l'intérieur est en , révolte, se forcer à faire le geste de la soumission ; quand tout pousse à la lâcheté, faire le geste du courage; quand l'être entier se raidit contre le sacrifice, le contraindre à dépasser, ne fût-ce que d'une ligne (2), le sacrifice indispensable, cela
(1) Jac. 5, 13.
(2) S. Ignace, Exerciees, Asnot, 13.
c'est plus que désirer, c'est vouloir, et vouloir jusqu'à l'exécution immédiate.
Et ne disons pas que cela est au-dessus des forces humaines. Ou plutôt disons-le; mais ajoutons : il y a quelqu'un qui nous fortifie et nous fait pouvoir l'impossible (1).
Jésus n'était pas seul dans ses obsécrations douloureuses. 11 n'avait pas, pour le fortifier, que l'ange mystérieux envoyé par le Père. Ces angoissantes prières, il les a faites, comme il faisait toutes choses, sous l'impulsion puissante du Saint-Esprit. Car si le texte de saint Paul a été vrai dans toute la force des termes, caritas Dei diffusa est in cordihus nostris per Spiritum Sandum qui datus est nobis (2), c'est de lui. Il n'est même vrai de nous que parce qu'il est vrai de lui d'abord. En lui par conséquent aussi, l'Esprit-Saint le mouvant, les divins désirs s'élevaient, ils se traduisaient en prières, en gémissements ineffables. Ces clameurs, ces larmes dont parle l'épître aux Hébreux procédaient de l'intense amour allumé en lui par l'Esprit-Saint.
Et les nôtres aussi, quelque faibles qu'elles soient, nos prières, expression de nos désirs, ont
(l)Phil.4. 13.
(2)Rom. 5, 61.
le même principe, l'Esprit d'adoption qui nous a été donné au baptême, et sans lequel il nous serait impossible de crier à Dieu : Abba Pater! C'est lui, nous dit encore saint Paul, qui vient en aide à notre impuissance, adjuvat infirmitatem nostram (1). Car comment prier comme il faut, si l'on veut être entendu, prier avec l'accent filial qui touchera certainement le cœur de notre Père? pousser le cri du désir brûlant auquel la miséricorde ne résiste pas? Quid oremus sicut oportety nescimus; nous ne savons pas prier. Nous savons bien, en gros, ce qu'il faut demander : le programme nous a été donné par Jésus dans le Pater. Mais s'il faut en venir aux applications, nous ne savons plus ; nous nous trompons, nous demandons ce qui nous est mauvais. Il faut quelqu'un pour redresser nos prières mal conçues, en garder ce qui est bon, l'aveu de notre misère, l'explosion de notre foi, et en corriger les ignorances. Il faut quelqu'un surtout qui traduise notre désir dans le seul langage qui soit compris, là-haut, le langage de Dieu. Le traducteur est là : ipse Spiritus postulat pro nohis gemitibus inenarrabilibus . Car l'Esprit-Saint, qui est en nous, pour nous interpelle le Père, c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin, nous aide à l'interpeller et donne à notre voix l'accent du gémissement (2).
« Gémissement inénarrable » , nous dit saint Paul,
(1) Rom. 8, 26.
(2) Ad Sixt., Epist. 194, n. 16.
parce que ce balbutiement humain que le Saint- Esprit transpose dans sa langue à lui, nous serions incapables, nous, de le retraduire en mots de la terre. Il s'opère dans l'âme priante, sans qu'elle s'en doute, en dépit de ses faiblesses, un mystère où tout est de Dieu. « Que personne d'entre nous, dit saint Bernard, ne méprise sa prière; car je vous le dis, celui vers qui monte cette prière ne la méprise pas. Elle n'est pas encore sortie de notre bouche, qu'il l'a déjà inscrite dans son livre »(!).
Et en effet, elle n'est conçue dans notre âme que sous la pression divine. Sans l'Esprit-Saint, nous ne sommes même pas capables de dire comme il faut « Dominus Jésus, Jésus est le Seigneur » (2) ; avec lui, ce cri de la foi est un cri puissant qui pénètre les cieux et retentit au cœur du Père. La science a trouvé le moyen de renforcer les bruits imperceptibles et de nous faire saisir l'insaisissable. C'est aussi le rôle de l'Esprit-Saint dans la prière du juste. Pauvre petite chose en elle-même, parole négligeable, plus faible qu'un murmure d'insecte dans la mousse, et qui se transforme, qui s'agrandit, qui s'élargit jusqu'à remplir les cieux. Bégaiement d'enfant : « A, a a. Domine DeuSy nescio loqui, A a a, Seigneur Dieu, je ne sais pas parler » , et Dieu nous répond comme à Jérémie :
(1) In Quadrag. Sein. 6, n. 3.
(2) i Cor. 12, 3.
« Ne dis pas que tu es un enfant, parce que ce n'est plus toi qui parles, c'est moi qui parle en toi »(1).
Et saint Paul poursuit : « Qui autem scrutatur corda, scif quid desideret Spintus, quia secundum Deum postulat pro sanctis, » Celui qui sonde les cœurs, qui devine ce que la lèvre ne parvient pas à articuler, qui interprète en Père très aimant les aspirations confuses de nos âmes, il sait quel est, dans nos désirs, la part de l'Esprit. Il sait le travail que l'Esprit, c'est-à-dire Lui-même en somme a opéré sur nos désirs pour les purifier, les rendre conformes à sa volonté, secundum Deum, — et sur nos prières, pour les adapter à la prière souveraine de celui qui a le droit strict d'être exaucé, simplement parce qu'il est ce qu'il est, exauditus est pro suareverentia{2).
Et il me semble voir une mère qui tient sur ses genoux son petit enfant, qui lui apprend à parler, qui lui enseigne les premières petites phrases par lesquelles il lui dira sa tendresse. L'enfant la dira, mais ce sera avec les paroles de sa mère.
(1) Jer. 1, 6-7.
(2) Hebr. 5, 7.