LE DON DE DIEU
Une femme de Samarle oint puiser de Peau. Jésus lui dit : « Donnes-moi à boire; » Car tes disciples étaient allés au oillage pour
acheter des vivres.
La femme Samaritaine lui dit : « Comment, vous qui
êtes Juif, me demandee-cous à boire, à moi,
Samaritaine? »
Les Juifs en effet n'ont pas de commerce avec les
Samaritains.
Jésus lui répondit : « Si vous connaissiez le don de
Dieu, et qui est celui qui vous dit : « Donnee-mol
à boire, » peut-être vous-même lui eussiee-voas
fait cette demande, et il vous eût donné une eau
vive (7'W).
Les voilà donc en présence, lui et cette ferame.
Elle, l'âme qui ignore encore absolument le monde de la grâce, Tâme naturelle ; l'être humain qui a bien le souffle de vie, comme dit saint Paul, animalis homOj mais rien de plus ; le simple bon sens, qui ne perçoit rien aux choses de Dieu; l'homme qui est fils d'Adam et n'est que cela, donc, comme son père, de te7*ra terrenus (1), né de la terre, tout terrestre et intelligent aux seules choses de la terre.
(l)lCor. 2, U5 15,47.
Ame pécheresse par surcroît, ce qui rend son impuissance plus profonde; — et schismatique, vivant dans le doute, conscience hésitante, mais sans grande anxiété d'arriver à la certitude. Elle a souvent entendu dire aux Juifs qu'à Jérusalem seulement était la vérité ; elle ne peut pas ne pas se demander si les Juifs, par hasard, ne seraient pas dans le vrai... Et elle passe, elle va à ses affaires.
On croirait voir le protestant honnête, qui, lui aussi, a son mont Garizim, qui sait ce qu'on en dit du côté de Jérusalem, je veux dire de Rome, n'y attache aucune importance, et, lui aussi, retourne à ses affaires. Animalis komo... de terra terrenus.
Et voici que se présente le « secundus homOy de caelo caelestis (\), le second Adam, qui descend du ciel, qui est tout céleste, et qui vient faire les hommes célestes comme lui. « Qualis terrenus, taUs et terreni, et qualis caelestis taies et caelestes.
Lui, qu'elle regarde indifférente, méprisante, distante au moins, et dont la beauté humaine, quand elle daignera y faire attention, est un mélange indéfinissable de douceur et de majesté, d'humilité souriante et de gravité mystérieuse, — une beauté irrésistible dans son attrait, et qui impose le respect, — si douce qu'on ne peut pas
(1) 1 Cor. 16, 47, '
ne pas s'approcher, si haute que, là, même pressé sur la divine poitrine, l'amour le plus éperdu ne peut pas ne pas s'abîmer dans l'adoration. Parlez-en, si vous le pouvez, vous qui en avez l'expérience...
Son visage est beau, ineffablement, mais de cette beauté qui est le rayonnement de la vie divine, décor ab intus. Au-dedans, en ce mystère qui échappe aux yeux, il est la vie. Dieu, il est sa propre vie, et il ne demande qu'à être notre vie à nous. Et comme la vie se transmet par la génération, il nous a, dans un certain sens, engendrés au baptême. Et comme la vie s'entretient par la nourriture, il ne demande qu'à être notre pain. Si dans sa divinité il est la source de la vie, dans son humanité, il est le réservoir, mais un réservoir qui ne demande qu'à déborder sur nous, de plenitudine ejusnos omnes accepmws (1). Pour peu que nous le laissions faire, nous aussi nous serons remplis selon la capacité de notre âme, ut impleamini in omnem plenitudinem Dei{2).
Voilà ce qu'il est en son fond, cet homme. Maintenant, nous comprenons peut-être un peu mieux, et son regard, et son attidude et ses paroles, quand il dit à la femme : « Da mïhi bibere ».
Parole profonde qui traduit et sa soif physique et sa soif d'amour.
Simple parole d'introduction aussi. Il s'agit d'engager un entretien. Réclamer un léger service,
(1) Jo. 1, 16.
(2) Eph. 3, 19.
si léger qu'il y faut seulement un instant de complaisance, cela suffit ordinairement, entre bons cœurs, pour disposer à en entendre davantage. Il faut avouer que le début est peu encourageant.
— Donnez-moi à boire.
— Comment, vous, un Juif, vous me demandez à boire, à moi, Samaritaine?
Est-ce elle, est-ce l'Évangéliste qui ajoute la glose : « Il n'y a pas de rapports entre Juifs et Samaritains »? Peu importe : l'âme se ferme. Mais Jésus ne relève pas l'impertinence.
Que deviendrions-nous si toujours, quand sa grâce nous prévient, il exigeait la soumission instantanée et absolue? S'il ne nous passait rien, nous traitait à la rigueur, ne nous prévenait qu'une fois, une fois pour toutes? Mais non, il revient à la charge, il pardonne et il pardonne encore. Il nous connaît si bien! Tant de choses en nous sont le fait non de l'orgueil, mais de la légèreté, de l'inattention, du manque de logique, des préjugés !
Et il passe outre. Et il laisse tomber ces mots, lei plus graves, les plus consolants, les plus conquérants, les plus inépuisables qui soient jamais sortis de son Cœur : « Si scires donum Dei » .
Si scires, si vous saviez !
Le mot de l'amour qui, lui, sait toute sa profondeur, toute sa force, et tout ce qu'il a fait déjà,
et tout ce qu'il est prêt à faire..., le mot de l'amour quand il s'empare d'une vie, donne les grands élans, pousse aux sacrifices. Que de fois la mère le redit à son enfant avec un accent qui n'est qu'à elle : « Si tu savais » ! Le mot de l'amour aussi qui sent que jamais la réciprocité ne sera complète, qu'il y a des secrets incommunicables, et que c'est sa faute à lui : pourquoi va-t-il si loin? — Si vous saviez ! — Mais vous ne saurez jamais.
Vous ne saurez jamais ; parce que le cœur va beaucoup plus loin que l'intelligence, parce qu'il sent plus qu'il ne peut dire, et il est bien forcé de garder le meilleur de son secret; — et hélas! aussi parce qu'il n'y a pas d'âme humaine sans un fond d'égoïsme irréductible qui nous empêche d'entrer pleinement dans le cœur d'autrui. Il sera toujours vrai que nous ne saurons pas répondre pleinement à un amour que nous ne « réalisons » qu'à moitié.
Que dire quand, cet amour, nous ne le réalisons pas du tout, parce qu'il est infini? Ah! oui, si vous saviez ! . . . mais c'est là surtout que vous ne saurez jamais, que vous ne pouvez absolument pas savoir. Là aussi l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur n'a point conçu ce que Dieu réserve à ses amis. Amour divin, océan sans fond ni rive, région qui, explorée sans relâche l'éternité durant, laissera toujours des découvertes à faire. Vous ne saurez jamais, et si cela vous
humilie, cela doit vous ravir aussi. Votre impuissance, douloureuse ici-bas, sera délicieuse là-haut.
« Si tu savais ! » C'est parce que ce mot nous a été dit un jour à nous, au temps de notre jeunesse, au temps de notre péché peut-être, mais alors que notre cœur ne se fermait à Tamour de Dieu que par faiblesse, que nous sommes venus à lui.
Et puis, c'est en nous disant : « Si tu savais », en même temps qu'il nous montrait sa croix, qu'il nous a orientés sur le chemin de la vie spirituelle. Sacerdoce, vie religieuse, apostolat, missions lointaines, sainteté, autant de sommets qu'il nous découvrait, et toujours en nous murmurant dans l'âme : « Si tu savais, mais tu ne sauras jamais, parce que, arrivé sur cette cime qui te semble barrer l'horizon et fermer le monde, tu verras une autre cime, et puis une autre, de nouveaux Calvaires, de nouveaux Thabors.
« Plus tu découvriras, plus tu sentiras que tu restes au-dessous de la réalité, qui n'est autre que Dieu, avec ses insondables richesses, investigàbiles divitias. Et cette ignorance n'a rien pour te désoler. En même temps qu'elle approfondit ton humilité pratique, elle doit élargir, extasier ton espérance ».
« Si tu savais, disait Jésus à sainte Catherine de Gênes, combien j'aime une âme ! Mais ce serait la dernière chose que tu saurais en ce monde, car de l'apprendre, cela te tuerait *. « Non poteris
vider e faciem mearn, non enim videbit me homo et vivet; tu ne pourras pas voir ma face, disait Dieu à Moïse, car un homme qui voit ma face est un homme mort ». (1) Ce n'est pas du visage de Dieu qu'il s'agit pour nous ici-bas, c'est de son cœur : d'en voir quelque chose dans sa belle réalité, cela aussi nous donnerait la mort, non pas de crainte, mais d'amour.
Nous ne savons pas. Mais dans cette ignorance n'y a-t-il pas un peu de notre faute ? Jésus n'a-t-il pas le droit de nous dire : « Tu es maître en Israël, et tu ignores ces choses » ?
Il est vrai, pour entrer un tant soit peu, mais pour entrer vraiment dans le secret du « don de Dieu, » il ne nous faudra un jour rien de moins que cette radicale transformation de notre être, cette divinisation définitive qui est la « vision béatifique ».
Cependant, cette vision, il faut la préparer. Si nous voyons si mal ici-bas, n'est-ce pas que nous ne regardons guère? ou n'est-ce pas que nous regardons avec des yeux qui ne sont pas purs? Ouvrons-nous assez l'œil de la foi sur les profondeurs de l'Evangile ? Sommes-nous vraiment soucieux de descendre tous les jours d'un degré dans
(1) Ex. 33, 20.
les secrets de l'amour? Et prenons-nous les moyens
pour cela? Or, le grand moyen c'est la pureté de
conscience : * Bienheureux les cœurs purs car
ils verront Dieu » . — C'est la prièrC; car, pour
voir Dieu, il faut s'approcher, il faut se tenir
devant lui, et là, savoir attendre, savoir regarder
dans le brouillard ou dans la nuit. — C'est la
mortification, car il n'y a de prière parfaite que
celle des mortifiés. Il y a longtemps que V Imitation
l'a dit, les contemplatifs sont rares, parce que
rares sont les mortifiés.
Et qui sait? Si je ne sais pas, cela pourrait
venir aussi de ce que j'ai peur de savoir. Car
savoir un peu plus en cette matière, cela pourrait
avoir des conséquences ; et ces conséquences, je
les redoute.
Un pas encore. Qu'est-ce que nous ne connaissons pas et que nous devrions connaître ? t) eux objets : quelque chose et quelqu'un; le don de Dieu et Dieu qui donne, ou plutôt, Dieu qui demande. Domim Dei et quis est qui dicit tibi : Da mihi hihere.
Le don da Dieu, disent les commentateurs, c'est l'occasion qui s'offre à la pécheresse de sauver son âme, — c'est la source d'eau vive dont il va être question dans un instant, — c'est Jésus lui-même, selon qu'il disait, il y a quelques jours : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné
son Fils unique «^ — c'est la vie éternelle et la grâce qui la prépare, — c'est l'Esprit-Saint, altissimi donum Dei^ que Jésus rentré au ciel doit nous envoyer. — Saint Thomas dit, englobant tout cela et le reste, c'est omne honum desiderabile quod est a Spiritu Sancto{l)j c'est tout ce qu'on peut demander de bien à l'Esprit-Saint. Or, que lui demander si ce n'est lui-même, si ce n'est Dieu?
Le don de Dieu, c'est Dieu en nous par la grâce, en attendant la gloire. C'est cette vie surnaturelle dont il a dit qu'il est venu la communiquer aux hommes aussi abondante que possible. De cela d'abord Jésus me dit : « Si tu savais! mais tu ne sauras jamais ! Tu ne sauras jamais parce qu'il s'agit d'une participation mystérieuse à la vie de Dieu, et cette vie, la pourras-tu jamais concevoir? Peux-tu comprendre ce que c'est qu'être divinae consortes naturae, participant à la riature divine (2)? alors que tu ignores si profondément ce qu'est cette divine nature, laquelle lucem habitat inaccessïbïlem ; elle habite les inaccessibles solitudes de la lumière (3) y>. Si terrena dixi vobis, et non a^editis; je vous parle, disait Jésus à Nicodème, de choses qui se passent sur terre, et vous ne me croyez pas ; comment croiriezvous si j'en venais à ce qui est du ciel? Quotnodo
(1) ^xpoa. in Joan. in h, loe.
(2) 2 Petr. 1, 4.
(3) 1 Tim. 6, 15.
si dixero vohis caelestia^ credetis? (1) Ce ferrena qui déconcerte, c'est la vie de la grâce, c'est l'homme renaissant à la vie, c'est Dieu vivant en nous dès cette terre ; le caelestia^ c'est la vie de la gloire dont la grâce est la participation anticipée.
Il y a là une source et il y a un ruisseau. Et la source, qui est au ciel, qui est au sein de Dieu, est plus mystérieuse que le ruisseau, lequel ne s'épanche qu'en nous. Mais, tout limité qu'il est, ce ruisseau, le comprendrons-nous jamais? Ce qu'il roule, c'est le flot d'une vie divine.
Voyons-en du moins ce qui ne nous est pas
trop inacessible.
Vie surnaturelle de l'intelligence par la foi... Le privilège, l'ineffable privilège de la foi... Tant de notions nouvelles, et si hautes, et si bien faites pour assouvir notre intelligence... Tant de choses que nous savons sur Dieu, sa vie intime, la Trinité et que la raison ne peut atteindre... Et cette assurance de l'esprit quand les autres ignorent ou hésitent... Et cette précision dans les dogmes essentiels, quand les autres tâtonnent dans le vague... Et ces vues d'ensemble où d'autres n'ont que des lueurs éparses... Et le sentiment vif du lien divin qui unit toutes choses, là où les autres ne voient que détails sans cohésion...
(l)Joan. 3, 12.
Cela, nous le constatons en nous. Cependant, « si scires, si tu savais... » Ce qui nous manque peut-être, pour l'apprécier à sa juste valeur, cette part du don de Dieu, c'est d'en avoir été privés, c'est d'avoir passé par l'hérésie ou l'incroyance. Il nous paraît si simple d'avoir toujours cru. Comment peut-on ne pas croire? Demandons aux convertis ce qu'ils en pensent... Sans la foi cependant, devant les grandes vérités essentielles, nous sommes semblables aux Juifs dont parle saint Paul : « Aujourd'hui encore quand on lit les livres de Moïse devant eux^ ils ne comprennent pas, il y a un voile devant leur intelligence, usque ad hodiernam diem^ cum legitur MoyseSy velamen positum est super cor eorum. C'est qu'ils ne regardent pas Dieu franchement, en face. Que leur cœur se tourne vers Dieu, le voile tombera : cum autem conversus fuerit ad Dominum, auferetur velamen. Mais nous, les croyants, le visage découvert, nous sommes comme le miroir où se réfléchit la gloire de Dieu ; nous sommes transformés en son image, de plus en plus resplendissants, de par l'Esprit du Seigneur. Nos vero omnes revelata fade gloriam Domini spéculantes^ in eamdem imaginem transformamur a clantate in claritatem, tamquam a Domini Spiritu »(1). Voilà ce qu'en nous fait la foi : elle commence notre divinisation. Si nous savions ! Mais nous ne
(1) 2 Cor. 3, 15-18.
saurons qu'au ciel. Nondum apparaît quod erimus (1); ce que nous serons un jour ne se manifeste pas encore. Il est du moins une chose que la foi révèle : quand les réalités divines qui sont en nous par la grâce se seront manifestées, le seul fait de voir Dieu tel qu'il est nous rendra semblables à lui.
Le plus clair de notre science en tout cela est que nous portons un mystère en nous et que nous ne pouvons le pénétrer sans le constater toujours plus impénétrable. Et c'est beaucoup trop ignorer, de ne pas comprendre au moins que cela nous dépasse. Si sciresf
Ce n'est encore là qu'un préliminaire, le prélude nécessaire à la transformation de toute l'âme dans la charité. Ici, posons seulement la question : Savons-nous bien ce qu'est cette chose élémentaire... et inefiable, la présence d'amour en nous de la Trinité? 11 y a là des mots qu'on ose à peine articuler et qui sont de l'Ecriture pourtant, car c'est Jésus qui l'a dit : « Aimez-moi, gardez ma parole, alors mon Père vous aimera, et nous viendrons à vous, (Lui, Moi, et l'Esprit- Saint) et nous resterons en vous (2) ». Que de fois nous avons lu ce texte, lu, savouré, médité, pour en vivre, pour
(1) 1 Joan. .3, 2.
(2} Jo. U, 23.
sentir, si possible, quelque chose des réalités divines qui se cachent sous les mots humains ; puis croisant les bras, fermant les yeux, rentrant au plus intime de nous-mêmes, nous nous sommes dit : « Ils sont là! » Et après cet acte de foi, nous en étions réduits à répéter : « Je ne sais rien » .
Savoir, ce qui s'appelle savoir, ce qu'est la renaissance merveilleuse dont Jésus parlait à Nicodème, et par laquelle nous avons passé sous l'eau baptismale.
Savoir ce qu'est le « germe incorruptible » dont parle saint Pierre (1), par lequel s'est opéré cette seconde génération...; l'Esprit-Saint évidemment, selon ce qui est écrit : « Il en est qui ne sont point nés des désirs de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu... (2) ».
Et ce consortium de la nature divine en quoi consiste notre vie nouvelle, et qu'affirme le même saint Pierre... (3)
Et cette pénétration de nos cœurs, par une charité qui n'est pas de la terre, selon ce que dit saint Paul : Caritas Dei diffusa est in cordibus vestris per Sjpirifum Sanctum qui datus est vobis{4c).
Et cette sorte de trop-plein de la Divinité qui, de Jésus, se répand en nous, de cttjus plenitudine nos omnes accejpimûs.
(1) 1 Petr. 1, 23.
(2; Joan. 1, 13.
(3) a Petr. 1, 4.
(4) Rom. 6, 5.
Voilà ce dont Jésus disait : « Si scires donum
Dei », si vous saviez! Mais comment pourriez-
vous savoir?
« Et quis est gui dicit tibi : Da mïhi hibere. Ce que vous ignorez encore, c'est ce que je suis, moi qui vous dis : Donnez-moi à boire » .
La Samaritaine ne pouvait que l'ignorer; et, quand Jésus lui aura dit qu'il est le Messie, elle ne saura encore que ce qu'elle sera capable de porter. Mais moi, si Jésus me demandait comme à Pierre « Que dis-tu de moi » ? Certes je répondrais sans hésiter : € Tu es Christus Fïlius Dei vivi ». Et je sais assez mon Évangile pour ajouter : « Vous êtes le pain vivant, vous êtes la lumière, vous êtes la voie, la vérité, la vie ; vous êtes le commencement et vous êtes la fin; vous êtes le Fils, vous êtes Dieu !» Je le dirais ; et, malgré tout, Jésus pourrait reprendre : « Il y a si longtemps que tu es avec moi et tu ne sais pas encore 'qui je suis (1) ».
« C'est que tu as beau savoir, je suis celui dont il a été dit que ses richesses sont insondables, — et qu'en lui habite la plénitude de la Divinité, — et qu'il est le rayonnement delà gloire du Père, — que tout est par lui, que tout est en lui, que tout est pour lui.
(1) Jo. 14, 9.
— Mais tout cela, Seigneur, je le crois, je l'adore; c'est ma vie, c'est ma joie de m'y complaire, et je baise avec tendresse les pages où votre Apôtre me détaille ces admirables litanies de vos grandeurs.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne sais pas assez que moi, qui m'abaisse à te demander à boire, à boire ton pauvre amour trouble de créature, je suis celui qui n'a besoin de rien.
— Oh! oui! Deus meus es tUy quoniam bonorum meorum non eges (1).
— Ce que tu no sais pas, c'est ce qui se passe dans mon cœur, quand moi, qui puis si bien ne tenir aucun compte de toi, je te fais cette humble requête, — c'est l'espèce de respect que j'ai, moi ton Dieu, pour ta chétive liberté. Moi, qui suis le maître, et qui te supplie de m'aimer!
— Oui Seigneur, « tu autem dominator virtu- Us, cum tranquillitate judicaSy et cum magna rêver entia disponis nos! {2) maître de votre force, vous jugez nos âmes en toute sérénité et c'est comme avec révérence que vous disposez de nous. »
— Et ma patience, la connais-tu? Sais-tu que continuellement, je me tiens au seuil de ta volonté et que je frappe? Entends ma voix, ouvre; alors j'entrerai, je m'assoirai à table près de toi, et toi près de moi (3). Mais je ne briserai pas la porte
(1) Ps. 15, 2.
(2) Sap. 12, 18.
(3) Apoc. 3, 20.
pour m'imposer. C'est toi qui dois ouvrir. Et quand tu me fais attendre, sais-tu les sentiments de mou cœur? Les sais-tu? Si tu savais, tu demanderais... Tu forsitan petisses ab eo et dedisset tïbi aquam vivam. Si tu savais, tu prierais davantage, tu serais plus audacieux dans tes requêtes, et moi, en récompense d'un verre d'eau, je te donnerais une source.
— Cela encore, mon Dieu, je le sais, mais je ne le sais pas assez ; credo Domine y adjuva incredulitatem meam (1). Hélas! au fond de la foi en apparence la plus vraie, il subsiste parfois je ne sais quel résidu de défiance. On croit à l'amour, on le dit, on le proclame, et l'on prie comme si l'on ne croyait qu'à moitié.
— Tu ne crois qu'à moitié en efi^et ; tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir à quel point je suis libéral, combien je sais, à qui me donne de son indigence, faire une mesure pleine et débordante. Si tu savais, comme ta prière serait plus ardente, tes désirs plus pressants, ta soif plus consumante ! Mais tu ne sais pas, et ce n'est pas tout à fait ta (aute, car tout cela est ineffable.
Me. 9, 23.
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